29 mars 2018 : Marx et l’écologie avec Timothée Haug

Marx et ecologie

Contrairement aux idées reçues, Karl Marx s’est penché de près sur la destruction des conditions naturelles d’existence causée par le mode de production capitaliste. Même si le terme écologie n’est pas encore utilisé dans un sens politique au moment où il écrit, l’idée d’une rupture de l’échange métabolique entre les hommes vivant en société et leur environnement naturel fournit un premier cadre théorique pour penser une crise écologique du capitalisme.

En considérant ces premières esquisses écologiques de Marx, il reste nécessaire d’interroger la pertinence de cet héritage théorique pour penser notre situation actuelle. Timothée Haug montrera que la référence à Marx peut nous servir de boussole pour nous repérer dans le champ de l’écologie politique contemporain, en critiquant d’une part l’essentialisme de l’écologie profonde et d’autre part le technicisme de l’éco-modernisme. Ces deux variantes dominantes du discours écologique éludent les rapports sociaux qui structurent notre rapport collectif à la nature. C’est là s’empêcher par avance d’envisager la résolution de la crise (des crises) écologique(s) actuelle(s) par un bouleversement de notre mode de production.

Sur cette base, il sera alors possible et nécessaire de critiquer l’idéologie réformiste aujourd’hui déployée dans la perspective d’une gestion étatique des contradictions écologiques du capitalisme.

Timothée Haug, doctorant à l’École doctorale Humanités de Strasbourg, animera cette conférence le 29 mars 2018 à 18h au Jusqu’ici, 169 grande rue de la Guillotière.

Pour en savoir plus

Six mois rouges en Russie, de Louise Bryant.

Jeune journaliste américaine, Louise Bryant se rend en 1917 en Russie, peu après la révolution de février. Elle y rejoint son compagnon, John Reed, journaliste lui aussi qui passera dans la postérité pour son œuvre majeure : Dix jours qui ébranlèrent le monde (réédité dans une superbe édition augmentée par Nada). Six mois rouges en Russie raconte à son tour cet instant révolutionnaire où tout bascula pour les prolétaires, en Russie, bien entendu, mais également dans le monde entier. Mais si le sujet est le même, le livre de Bryant n’est pas un simple résumé de ce que produira quelques mois plus tard Reed. En se rendant à des endroits différents, en parcourant la Russie avec une autre temporalité et en se préoccupant de sujets distincts de son compagnon, Louise Bryant offre de nombreux articles originaux. Le livre se présente comme un recueil des textes qui parurent en 1918 dans la presse américaine.

L’arrivée de Louise Bryant en Russie révolutionnaire

Dès le départ, le ton est donné par Louise Bryant : ce livre sera un carnet de voyage d’un monde qui est en train de chavirer. Les premiers articles racontent le voyage vers Petrograd et l’arrivée en Russie révolutionnaire. Dès les premières pages, nous rencontrons aussi bien une princesse qui se voit confisquer son maquillage,des soldats épris de doute, mais qui n’ont qu’une envie : la fin de la guerre, ou encore un vieux révolutionnaire qui peut enfin rentrer chez lui et qui pense que tout est gagné. L’autrice nous surprend à nous attacher à ces personnes simples, qui sont celles qui font vivre la révolution, s’emparant de la question politique en la protégeant les armes à la main s’il le faut ou, parfois, doutant sincèrement de ce qu’ils vont advenir. Lorsque Louise Bryant arrive à Petrograd, la situation est loin d’être apaisée : des rumeurs laissaient entendre que Kerenski, alors à la tête du gouvernement provisoire, vient de se faire assassiner.

Smolny et les grandes figures de la révolution

Rapidement, nous comprenons que l’endroit où tout se passe est l’institut Smolny, cet ancien couvent qui devint après la révolution de février le quartier général du parti bolchevik. Louise Bryant nous y décrit les réunions qui ne finissaient jamais, ses rencontres avec les personnes qui comptent le plus lors de ces journées qui changèrent les rapports de forces : Lénine, bien sûr, dépeint comme relativement inaccessible, mais comme un grand théoricien de la révolution, Trotski ensuite, montré comme un remarquable orateur qui savait mobiliser les foules. Kerenski en tant que figure majeure de cette période est également présenté. Il prend place dans les chroniques comme un jeune homme dépassé par les évènements et à la traine de l’histoire. Les femmes ont également une place très importante dans cette histoire de la révolution en Russie. Nous pouvons ainsi lire un article complet sur Catherine Breshkoviski, la grand-mère anarchiste de la révolution et Maria Spiridinova, une socialiste-révolutionnaire de gauche qui contribua grandement à l’alliance entre son parti et les bolcheviks. Louise Bryant confronte également les bilans de Kollontaï et de l’ancienne ministre de l’Assistance sociale : la bourgeoise Panina . À travers ces figures nous voyons deux mondes qui s’affrontent : l’ancien, dépassé et perdu et le nouveau, révolutionnaire et triomphant.

Le peuple en marche

Tableau de Pierre Broué

Mais Six mois rouges en Russie n’est pas un bottin mondain de la période révolutionnaire, Louise Bryant s’attache à raconter le peuple, véritable âme de la révolution. Là aussi, les femmes jouent un rôle prépondérant. La journaliste n’hésite pas à se rendre au Palais d’hiver alors menacé de bombardement par le croiseur Aurora pour rencontrer les femmes soldates, comprendre leurs motivations à soutenir Kerenski puis raconter leur adhésion au bolchévisme. Tout comme John Reed, elle participe à tous les moments importants de cette période : le congrès démocratique, la chute du palais d’hiver ou l’assemblée constituante. Elle rend également compte des petits moments révolutionnaires, mais qui se révèlent ô combien important : les funérailles rouges à la suite du massacre de Moscou, les habitudes des gardes rouges, le fonctionnement des tribunaux révolutionnaires ou encore la vie des enfants russes.

Le bouleversement politique

Louise Bryant n’hésite pas également à analyser la politique des bolcheviks et des autres groupes politiques. Dès le début du livre, elle nous propose un rappel des partis en présence et de ce qu’ils représentent. Puis elle revient sur les différentes politiques sociales, le déclin de l’Église alors pourtant toute puissante, la liberté d’expression et le poids des propagandes respectives des partisans de l’ordre ou de ses détracteurs. Le but est clair : nous faire adhérer à cette révolution qu’elle voit comme une libération des êtres humains, une prise du pouvoir concrète du prolétariat qui s’occupe des affaires courantes de l’État. Sans hésiter à prendre parti, elle affirme à plusieurs reprises que les Américains se doivent de soutenir la jeune république.

Une œuvre complémentaire et indispensable

Six mois rouges en Russie n’est pas seulement un récit de voyage ou un livre secondaire. C’est surtout un livre complémentaire de celui de John Reed ou celui d’Emma Goldman deux ans plus tard, exposant une autre facette de la révolution, se penchant au plus près des sujets qui l’intéressait, particulièrement la question féministe. Nous ne pouvons que nous interroger sur le temps qu’il a fallu pour qu’il soit enfin traduit en France. Les éditions Libertalia ont abattu un travail essentiel et permettent à tout un chacun de découvrir ce livre.

Programme de l’année 2017-2018

Le programme de l’année 2017-2018 est sorti !

25 Octobre 2017 à 20h Ouvrir la voix d’Amandine Gay

Cinéma Opéra, 6 Rue Joseph Serlin, 69001 Lyon. 7€/5€
Projection du film Ouvrir la voix en présence de la réalisatrice, Amandine Gay, en partenariat avec Novembre Libertaire.
Ouvrir la Voix est un documentaire Afro-féministe. Il donne la parole pendant 120 minutes à celles qui sont le plus discriminées, invisibilisées. Elles abordent les violences que le système leur fait subir sur des sujets aussi divers que l’amour, le racisme, l’école ou le sexe.

15 Novembre 2017 à 18h Eric Aunoble pour Le communisme, tout de suite !

Jusqu’ici, 169 grande rue de la Guillotière, 69007 Lyon. Gratuit
Conférence/débat autour du livre d’Eric Aunoble, Le communisme, tout de suite !
Peu après la révolution russe, en Ukraine, les paysans les plus pauvres se sont organisés en communes exigeant le communisme tout de suite. Et cela avec le soutien du parti Bolchevik. Cette aventure ne dura que quelques mois, de janvier à juin 1919 avant d’être écrasée par les contre-révolutions.

