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Christophe Darmangeat – rencontre autour du Profit déchiffré

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Comptes rendus par un adhérent de la conférence de Christophe Darmangeat du 13/05/2017 autour du Profit Déchiffré.
Christophe Darmangeat est enseignant chercheur à Paris 7. Cette conférence a lieu dans le
cadre de son dernier livre « Le profit déchiffré » (éditions La Ville Brûle).
La conférence est filmée et sera postée sur la chaîne Youtube de Table Rase.

La conférence

Production dans la société capitaliste

La production, à la base, est un changement de qualité de matières premières (les ressources naturelles) vers un produit de meilleure qualité, par le biais d’un travail.
Dans une économie capitaliste, la production est évaluée par la génération de profit, en considérant la valeur des ressources et du produit : on n’évalue plus le changement de qualité mais le changement de quantité de valeur pour définir la production. Celle-ci est alors définie par la consommation intermédiaire (les ressources et les travailleurs) mais aussi la valeur ajoutée. Cette dernière sert à générer des salaires et des profits : comme les salaires font partie de la consommation intermédiaire car c’est une part irréductible de la production, seul le profit est un résidu de cette production.

Explications classiques sur la nature du profit :

  1. « On vend plus cher que ce qu’on achète » : oui en effet… ce n’est pas une explication mais une tautologie.
  2. « Le profit rémunère le risque pris par l’investisseur » : c’est un détournement de sens, le risque étant l’action des investisseurs sur ce qui pourrait ne pas rapporter de profits. Si un problème survient lors de la production, alors il n’y a pas de profit, mais la potentialité du problème ne génère aucune valeur.
  3. « Le profit rémunère l’abstinence, la renonciation à la consommation immédiate »: absurdité

Facteurs de production

Lorsqu’on remonte sur l’origine du capital, il est toujours dû à un travail passé.

Les facteurs de la production sont historiquement définis comme étant une terre, un capital et un travail.
Terre + Capital + Travail = Production
La théorie objective de la valeur travail revient sur ces 2 premiers facteurs. Le capital est en fait le fruit du travail passé. Lorsqu’on remonte sur l’origine du capital, il est toujours dû à un travail passé.
La terre n’est en fait pas importante dans cette équation : ce n’est qu’un support pour la production. Ce n’est pas parce que le travail a lieu sur une terre que cette terre est directement liée à la production (voir David Ricardo). Si on se place sur une terre avec un fusil pour taxer les passants, il y a transfert de valeur mais la terre n’en produit aucune en tant que telle. C’est la propriété sur la terre qui va générer une valeur pour le propriétaire.

Conclusions à tirer de la théorie objective de la valeur travail :

  1. La valeur c’est du travail
  2. Le capital ne fait que transmettre sa valeur
  3. Le travail ajouté crée de la valeur ajoutée

Pourquoi est-ce que les salaires ne captent pas le profit ?

Si les facteurs de production sont réductibles au travail seul, pourquoi est-ce que la rémunération du travail ne comprend pas les profits, la valeur résiduelle de la production ? Les salaires ne payent pas directement le travail effectué par les travailleurs, mais la capacité des travailleurs à travailler, i.e. celle de rester tel nombre d’heures activement au travail. On paye notre capacité à travailler alors qu’on travaille plus que ce dont on a besoin. Cette différence, au profit du patron, est nommée plus-value (ce qui est mauvaise traduction française).

Conclusions à tirer sur le profit :

  1. Exploitation du travail salarié : c’est l’appropriation gratuite d’une partie du travail.
  2. Exploitation sans contrainte extra-économique : la faim suffit à pousser les travailleurs à être exploités.
  3. Exploitation cachée par la forme du salaire, ou « prix du travail ».
  4. Les salaires sont régis par un rapport de forces sociales : seule la lutte des classes permet de définir les salaires : les travailleurs tentent de maintenir une rémunération la plus juste, les bourgeois tentent de la réduire au maximum.
  5. On ne peut mettre fin à cette exploitation qu’en abolissant le salariat, donc en supprimant la propriété privée des moyens de production.

Poussée à fond, cette théorie objective montre donc que le modèle d’économie capitaliste, la génération du profit, est basé sur l’exploitation des travailleurs.

La théorie subjective de la valeur

Les économistes bourgeois la rejette au profit de la théorie subjective de la valeur : si pour produire quelque chose j’ai besoin de terre, alors cette terre est utile et a donc de la valeur. De même, si mon capital à un instant T me permet de produire quelque chose, alors ce capital est utile. Le prix de chaque facteur de la production est alors en fonction de son utilité évaluée subjectivement.
La rémunération tirée de ces facteurs est alors :

  • La rente pour rémunérer la terre
  • Le profit pour rémunérer le capital
  • Le salaire pour rémunérer le travail

Conclusions tirées de la théorie subjective de la valeur :

1. Le marché paye chaque facteur de production en fonction de sa valeur, créée par son utilité.
2. L’exploitation n’existe pas : tout rémunération est juste car en fonction de l’utilité du facteur de production.
3. Le marché capitaliste libre est donc la forme d’économie la plus juste, la plus efficace, etc.