29 Mars 2018 Timothée Haug pour Marx et l’écologie

Jusqu‘ici, 169 grande rue de la Guillotière, 69007 Lyon. Gratuit
Conférence/débat avec Timothée Haug, doctorant à l’université de Starsbourg, pour Marx & l’Ecologie.
Loin d’oublier l’enjeu écologique, comme le prétendent ses adversaires, Marx est l’un des premiers à s’être penché durant son siècle sur la contradiction entre le capitalisme et son environnement naturel. Contre celles et ceux qui prétendent réformer l’économie pour faire face à la crise écologique globale, une critique écologique de l’économie politique doit nous pousser à défendre une perspective révolutionnaire, en radicalisant la critique de la valeur et du travail.

Mai 2018 Sylvia Federici pour Point Zéro : propagation de la révolution

Lieu à définir, date précise à définir, rendez vous sur notre site. Gratuit
Conférence/débat avec Sylvia Federici, autour de son livre Point zéro : propagation de la révolution. Salaire ménager, reproduction sociale, combat féministe.
Sylvia Federici est une féministe marxiste. Elle est l’autrice du livre Caliban et la Sorcière sur le travail domestique non rémunéré et l’accumulation capitaliste. À partir des thématiques qu’elle aborde dans ces deux ouvrages nous discuterons de la nécessaire émancipation des classes et des genres.

Date à définir Bruno Astarian pour L’abolition de la valeur

Jusqu’ici, 169 grande rue de la Guillotière, 69007 Lyon. Gratuit
Conférence/Débat avec Bruno Astarian pour son dernier livre, l’Abolition de la Valeur
L’Abolition de la valeur revisite la théo­rie marxiste de la valeur en tenant compte des condi­tions actuel­les du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et nottament des caractéristiques pratiques, et non abstraites, du travail producteur de marchandise. Qu’attendons nous d’une société sans tra­vail – ce qui ne veut pas dire sans pro­duc­tion, mais sans usines, sans chro­no­mè­tres, sans souf­frances ?

Tout le long de l’année

  • Table Rase propose des projections en partenariat avec le Collectif des étudiant-e-s étrangers de Lyon, sans papiers et solidaires, rendez vous sur le site pour le programme.
  • Table Rase propose également des formations autour des ouvrages et des problématiques que nous soulevons à travers les conférences. N’hésitez pas à nous contacter si vous êtes intéréssé‑e‑s.

Pour compléter le programme, qui-sommes nous ?

Qui sommes nous ?

Table Rase est une association qui organise des conférences et lectures avec un regard marxiste sur l’histoire, l’économie et les luttes sociales ; elle a pour volonté d’être un lieu d’échange et de partage de connaissances dans le but de décoder et discuter les différents aspects qui structurent notre société (rapports d‘exploitation et questions d’émancipation : capitalisme, racisme, impérialisme et colonialisme ; féminisme, questions de genres et d’identités sexuelles…).
Dans le cadre des conférences, l’association sollicite l’intervention de militant-e-s, d’universitaires, de chercheurs et chercheuses, de différents courants et de différents pays. Ces conférences s’adressent à toutes et tous ; elles sont publiques et filmées, consultables sur notre site internet et retranscrites sous forme de brochures que nous éditons.
Les « formations », sous forme de lectures collectives, s’appuient sur des textes (ou autre : films documentaires, fictions…) proposés à tour de rôle par les participant-e-s et ces médias constituent une base de réflexion. Table Rase s’applique ainsi à ne pas être un cercle académique de « spécialistes » mais un espace de réflexion ouvert et accessible.
Il nous semble nécessaire d’étudier les conditions dans lesquelles nous menons nos luttes, afin d’agir pour sortir du système capitaliste et de le faire dans un cadre collectif, qui puisse rassembler les exploité.e.s et les opprimé.e.s en vue d’une société émancipatrice où les besoins humains seront pleinement satisfaits.
Le socialisme a été confondu avec trois choses : la social-démocratie des puissances occidentales, l’industrialisation d’État (ou capitalisme d’État) dans les pays de l’Est (stalinisme, etc.), les aspirations progressistes portées par les mouvements nationaux anti‑impérialistes dans les pays opprimés.
Certain-e-s affirment que le marxisme est dépassé, archaïque et qu’il faudrait un « socialisme nouveau », « du 21ème siècle ». Nous affirmons au contraire que le marxisme est actuel et international et qu’il fournit une grille d’analyse indispensable pour appréhender le monde et fonder une action révolutionnaire.
L’histoire et l’analyse des luttes passées et présentes, des écueils ou impasses rencontrés par les mouvements émancipateurs à travers le monde, et un état des lieux des rapports de force en cours constituent un préalable à nos luttes actuelles en vue d’une transformation révolutionnaire de la société.

Le programme à télécharger, à imprimer, à diffuser :programme table rase 2017 2018 rectoprogramme table rase 2017 2018 verso

Christophe Darmangeat – rencontre autour du Profit déchiffré

Comptes rendus par un adhérent de la conférence de Christophe Darmangeat du 13/05/2017 autour du Profit Déchiffré.
Christophe Darmangeat est enseignant chercheur à Paris 7. Cette conférence a lieu dans le
cadre de son dernier livre « Le profit déchiffré » (éditions La Ville Brûle).
La conférence est filmée et sera postée sur la chaîne Youtube de Table Rase.

La conférence

Production dans la société capitaliste

La production, à la base, est un changement de qualité de matières premières (les ressources naturelles) vers un produit de meilleure qualité, par le biais d’un travail.
Dans une économie capitaliste, la production est évaluée par la génération de profit, en considérant la valeur des ressources et du produit : on n’évalue plus le changement de qualité mais le changement de quantité de valeur pour définir la production. Celle-ci est alors définie par la consommation intermédiaire (les ressources et les travailleurs) mais aussi la valeur ajoutée. Cette dernière sert à générer des salaires et des profits : comme les salaires font partie de la consommation intermédiaire car c’est une part irréductible de la production, seul le profit est un résidu de cette production.

Explications classiques sur la nature du profit :

  1. « On vend plus cher que ce qu’on achète » : oui en effet… ce n’est pas une explication mais une tautologie.
  2. « Le profit rémunère le risque pris par l’investisseur » : c’est un détournement de sens, le risque étant l’action des investisseurs sur ce qui pourrait ne pas rapporter de profits. Si un problème survient lors de la production, alors il n’y a pas de profit, mais la potentialité du problème ne génère aucune valeur.
  3. « Le profit rémunère l’abstinence, la renonciation à la consommation immédiate »: absurdité

Facteurs de production

Lorsqu’on remonte sur l’origine du capital, il est toujours dû à un travail passé.

Les facteurs de la production sont historiquement définis comme étant une terre, un capital et un travail.
Terre + Capital + Travail = Production
La théorie objective de la valeur travail revient sur ces 2 premiers facteurs. Le capital est en fait le fruit du travail passé. Lorsqu’on remonte sur l’origine du capital, il est toujours dû à un travail passé.
La terre n’est en fait pas importante dans cette équation : ce n’est qu’un support pour la production. Ce n’est pas parce que le travail a lieu sur une terre que cette terre est directement liée à la production (voir David Ricardo). Si on se place sur une terre avec un fusil pour taxer les passants, il y a transfert de valeur mais la terre n’en produit aucune en tant que telle. C’est la propriété sur la terre qui va générer une valeur pour le propriétaire.

Conclusions à tirer de la théorie objective de la valeur travail :

  1. La valeur c’est du travail
  2. Le capital ne fait que transmettre sa valeur
  3. Le travail ajouté crée de la valeur ajoutée

Pourquoi est-ce que les salaires ne captent pas le profit ?

Si les facteurs de production sont réductibles au travail seul, pourquoi est-ce que la rémunération du travail ne comprend pas les profits, la valeur résiduelle de la production ? Les salaires ne payent pas directement le travail effectué par les travailleurs, mais la capacité des travailleurs à travailler, i.e. celle de rester tel nombre d’heures activement au travail. On paye notre capacité à travailler alors qu’on travaille plus que ce dont on a besoin. Cette différence, au profit du patron, est nommée plus-value (ce qui est mauvaise traduction française).

Conclusions à tirer sur le profit :

  1. Exploitation du travail salarié : c’est l’appropriation gratuite d’une partie du travail.
  2. Exploitation sans contrainte extra-économique : la faim suffit à pousser les travailleurs à être exploités.
  3. Exploitation cachée par la forme du salaire, ou « prix du travail ».
  4. Les salaires sont régis par un rapport de forces sociales : seule la lutte des classes permet de définir les salaires : les travailleurs tentent de maintenir une rémunération la plus juste, les bourgeois tentent de la réduire au maximum.
  5. On ne peut mettre fin à cette exploitation qu’en abolissant le salariat, donc en supprimant la propriété privée des moyens de production.

Poussée à fond, cette théorie objective montre donc que le modèle d’économie capitaliste, la génération du profit, est basé sur l’exploitation des travailleurs.

La théorie subjective de la valeur

Les économistes bourgeois la rejette au profit de la théorie subjective de la valeur : si pour produire quelque chose j’ai besoin de terre, alors cette terre est utile et a donc de la valeur. De même, si mon capital à un instant T me permet de produire quelque chose, alors ce capital est utile. Le prix de chaque facteur de la production est alors en fonction de son utilité évaluée subjectivement.
La rémunération tirée de ces facteurs est alors :

  • La rente pour rémunérer la terre
  • Le profit pour rémunérer le capital
  • Le salaire pour rémunérer le travail

Conclusions tirées de la théorie subjective de la valeur :

1. Le marché paye chaque facteur de production en fonction de sa valeur, créée par son utilité.
2. L’exploitation n’existe pas : tout rémunération est juste car en fonction de l’utilité du facteur de production.
3. Le marché capitaliste libre est donc la forme d’économie la plus juste, la plus efficace, etc.

Conclusions

La théorie de la valeur est un enjeu politique. Qu’elle soit objective ou subjective est un débat entre les économistes. On notera que ces économistes ne font pas tous de la science.

Les questions

Le rôle de l’argent au sein de l’économie capitaliste

L’argent ne change rien au fond de la théorie de la valeur travail car il ne fait que représenter cette valeur qu’est le travail. Changer de système monétaire peut permettre d’agir sur certaines parties de l’économie mais pas sur le fond.

Sur la valeur de la terre

Peut-on oublier la terre comme un facteur de production alors que celle-ci peut être plus utile si par exemple elle est défrichée, travaillée, construite, comparée à une terre vierge ? Oui car toute cette valeur de la terre est toujours issue d’un travail passé, au même titre que le capital.

L’écologie au sein d’une économie capitaliste

cette économie étant particulièrement difficile à réguler et gouverner, chaque patron voyant midi à sa porte, les décisions nationales (réformes) et internationales (COP, protocole de Kyoto) sur la protection de l’environnement sont impuissantes face au patronat du monde entier. Les préoccupations écologiques sont totalement incompatibles avec une économie basée sur le profit et seule une politique anticapitaliste permettra leur résolution : « Pour être vert, faut être rouge ! » [NDR : à ce sujet, je me permet de recommander les textes de Murray Bookchin sur l’écologie sociale].

Les actions à mener contre cette économie capitaliste

Pour commencer, la collectivité doit récupérer les moyens de production en abolissant la propriété privée. Lorsque les travailleurs seront capables de mettre en commun leur production, on pourra rendre gratuit de plus en plus de choses nécessaires à la vie quotidienne, tout en faisant évoluer les mentalités sur le travail et l’économie, et de fil en aiguille parvenir au communisme (c’est une piste).

Le revenu universel

En distinguant le revenu universel et le salaire à vie, le revenu universel est une mesure inutile et soutenue par la droite, à la rigueur capable de prévenir de l’extrême pauvreté mais sans garantie des conditions de vie correcte et laissant les patrons imposer des rémunérations toujours plus basses. Le salaire à vie quant à lui est une idée trop indirecte, car il n’est possible de toute façon qu’à condition de récupérer les moyens de production, donc autant se concentrer premièrement là-dessus.

L’état du capitalisme à l’échelle mondiale

Il ne s’effondre pas mais il « étouffe dans sa graisse » et a du mal à avancer. Une illustration comparant les investissements au taux de profit sur les dernières décennies montrent que les investissements étaient auparavant très liés au taux de profit, mais que depuis les années 70 le taux de profit continue d’augmenter alors que les investissements sont en chute. (pour l’illustration, voir Michel Husson, Un pur capitalisme).

Le retour nationaliste d’une partie de la gauche

la bourgeoisie mondiale n’a pas encore choisi le protectionnisme (e.g. le MEDEF qui demande à Le Pen de bien se calmer sur la sortie de l’euro). Les discours sur la souffrance des travailleurs qui serait liés à la politique (et aux travailleurs) des pays étrangers (coucou Mélenchon) sont un poison pour la lutte sociale qui devrait unir les travailleurs du monde entier, car une révolution sociale n’aboutira qu’à l’échelle internationale.

Solidarité avec le groupe Femmes pour l’émancipation

Au Maroc, nous construisons un groupe de femmes engagées dans un double combat : celui de la lutte pour un changement social global visant à mettre fin au despotisme politique, à la dépendance aux intérêts des multinationales et institutions financières internationales, au système de la prédation et de la surexploitation qui ne reconnaît aucun droit même élémentaire à la population. Mais aussi, et en même temps, pour mettre fin à toutes les formes d’oppressions et de discriminations existantes et en particulier celles qui concernent les femmes.

Notre action est multiple. Nous intervenons auprès des femmes ouvrières et paysannes qui sont les premières à supporter la dégradation des conditions de vie et de travail, pour qu’elles puissent s’organiser et faire valoir leurs droits. Nous intervenons contre les violences institutionnelles et sexistes. Nous militons ainsi contre le code de la famille qui institue les femmes comme mineures à vie ou qui absout les auteurs des violences patriarcales. Notre action vise aussi à développer des campagnes publiques contre le sexisme ordinaire qui envahit l’espace public. Nous visons en particulier les jeunes femmes qui sont l’objet d’un harcèlement quotidien dans la rue, les écoles, les transports publics ou sur leur lieux de travail.

Nous avons pour projet de développer plusieurs axes : productions d’une revue, élaboration d’un matériel d’éducation anti-sexiste, intervention dans les mouvements sociaux et syndicaux pour que la question de l’oppression des femmes soit présente, ouverture de centre d’accueil et d’écoute pour les femmes victimes de violences, défense du droit à l’avortement libre et gratuit, reconnaissance du combat LGTB.

Notre association est indépendante des pouvoirs politiques et ne fait pas partie de la société civile officielle qui se contente de faire des « recommandations » dans des hôtels 5 étoiles. Nous voulons contribuer à ce que naisse un puissant mouvement de lutte contre le patriarcat et contre l’exploitation.

Pour pouvoir mener notre combat nous avons besoin de moyens financiers qui nous assurent une visibilité sur la durée, c’est pourquoi nous lançons une souscription permettant de concrétiser nos projets. Une somme équivalente à 15000 euros nous laisserait la possibilité d’agir sans les difficultés matérielles et financières incessantes qui sont autant d’entraves à la construction d’une voix indépendante, résolument féministe et radical. Toute somme est la bienvenue. Nous vous remercions pour notre combat qui est aussi le vôtre.

Plus d’informations: https://www.facebook.com/AltdamnAlnsayy/

Contact: asso.tablerase@gmail.com

POUR FAIRE UN DON CLIQUEZ ICI: https://www.lepotcommun.fr/pot/1r3m2td5

Entretien avec Yanar Mohamed et Muayad Ahmed du parti communiste ouvrier d’Irak.

Marie : Muayad, pouvez-vous commencer par vous présenter, ainsi que votre organisation ?

Muayad : D’accord, merci beaucoup de m’accorder cet entretien. Mon nom est Muayad Ahmed, j’appartiens au PCOI1 et je suis secrétaire du comité central du parti. Comme vous le savez, notre organisation existe depuis 1993. Nous avons été engagés dans des activités politiques tout au long des vingt dernières années. A l’origine, le PCOI fut formé pour unifier les activités de quatre organisations au sein du parti – toutes ont adapté leurs idées, leur programme et leur conception du communisme ouvrier. Trois des organisations étaient localisées au Kurdistan2 tandis que l’autre provenait d’une autre région en Irak. L’une des trois premières avaient en outre des liens avec une organisation à l’intérieur de l’Irak, plus au sud. La parti, formé de ces différentes organisations, a pu entreprendre ses premières activités.

Avant son existence, nous avions certes des mouvements organisés en conseils populaires ou en conseils ouvriers au Kurdistan, menés par ces organisations. Nous avons donc continué dans cette voie, avec des activités qui avaient principalement lieu au Kurdistan, car il était trop problématique et risqué de mener des actions politiques dans le reste de l’Irak (même si nous avions là-bas notre organisation entreprenant des activités clandestines). Puis en 2003, lorsque Saddam Hussein fut renversé et que la guerre impérialiste en Irak fut déclaré par les États-Unis, nous sommes donc retourné là-bas pour commencer à y travailler publiquement. Tout d’abord, nous avons ouvert des locaux à Bagdad. Puis, grâce à l’aide du parti et des activistes sympathisants, nous avons établi une union des chômeurs d’Irak. Ensuite, nous avons participé à la création d’un comité pour rassembler les organisations politiques déjà existantes, appelé la « Fédération des conseils ouvriers d’Irak ». Avec Yanar et d’autres activistes, nous avons aussi créé l’OWFI, l’organisation pour la liberté des femmes d’Irak. Depuis 2003, date à laquelle nous avons entrepris ce travail et mené ces actions en Irak, nous avons traversé onze années de luttes sur de nombreux terrains. Nous nous sommes battus pour l’avancée du mouvement ouvrier, du mouvement des femmes, du mouvement socialiste, et de la gauche en Irak.

Marie : Ok. Avant d’aller dans le détail, puis-je vous demander, Yanar Mohammed, de vous présenter ?

Yanar : Je suis née à Bagdad, où j’ai mené la plus grande partie de ma vie. Dans ma jeunesse, ce pays était sous le joug de la dictature Baas3 de Saddam, et nous n’avions aucun droit en ce qui ce qui concerne les activités politiques. Nous étions nombreuses à en avoir conscience, aspirant à l’émergence d’une réaction révolutionnaire, ou quelque chose qui puisse nous lier au communisme. Certes, durant toute cette période de ma vie passée sous la dictature de Saddam, le pays a dû subir des sanctions économiques4 qui nous ont frappé suite aux dix ans de guerre contre l’Iran durant laquelle le peuple irakien a tant souffert. Mais les années de sanctions économiques, qui ont eu lieu les années ayant suivi la première guerre impérialiste américaine en Irak, ont infligé au peuple une souffrance bien plus grande encore. Il n’aura fallu que trois ou quatre ans avant que le peuple ne pressente la menace de ne pas avoir assez à manger : les gens ont commencé à faire face à des situations de famine ou de pauvreté extrême. À l’époque où j’étais à Bagdad, avant donc que je ne quitte cette ville, nous vivions sous la pression de la dictature nationaliste arabe et de la famine infligée par l’ONU et les USA au peuple irakien. Voilà donc la situation dans laquelle j’ai grandi, avant que je ne puisse quitter l’Irak pour partir au Canada. C’est là-bas que j’ai rencontré des militant.e.s du parti communiste des travailleur.se.s, qui m’ont fourni un bon modèle de résistance au programme des nationalistes arabes auxquels nous faisions face en Irak ; aussi un bon modèle de vie sociale dans laquelle femmes et hommes peuvent être égaux, car la femme peut y être considérée comme l’égal – et pas moins ! – de l’homme ; un bon modèle à mettre en place en Irak une fois que le marasme politique nous aurait laissé une place pour travailler en tant que mouvement politique.

Ma première affinité pour ce parti politique tenait principalement à la priorité qu’il accordait à la cause des femmes. Mais d’autre part, il se distinguait des partis élitistes par la manière dont il traitait des inégalités. Par exemple, en ce qui concernait une future réglementation du travail, non pas comme utopie, mais comme mode d’organisation, il y avait tant de débats au sein du mouvement des travailleur.s.es, même avant mon retour en Irak ! Il s’agissait de savoir comment ce parti devait agir auprès des travailleur.s.es, plutôt que de tenir un discours élitiste à propos des travailleur.se.s.

Ce sont donc tous ces débats réunis qui ont tissé la toile de fond de ma réflexion lorsque je suis revenue en Irak pour retrouver les camarades, dans le but de préparer le terrain à un nouvel avenir pour le pays, qui permette à la fois la réalisation d’une égalité économique et d’une égalité sociale. Et je savais à l’époque que mon combat était avant tout celui des femmes luttant pour l’égalité, en vue d’une monde meilleur.

Donc, lorsque les camarades ont commencé à établir le plan de l’organisation sociale des travailleur.s.es communistes en Irak, mon rôle était de fonder une organisation des femmes qui ne compromette pas le statut social des femmes (et bien entendu leurs droits économiques) et qui fasse entendre sa voie, en face des traditions et dérives misogynes qui existaient même dans les cercles de gauchos.

Avec un de mes collègues du parti – Nasik Ahmad, nous avons commencé à débattre de ce qu’il fallait mettre sous le terme ‘organisation’. D’après moi, c’était autour du mot ‘liberté’ que l’on devait construire quelque chose, sans craindre d’utiliser ce terme. Nous avions notamment le pressentiment qu’un avenir islamiste se préparait pour l’Irak. C’est ainsi qu’en 2003, nous avons arrêté un nom : l’Organisation pour la Liberté des Femmes, et non pas des femmes irakiennes, car toute femme qui vit dans cette ère géographique doit être considérée par cette organisation.

C’est donc en 2003 que l’Organisation pour la Liberté des Femmes a vu le jour en Irak, et je suis très fière d’avoir joué un rôle important dans sa création. Nos camarades, et plus particulièrement Muayad, nous ont aidé à rédiger cette déclaration dans laquelle nous avons défini l’avenir et assigné les tâches de cette organisation comme des buts à atteindre par l’analyse et la compréhension politique de tous les problèmes concernant l’émancipation des femmes. C’est de là que nous sommes parti.e.s. C’est de là que je suis partie, en 2003 à Bagdad, par la prise de position et la compréhension politiques, avec le soutien des camarades, de mon collègue Nasik Ahmed, et une troisième collègue, qui était restée à l’étranger. C’était là le tout début de l’Organisation pour la Liberté des Femmes en Irak.

Depuis cette date et jusqu’à présent, nous avons vu s’écrire de nombreux chapitres de la lutte politique en Irak. Certains d’entre-eux était vraiment au cœur des débats, dans une société où la droite, la gauche et d’autres mouvements politiques se déchiraient autour de la question du droit des femmes. D’autres, plus concrets, portaient sur la manière d’approcher les problèmes rencontrés par les femmes : que faire lorsque l’on assiste à des trafics de femmes en Irak ? Que faire face à des problèmes dont ne se sont pas vraiment emparés les précédents mouvements de gauche, comme les crimes d’honneur commis contre des femmes, qui n’étaient pas encore comptés au nombre des problèmes soi-disant féministes ? Nous avons donc traversé de nombreuses luttes, en nous demandant par quoi commencer, comment y travailler, comment joindre la vie politique à la vie organisationnelle et comment convier plus de femmes à rejoindre cette organisation, tout en gardant le cap sur l’émancipation des femmes, pour que ces dernières soient les forces révolutionnaires de notre société. Nous avons donc travaillé dans un contexte très exigeant, parce qu’il faut toujours coopérer avec les autres mouvances féministes qui vous entourent, la plupart partageant une compréhension bourgeoise ou libérale du problème des droits des femmes. Il y avait donc de nombreux défis à relever, mais depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, nous avons persisté, et nous sommes considéré.e.s comme l’aile progressive la plus à gauche du mouvement des femmes irakiennes.

Anaïs : Peux-tu préciser combien de femmes font aujourd’hui parti de l’OWFI en Irak?

Yanar : Il est difficile d’arrêter des chiffres, mais il est sûr que notre présence est plus forte à Bagdad, notre QG. Notre seconde antenne est à Samarra5, qui représente dans cette partie de l’Irak un îlot entouré par l’État islamique. Notre troisième antenne est à Basrah6, où notre activité mobilise plus de femmes syndicalistes que de femmes activistes, si je peux m’exprimer ainsi. Enfin, notre quatrième antenne est à Hawijah7, dans un zone entièrement contrôlée par l’État islamique, et nous y agissons d’une manière spécifique, car nous avons à faire à des générations d’enfants victimes de la guerre. Dans chaque région d’Irak, nous adaptons notre discours pour affronter les problèmes qui lui sont spécifiques, en menant un travail d’équipe. Mais dans chacune de ces villes, notre entreprise repose sur le rassemblement communiste des travailleur.se.s qui partagent notre vision politique, nos analyses et notre projet de réunir plus de femmes dans le mouvement.

C’est difficile à dire, mais je pense que le nombre d’activiste est de l’ordre de quelques centaines. Je parle là des groupes les plus actifs de l’OLFI, qui partagent vraiment les buts poursuivis par l’organisation et qui s’efforcent de prendre part à la lutte menée par l’OLFI.

Marie : Ok, très bien. Puis-je ajouter, pour préciser, que tu es membre du comité central des travailleur.se.s du parti communiste ?

Yanar : Suite à mon retour en Irak, en 2003, j »étais très enthousiaste de trouver un tel parti et de pouvoir lui consacrer toute mon énergie, d’autant plus que j’avais vécu là-bas une grande partie de ma vie sous une dictature. Mais sur les questions de l’organisation et de la vie militante, je n’y connaissais vraiment rien. Après la première conférence que nous avons organisé en Irak, les camarades m’ont poussé à devenir membre du comité central. Cela m’a vraiment lancé pour de bon dans la vie politique et j’ai eu de la chance de pouvoir jouer un tel rôle, notamment pour renforcer mon travail auprès des femmes. Cette conférence a eu lieu en 2005, et je suis membre du comité central depuis cette date.

Marie : D’accord. Peut-être qu’il est temps d’aborder la situation actuelle en Irak. Serait-il possible de nous expliquer quelles sont les forces présentes sur le terrain ? Notamment en ce qui concerne les forces impérialistes et nationalistes.

Muayad : Pour le moment, la situation en Irak résulte des onze dernières années de l’histoire du pays. En effet, la chute de la dictature Baas a laissé place à un système instauré à la fin de la guerre par les Américains, et c’est l’administration américaine qui tirait les ficelles d’un pseudo‑gouvernement. Ce système, étant donné les règles du jeu en Irak, laissait le gouvernement du pays entre les mains de l’islam politique des Chiites et des Sunnites et des nationalistes kurdes et arabes. Tout cela pour dire que ce système repose sur des divisions sociales suivant avant tout des oppositions ethniques et communautaires.

Marie : C’est donc une coalition entre les Chiites et les Sunnites, et entre les nationalistes arabes et kurdes.

Muayad : Oui, c’est pour cela que nous le désignons comme un type de système politique à la fois islamiste et nationaliste. Dès le début, cela a été arrangé en vue de diviser la société d’après des regroupements et des appartenances ethniques et nationales. Ils se sont ensuite rassemblés dans une coalition, qui n’avait d’autre but que de de partager la richesse et le pouvoir de la société d’après cette division communautaire et sectaire. Ce système, en place depuis 2004 je crois, un an après l’administration américaine du pays, a favorisé la guerre, le meurtre et les massacres perpétrés durant les onze dernières années par les groupes terroristes. Le nombre des victimes s’élève à un million ou plus : tous ces gens ayant été tués et massacrés en Irak.

Donc dans ce système, les conflits entre les partis nationalistes et les partis islamistes ont continué sans répit durant les onze dernière années. Mais après un certain temps, nous avons pu voir en Irak le camp des partis politiques et des forces d’opposition se développer dans deux directions : d’une part Al-Qaïda qui a pu s’établir dans la région sunnite en lien avec les forces de l’ancien régime baassiste, des nationalistes arabes ; et d’autre part les forces nationalistes arabe et islamiste, j’entends par là une sorte de mélange entre le nationalisme et l’islamisme. Ces derniers ont réunis leurs forces et sont devenus le principal pouvoir d’opposition au gouvernement dans ces régions. En 2005, des élections ont eu lieu. Ce sont les partis chiites, tenant de l’islam politique, qui ont rassemblé le plus grand nombre de votes. Ils avaient donc la main mise sur le gouvernement, en coalition avec le gouvernement spécifique du Kurdistan. Dans cette région, le système politique est aussi régi par des élections, et les plus gros partis – PDK8 et PUK9 – ont réunis la majorité des votes. C’est donc le contrôle de tout le système politique irakien qui reposait dans les mains de ces deux blocs, organisés en partis politiques : les partis de l’islam politique chiite et les partis du nationalisme kurde, tout particulièrement le PDK, qui est basé à Erbil10, la capitale.

Ainsi, les nationalistes arabes et les Sunnites appartenant à l’Islam politique ont été tenus à l’écart du gouvernement du pays, et ce fut à nouveau le bain de sang. Par la suite, les contradictions que de telles violences impliquaient, ainsi que les désastres auxquels l’Irak a dû faire face, ont créé les conditions d’un départ des forces des Nations Unies, des forces américaines et anglaises en 2011.

Puis le gouvernement Maliki11, qui appartient à l’Islam politique chiite, a durci sa ligne pour verser dans le despotisme et la dictature, au point de faire tomber le pays dans un profond chaos. Des dissensions et des troubles éclatèrent de toutes parts, entre ces différentes régions à l’est de l’Irak, au nord et au nord-ouest, ce qui engendra à nouveau toute une série de meurtres et de massacres. Dans tout ce marasme, Mossoul12 n’a cessé d’être une zone très problématique. Une telle situation convergea au mois de juin passé vers la prise de contrôle de cette ville par les forces de Daech, ou État islamique, qui était déjà bien installé en Syrie. A partir de ce moment, en juin, la carte politique de l’Irak fut complètement redessinée.

Marie : En quel sens ?

Muayad : En fait, cela leur a permis de devenir une force très puissante en Irak, au point de menacer la sécurité du pays tout au long de la frontière de 1000 km avec le Kurdistan, autour de Bagdad et d’un grand nombre de villes et de régions aux alentours des territoires qu’ils contrôlent désormais. Ils se sont emparés de Tikrit13, de Baiji14, de certaines zones de Baiji, et contrôlent Mossoul en sa totalité. Ils se lancent à l’assaut de Sinjar15, de Senghal. C’est ainsi qu’ils ont initié cette série de massacres, de tueries et d’atrocités.

Anaïs : Je me permets de poser juste une question. Vous vous êtes opposés à l’intervention militaire des Etats-Unis en 2003. Quel rôle ont-ils joué tout au long de cette longue décennie ?

Muayad : Pour le moment, je me suis contenté de décrire la situation. Il me faut maintenant revenir sur son analyse. Toute cette situation découle de l’intervention américaine. Ce fut le point de départ de tous les problèmes. Ils ont envahis l’Irak pour mettre en place un système politique désastreux fondé sur des divisions sectaires et ethniques. Dans ce qui s’est ensuite passé, force est de reconnaître qu’ils ont dû essuyé une défaite en Irak. L’occupation américaine en Irak fut aussi un désastre pour eux, et ils se sont vus contraints de quitter le pays. C’était en 2011. En juin 2014, ils sont revenus en Irak sous prétexte de bombarder Daesh. Et aujourd’hui, les Etats-Unis, les puissances occidentales et l’OTAN déterminent la ligne politique de l’Irak bien plus profondément qu’il y a trois ans. Ils plantent déjà le décor, dans cette situation actuelle, pour une ou deux décennies des mêmes bains de sang, des mêmes incertitudes, de la même insécurité régnant dans la région, et se donnent déjà les garanties de leur propre pouvoir et des projets politiques qu’ils entendent poursuivre en Irak et au Moyen-Orient. On peut donc dire que l’ensemble de cette situation est avant tout un produit de l’intervention américaine en Irak.

Mais c’est aussi un produit de l’Islam politique et des partis nationalistes présents en Irak, représentants les principales forces traçant les contours de la politique au sein du pays. Cela étant, nous ne devons pas oublier les puissances spécifiques qui s’affrontent à travers ces deux forces. D’abord, nous avons la ligne turco-saoudienne, soutenue par les Etats-Unis, l’OTAN, dans laquelle se range Israël d’une façon ou d’une autre. Dans les rangs de l’autre camp, nous trouvons l’Iran, et Assad en Syrie soutenu par la Russie et la Chine. Ces deux camps impérialistes interviennent dans la politique en Irak, intensifiant leurs actions depuis les deux dernières années durant lesquelles le rôle joué par l’Iran dans le tracé de la ligne politique du pays fut considérable. Cela s’explique à partir de l’hégémonie de l’Islam politique chiite dans la politique du gouvernement irakien. Toute cette situation en Irak peut donc être vue comme la manifestation de ces affrontements entre deux camps impérialistes au sein de l’Irak, sans oublier le rôle central joué par les évolutions du conflit syrien.

Pour résumer, il faut noter que Daesh contrôle à présent un tiers du territoire et que la majorité du gouvernement est issue des partis de l’Islam politique chiite. Ces derniers essayent aussi de mettre en place un nouveau gouvernement de coalition avec les nationalistes kurdes, mais aussi avec une partie des nationalistes arabes appartenant à l’Islam politique sunnite. Cette coalition est représentée par le gouvernement Abadi16, sous l’égide des Etats-Unis et de l’Iran. C’est là un signe de l’incertitude qui pèse encore sur le fonctionnement d’une telle coalition. Nous devons très probablement nous préparer à affronter une nouvelle décennie de bains de sang, d’incertitude et d’insécurité. C’est ainsi que la situation a été mise en place par le camp de la bourgeoisie.

Cependant, reste à interroger la place de la classe des travailleur.s.es, c’est-à-dire de la majorité des gens qui souffrent de cette situation afin qu’ils puissent jouer leur rôle politique et tracer une autre voie pour la politique en Irak. En tant que parti politique et organisation sociale travaillant dans ce pays, notre but est de mobiliser ce troisième camp – une force qui repose sur l’appartenance de classe – en lui donnant les moyens de lutter. Il s’agit de le rendre assez puissant pour pouvoir intervenir politiquement et transformer la politique irakienne.

Marie : Ok. Yanar, est-ce que tu veux ajouter quelque chose ?

Yanar : Bien sûr, mais je préfère souvent simplifier un peu les choses pour me les rendre plus compréhensibles. Pour proposer ma lecture de cette carte très complexe, je dirais que l’occupation américaine de l’Irak a confirmé ceci : les partis politiques soutenus n’ont rien à voir avec les luttes des travailleur.s.es. Toutes les tendances politiques bourgeoises œuvrant sur le terrain ont été soutenues et renforcées, qu’elles soient islamistes ou nationalistes et ethniques. Et même ces tendances politiques qui n’étaient pas des partis politiques développés ont été soutenues par la classe au pouvoir en Irak et donc en fin de compte par la classe bourgeoise.

Bien que les partis nationalistes kurdes étaient déjà au pouvoir, les Américains ont dès le début choisi de les soutenir, tandis qu’au centre et au sud de l’Irak, les groupes nationalistes arabes de Sadam ont été démis du pouvoir durant l’occupation pour être remplacés par les partis islamistes chiites. Alors qu’ils étaient déjà plus ou moins présents au Parlement, les groupes nationalistes arabes ont été au bout du compte marginalisés et refoulés dans la partie occidentale de l’Irak. Cette région, d’où sont nés les partis nationalistes de Sadam, fut elle-même marginalisée par les partis islamistes chiites dirigeants sous prétexte qu’elle était sunnite. Ce sont donc les conflits entre ces deux groupes en Irak qui ont été en grande partie déclenchés par la faveur des américains pour le parti dirigeant. D’un tel choix découlèrent les prémisses d’un face à face sectaire, ayant lui-même mené à une guerre civile dont le peuple irakien a terriblement souffert.

Tous les partis politiques qui ont été soutenus et choisis depuis 2003 jusqu’à aujourd’hui étaient des partis bourgeois sans lien avec la lutte des travailleur.s.es. On assiste en Irak à une lutte de pouvoir entre ces groupes Et le renforcement de l’islamisme chiite, de son despotisme et de son oppression contre la partie occidentale de l’Irak a favorisé le développement d’une résistance, et a participé à sa transformation. Du nationalisme arabe qu’elle était à l’origine, elle est devenue une opposition islamiste de type sunnite. Sa deuxième génération est alors passée de l’étape Al-Qaïda à Daesh, devenu le parti islamiste d’Irak faisant le plus parler de lui. Les chefs de file de Daesh étaient enfermés dans la prison américaine de Baqubah où ils ont été soumis à la torture de nombreuses années.

Après être sortis pour aller rejoindre le front syrien, en travaillant avec les groupes islamistes en Syrie, ils sont revenus en Irak pour transformer un tiers du pays en l’enfer quotidien que connaissent désormais le peuple, la communauté, les femmes, en commettant des crimes dont même les guerres mondiales n’avaient pas été témoins.

On comprend désormais que l’impérialisme américain a soumis le peuple irakien a une double oppression : celle du gouvernement islamiste chiite et celle de l’opposition de Daesh dans la partie ouest du pays. Le peuple irakien est donc abandonné à sa détresse, devant accepter toute intervention que les Etats-Unis peuvent bien proposer pour le pays. Les gens se sentent démunis et n’ont pas la force de refuser ces interventions militaires, car ils ne peuvent pas attendre de meilleur secours de la part des membres de Daesh, qui font tant parler d’eux. Tous savent bien pourtant que le bombardement des villes de l’ouest du pays ne parviennent qu’à tuer des civils, à détruire les maisons de centaine de milliers de personnes, qui les ont déjà délaissées pour se réfugier ailleurs, et ne reviendront – si jamais ils le peuvent – que pour retrouver des tas de ruines. Ils savent donc que ces interventions militaires n’améliorent pas véritablement leur situation.

J’aimerais donc résumer tout cela par deux résultats auxquels nous ont conduits ces forces politiques. Tout d’abord, le fait que la guerre impérialiste américaine menée en Irak a dépossédé les Irakiens au point de les faire tomber dans la plus grande pauvreté, tout en créant la bourgeoisie de la zone internationale17, bénéficiant d’une richesse et d’une distinction sans précédent d’avec la classe des travailleur.s.es en Irak. C’est là la première chose qu’ils nous ont léguée. La deuxième concerne les mouvements politiques qui ont été créé grâce au soutien de l’impérialisme américain : ceux-ci sont sans conteste inhumains dans leur manière de traiter les gens. Leurs champs de batailles et leurs trophées de guerre se résument au nombre de vies irakiennes perdus dans ces conflits. Il suffit d’allumer le poste de télévision pour voir à chaque fois s’enchaîner les massacres d’Irakiens résultant de ces batailles.

Parvenu à cette situation, le peuple irakien demeure donc extrêmement vulnérable et soumis au bon vouloir de ceux qui lui offrent leur protection contre Daesh. Nous avons atteint un degré d’incapacité politique à faire face à la situation dans laquelle nous sommes plongés, qui reste extrêmement critique pour le moment.

Marie : Je souhaiterais pour continuer que vous nous proposiez votre analyse de la révolution syrienne.

Muayad : Nous savons tous ce qui est arrivé en Syrie : au départ, les gens ont essayé d’entreprendre une révolution victorieuse, à l’instar de ce qui s’était passé en Tunisie et en Égypte. Ce mouvement est directement l’effet de ces révolutions dans cette région. Cela a commencé, il me semble, en mars 2011, trois mois après. Il y a donc directement un lien. A vrai dire, il y a d’abord eu un mouvement de masse en Syrie, et on pouvait voir à la télévision que ces gens revendiquaient dans leurs slogans l’unité du combat de tout le peuple syrien. Ils ont essayé de mettre en œuvre une vraie révolution.

Malheureusement, tellement de facteurs ont concouru pour changer le cours des événements syriens et donner une autre direction à la révolution. Celle-ci, telle qu’elle éclata durant cette première étape, ces premiers jours, fut mise en échec. La situation s’est militarisée et de nombreuses forces réactionnaires ont fait leur apparition sur le champ de bataille en Syrie, dans presque tout le pays. Bien évidemment, c’est le régime de Bachar qui, dès le début, s’est occupé du sale boulot afin de militariser cette confrontation. Lui et ses hommes savaient dès le départ qu’ils ne pourraient plus se défendre si le mouvement de masse prenait de l’ampleur. Ils ont donc fait tout ce qu’ils pouvaient pour militariser les affrontements, et on pourrait le prouver à partir de nombreux détails dans ce qui s’est passé. C’est un régime brutal, et on sait que 200 00018 personnes ont été tué au cours du désastre, de la catastrophe qui s’en est suivi pour la Syrie.

D’un autre côté, les forces spécifiques de l’Arabie saoudite, du Qatar, de la Turquie, bénéficiant du soutien des États-Unis, de l’OTAN et des puissances occidentales, ont en même temps saisi l’opportunité de pouvoir intervenir dans la politique syrienne. Alors que l’Armée Syrienne Libre19 existait déjà, ils ont apporté leur soutien aux groupes islamiques, les ont financés, et leur ont fourni un soutien logistique, bref, tout ce dont ils avaient besoin. Ils ont donc changé artificiellement le cours de la révolution en Syrie. Dès les premiers jours, ou plutôt les premiers mois, la révolution syrienne a été tenue en échec. C’est là ce que nous appelons le « scénario noir » en Syrie. Il suffit de voir que ces forces islamistes contrôlent maintenant plusieurs parties du pays20, tandis que la dictature profite de cette situation pour tuer tout le monde et faire couler le sang. C’est pourquoi nous pensons qu’il n’y a pas aujourd’hui de processus révolutionnaire. Celui-ci a pris fin, et on peut le montrer à l’aide de critères bien précis. S’il est vrai qu’un début de révolution a vu le jour, ce sont ensuite d’autres puissances et d’autres forces qui sont entrées en scène pour décider de la politique de ce pays. Affirmer que le processus révolutionnaire est encore à l’œuvre, ce serait proposer une analyse vraiment mauvaise et non réaliste de la situation. Il faut bien se mettre d’accord sur ce point. Pour le moment, il n’y a pas de révolution en Syrie.

Les forces présentes sur le terrain en Syrie sont des forces réactionnaires. L’État islamique est sans aucun doute le premier ennemi de l’humanité, et c’est par les forces de l’humanité, par les forces de la classe des travailleur.s.es, par toutes les forces progressives de la Terre, qu’il doit être vaincu. De plus, les autres forces qui entrent en scène sont liées à des gouvernements de la région, de même que le régime de Bachar al-Assad est lié à l’Iran, à la Russie, etc. Le scénario qui se déroule en Syrie est donc des plus sombres. Voilà notre manière d’appréhender la situation en Syrie : nous ne croyons pas qu’une révolution a vraiment eu lieu.

Yanar : Je n’ai pas grand chose à ajouter, à part montrer comment cela se traduit du côté des femmes. Au début, durant la révolution en Syrie, on pouvait voir les femmes révolutionnaires occuper la rue, faisant entendre leurs slogans révolutionnaires, s’échinant à nous débarrasser de la dictature. Autant de choses qui nous avaient tous et toutes rendu.e.s enthousiastes de soutenir leur combat progressiste. Finalement, lorsque les forces contre-révolutionnaires sont entrées en scène pour prendre contrôle de la situation, des histoires ont commencé à se répandre au sujet du rôle qu’elles accordaient aux femmes, devenues les victimes de ces groupes militaires au service des plaisirs des combattants d’ISIS, ou d’autres combattants islamistes. Tout le monde a commencé à frémir devant des termes comme « Jihad al Nikah », signifiant le Jihad du plaisir, faisant des femmes des…

Marie : Esclaves du sexe…

Yanar : … des prostituées victimes de cette guerre islamiste. Cela nous a donné une idée de ce que pourrait être le futur de la région, une fois sous leur contrôle. La première fois que nous avons entendu ce terme, nous avons été saisi.e.s d’horreur, mais ce n’était qu’un prémisse de qui qui arriverait par la suite, avec ce que Daesh ferait dans des lieux comme Sinjar et les villes de l’Est du pays.

Marie : Là où ils réduisent les femmes en esclavage.

Yanar : A Sinjar, ils traitent des communautés avec la plus extrême cruauté, sous prétexte que leurs membres ne croient pas au même Dieu, qu’ils ne sont pas … Comment dit-on le fait de ne croire qu’en un Dieu ?

Anaïs : Monothéiste.

Yanar : Oui, ils estiment que les Yezidis ne sont pas des croyants monothéistes, et ils s’arrogent le droit d’être aussi cruels que possible, pour aller jusqu’à décapiter la plupart des hommes et de réduire leurs femmes en esclavage. On en est parvenu à de telles extrémités que dans un même quartier, il arrive parfois qu’un homme achète une femme Yezidi qui cohabitait avec lui, pour l’utiliser comme esclave dans son foyer.

ISIS a fait de ses combattants et de ses partisans de véritables monstres. Le basculement de la révolution en Syrie a ouvert la voie à ces exactions monstrueuses contres les communautés du moyen-Orient. En Irak, nous avons tous et toutes été horrifié.e.s par le génocide commis contre les Yézidis et la réduction en esclavage de près de 1500 femmes – même s’il est difficile de donner un chiffre exact. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une armée de femmes qui sont utilisées comme des esclaves sexuelles. Ce sont des femmes Yézidis, mais pas seulement. Il y a aussi des femmes de Tall’Afar21 et de certaines villes de l’Ouest. C’est avant tout le cas des Yézidies qui est médiatisé, car on a affaire à toute une communauté, tandis qu’il y a aussi des centaines de femmes de Tall’Afar qui ont été réduites à l’esclavage sexuel et violées devant les yeux de leurs maris, par les forces d’ISIS qui ont employé des méthodes politiques et des traitements tristement célèbres sans précédents en Irak.

Ce sont des groupes politiques qui sont nés à la suite de cette soi-disant « révolution » syrienne, en ayant profité du marasme politique pour faire de la région une zone de plus en plus difficile à appréhender. Si l’on essaie de penser au futur de socialisme, et à la manière d’organiser un mouvement progressiste, on peut se sentir désarmé.e devant une telle situation politique, sans trouver aucune prise solide ni porte d’entrée vers une lutte à venir, même si les raisons de la mettre en œuvre sont d’autant plus forte.

Marie : Je voudrais souligner la situation des Rojavas. Nous avons beaucoup entendu parler de l’exemple de Kobane22, de sa résistance bien connue. Je voudrais savoir quel rôle, selon vous, le communiste devrait jouer dans le régime Rojava23.

Muayad : Nous parlons donc désormais de la résistance du peuple ?

Marie : C’est cela, nous parlons de la résistance du peuple, mais aussi du système politique que le PKK entend développer dans cette région.

Muayad : La priorité des gens dans cette région, c’est la menace de Daesh qui pèse sur eux. Ce n’est pas que Kobane qui est concerné. Tous ces endroits du Kurdistan syrien, le Rojava comme tu l’appelles, ont été menacés par Daesh. Ils font donc face à la menace immédiate d’être attaqués et soumis au contrôle de Daesh. Toute personne vivant dans cette région, qu’elle soit, communiste, travailleur.se ou qui que ce soit d’autre, fait face à cette menace. La tâche immédiate qui incombe à chacun d’eux et chacune d’elles est donc de se donner les moyens de lutter pour vaincre cette menace. C’est là le plus important. Nous devons y faire face en Irak et au Kurdistan. Auparavant, nous avons été sous la menace du régime Baas. Lorsque l’on est attaqué, vaincre l’agresseur reste la priorité, et je parle désormais en particulier de la menace de Daesh.

Ceci étant dit, la société ne peut pas être défini à partir de cette résistance. Bien qu’elle soit en état de siège et qu’elle vive sous cette menace, cette société du Kurdistan syrien reste une société composée de classes, de gens, de femmes, de jeunes gens, de différents intérêts et de différentes tendances politiques. On ne peut donc pas tout vouloir définir à partir de cette résistance. Certes, la priorité est de résister à cette menace. Mais cela ne vous empêche pas d’appartenir à votre propre organisation politique, d’avoir votre propre liberté politique, vos propres exigences sociales, vos propres exigences de classe, et tout le reste. Tout cela doit aussi rester votre priorité au sein des domaines dans lesquelles vous œuvrez. Et cela doit être accepté par tous ceux qui cherchent vraiment à vaincre Daesh, sous la menace de Daesh. Donner cette liberté aux gens reste le moyen le plus important pour parvenir à lutter contre Daesh. Tu vois, c’est dialectique, il y a une relation entre les deux. C’est là quelque chose à la portée d’un.e communiste, en œuvrant des sur les deux fronts : tout d’abord vaincre la menace Daesh et ensuite maintenir, préserver et continuer la lutte sociale au sein de ces communautés, en ayant la liberté politique de lutter, de se faire entendre, etc. Et chacun doit être libre, égal, et bénéficier de tous ses droits. C’est là l’enjeu.

Il reste la question de Kobane, qui reste un exemple modèle. Excuse-moi, est-ce que tu veux que j’intègre ici le cas de Kobane dans notre problème ?

Marie : Je pense que c’est bien d’en parler.

Muayad : Kobane a tenu tête à Daesh, et les gens se sont mobilisés, quelque soit l’organisation ou le pouvoir politique qui a supervisé cette résistance. C’est librement que des hommes et des femmes ont entrepris de résister contre la menace de Daesh. Et ce modèle est un très bon exemple, il devrait être mis en œuvre partout ailleurs. Les communistes devraient lui apporter leur soutien. Mais cela n’autorise pas à manipuler ce modèle pour des raisons politiques, en vue de donner le pouvoir à d’autres partis qui contrôlent afin de contrôler toute la région24. C’est la lutte des classes politique au sein de la société qui doit décider de l’avenir politique de cette région, de son destin. Celui-ci doit rester ouvert. Il faut à tout pris éviter d’instrumentaliser la résistance contre Daesh en vue de prendre le contrôle de la région.

Marie : C’est déjà… l’heure. Il restait une question très importante. Comment pouvons-nous, en France, mettre en œuvre une solidarité concrète ? Et enfin, une question plus positive : est-ce que vous croyez encore en la possibilité de bâtir un monde meilleur, malgré le chaos, pour la classe internationale des travailleur.s.es ?

Mais il ne nous reste que cinq minutes pour répondre à toutes ces questions !

[Rires]

Muayad : Nous devrions probablement laisser ça pour plus tard, dans la soirée.

Yanar : Par exemple l’intégrer à la conférence de ce soir.

Marie : Oui, ce serait la solution….

Propos recueillis le jeudi 6 novembre 2014,

1-Parti Communiste Ouvrier d’Irak.

2-Ayant gagné son autonomie suite à la chute de Saddam Hussein, la Constitution d’Irak reconnaît l’indépendance politique de cette région du Nord du pays depuis 2005.

3-Le Baas est un parti politique d’origine syrienne, qui revendique un panarabisme de nature socialiste et laïque dans la lutte pour l’indépendance. La prétention socialiste est vite remplacée par un nationalisme, et les coups d’Etat qui permettent la prise de pouvoir en 1963 en Syrie et en 1968 en Irak mettent en place progressivement les dictatures militaires de Hafez al’Assad et de Saddam Hussein.

4-Plutôt que de renverser Saddam Hussein, la coalition de l’OTAN qui repousse l’invasion irkaienne du Koweit décide en 1990 de soumettre le pays à un embargo économique sur le pays qui détruit l’activité industrielle et affame la population pendant une douzaine d’année. Outre les terribles pertes civiles causées par la famine (estimées à un million), cet embargo a aussi servi les intérêts économiques de certains groupes pétroliers – notamment Total – dans le cadre du programme de l’ONU « Pétrole contre nourriture ».

5-Ville d’environ 200 000 habitants à sur la rive est du Tigre dans la province de Salah ad-Din, à 125 km au nord de Bagdad.

6-Aussi appelée Bassora. Deuxième ville d’Irak qui compte 2 300 000 habitants. Principal port du pays, la ville est située sur le Chatt-el-Arab, estuaire commun des fleuves Tigre et Euphrate, à 55 km en amont du golfe Persique et à 550 km au sud Bagdad. Les syndicats mentionnés sont particulièrement présents dans l’industrie pétrolière.

7-Ville à majorité sunnite, de 450 000 habitants, à 300 km au nord de Bagdad dans la province de Kirkouk.

8-Parti Démocratique du Kurdistan, de centre-droit, conservateur et nationaliste. Grâce à une coalition des divers partis de droite, il détient aujourd’hui la majorité au parlement, et reste principalement implanté au nord de la région.

9-Union des Patriotes du Kurdistan, de centre-gauche, social-démocrate et nationaliste. Il est né du scission du PDK, et reste principalement implanté au sud de la région.

10-Ville de 1 500 000 habitants, qui est aussi la capitale de la région autonome du Kurdistan irakien, à 80 km à l’est de Mossoul.

11-Gouvernement chiite, dirigé par Nouri al-Maliki de 2006 à 2014, tenant d’un islamisme conservateur qui nourrit l’opposition des communautés sunnites. Il a bénéficié d’un fort soutien de Washington dans la constitution d’un prétendu « état de droit », qui s’apparente plutôt à un régime religieux, conservateur et autoritaire.

12-Ville de 1 500 000 habitants, sur la rive du Tigre, à 350 km au nord de Bagdad. Elle est au main de l’EI depuis juin 2014.

13-Ville de 160 000 habitants situé sur le Tigre, entre Bagdad et Mossoul. Prise par les forces de l’EI en juin 2011, mais aujourd’hui récupérée par l’armée irakienne, depuis mars 2015.

14-Ville de 200 000 habitants du Nord de l’Irak, à proximité de Mossoul. C’est un centre industriel et énergétique, doté de la plus grande raffinerie pétrolière du pays. Prise par l’EI en juin 2014 et partiellement récupérée par l’armée irakienne en novembre 2014.

15-Ville de 310 000 habitants du Nord-Ouest de l’Irak, dans la région administrée par le Kurdistan. Elle est assaillie par l’EI en août 2014, qui provoque la fuite de dizaine de milliers de Yézidis. Elle sera reprise en novembre 2015 par les peshmergas kurdes.

16-Du nom du chef de gouvernement, Haïder al-Abadi, qui remplace al-Maliki depuis septembre 2014.

17-La zone internationale, ou « zone verte », est une forteresse de 10km2 du centre de Bagdad, où réside la haute bourgeoisie et les dignitaires du pouvoir. Depuis 2003 et suite à la persistance des attentas à la fin de la guerre, elle est hautement protégée par une entreprise londonienne spécialisée dans la sécurité : construction de murs bétonnés et de barbelés. Elle abrite désormais la plupart des représentants internationaux, et regroupe les ambassades étrangères en son sein.

18-Aujourd’hui, un an et demi plus tard, ce chiffre s’élève à 470 000 victimes, 11,5% de la population tuée ou blessée et 45% de la population déplacée (d’après un rapport du Syrian Centre for Policy Research daté du 11 février 2016).

19-L’ASL est une organisation regroupant un ensemble de groupes armés combattant contre de régime de Damas et contre les islamistes d’al-Nosra et de Daesh. On y trouve diverses factions aux orientations politiques variées, laïques ou religieuses, socialistes ou libérales. Leur terrain recule de plus en plus, devant le soutien international apporté par Moscou et Téhéran à Bachar al-Assad.

20-Aujourd’hui, ces possessions ont beaucoup reculées, pour se réduire à une large bande dans le désert au nord-est du pays. De nombreux territoires à la frontière turque ont été récupérés par les peshmergas kurdes depuis la résistance de Kobané.

21-Ville de 170 000 habitants au Nord-Ouest de l’Irak, à 70km de Mossoul.

22-Ville kurde de 45 000 habitants du Nord-Ouest de la Syrie, proche de la frontière turque, reconquise par les YPD forces armées du PYD (parti de l’union démocratique kurde) en janvier 2015. Cette victoire a marqué le début du recul des forces de l’EI en Syrie, et la consolidation d’un territoire kurde indépendant.

23-Nom donné au Kurdistan occidental occupant le nord de l’ancien territoire syrien.

24-Notamment le PYD, parti de l’union démocratique des kurdes de Syrie, très proche du PKK.