Conclusions

La théorie de la valeur est un enjeu politique. Qu’elle soit objective ou subjective est un débat entre les économistes. On notera que ces économistes ne font pas tous de la science.

Les questions

Le rôle de l’argent au sein de l’économie capitaliste

L’argent ne change rien au fond de la théorie de la valeur travail car il ne fait que représenter cette valeur qu’est le travail. Changer de système monétaire peut permettre d’agir sur certaines parties de l’économie mais pas sur le fond.

Sur la valeur de la terre

Peut-on oublier la terre comme un facteur de production alors que celle-ci peut être plus utile si par exemple elle est défrichée, travaillée, construite, comparée à une terre vierge ? Oui car toute cette valeur de la terre est toujours issue d’un travail passé, au même titre que le capital.

L’écologie au sein d’une économie capitaliste

cette économie étant particulièrement difficile à réguler et gouverner, chaque patron voyant midi à sa porte, les décisions nationales (réformes) et internationales (COP, protocole de Kyoto) sur la protection de l’environnement sont impuissantes face au patronat du monde entier. Les préoccupations écologiques sont totalement incompatibles avec une économie basée sur le profit et seule une politique anticapitaliste permettra leur résolution : « Pour être vert, faut être rouge ! » [NDR : à ce sujet, je me permet de recommander les textes de Murray Bookchin sur l’écologie sociale].

Les actions à mener contre cette économie capitaliste

Pour commencer, la collectivité doit récupérer les moyens de production en abolissant la propriété privée. Lorsque les travailleurs seront capables de mettre en commun leur production, on pourra rendre gratuit de plus en plus de choses nécessaires à la vie quotidienne, tout en faisant évoluer les mentalités sur le travail et l’économie, et de fil en aiguille parvenir au communisme (c’est une piste).

Le revenu universel

En distinguant le revenu universel et le salaire à vie, le revenu universel est une mesure inutile et soutenue par la droite, à la rigueur capable de prévenir de l’extrême pauvreté mais sans garantie des conditions de vie correcte et laissant les patrons imposer des rémunérations toujours plus basses. Le salaire à vie quant à lui est une idée trop indirecte, car il n’est possible de toute façon qu’à condition de récupérer les moyens de production, donc autant se concentrer premièrement là-dessus.

L’état du capitalisme à l’échelle mondiale

Il ne s’effondre pas mais il « étouffe dans sa graisse » et a du mal à avancer. Une illustration comparant les investissements au taux de profit sur les dernières décennies montrent que les investissements étaient auparavant très liés au taux de profit, mais que depuis les années 70 le taux de profit continue d’augmenter alors que les investissements sont en chute. (pour l’illustration, voir Michel Husson, Un pur capitalisme).

Le retour nationaliste d’une partie de la gauche

la bourgeoisie mondiale n’a pas encore choisi le protectionnisme (e.g. le MEDEF qui demande à Le Pen de bien se calmer sur la sortie de l’euro). Les discours sur la souffrance des travailleurs qui serait liés à la politique (et aux travailleurs) des pays étrangers (coucou Mélenchon) sont un poison pour la lutte sociale qui devrait unir les travailleurs du monde entier, car une révolution sociale n’aboutira qu’à l’échelle internationale.

Les Damnés de la Terre de F. Fanon

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A l’heure où un syndicaliste policier explique à la télévision qu’il serait normal d’utiliser des expressions comme « bamboula », il est particulièrement intéressant de se plonger dans les écrits de Frantz Fanon. Son dernier ouvrage, les « damnés de la terre », est sans doute aussi le plus percutant. Publié en 1961, le livre aborde la question coloniale sous ses différents aspects : politique, culturel, militaire…. Il est utile de préciser que Fanon fut tout à la fois un acteur de la guerre d’Algérie, un acteur de la décolonisation sur tout le continent africain en tant qu’émissaire du gouvernement provisoire algérien et de par sa profession un acteur du mouvement anti-psychiatrique.

Le rôle de la violence politique

Les « damnés de la terre » est surtout connu pour son point de vue sur la violence – notamment en raison de la préface de J.P. Sartre. L’ouvrage revient longuement sur les ravages de la colonisation et des techniques contre-révolutionnaires. Un chapitre est ainsi consacré à des consultations psychiatriques en Algérie où Fanon donne la parole à ses patients. Ceux-ci témoignent de la brutalité entre colonisé-es ou contre eux-même. Mais depuis les « événements d’Algérie » le ressentiment – cause de la violence entre Algérienn-es – cible à présent les colons » : par les attentas et la guérilla, le sabotage ou par la « paresse » au travail.

L’édifice colonial n’est possible que par la négation totale de la société et de l’individu colonisé

Fanon constate que le monde colonial et le monde des colonisé-es sont irréconciliables, il en déduit l’impossibilité de la paix tant que la colonisation persiste. L’édifice colonial n’est en effet possible que par la négation totale de la société et de l’individu colonisé. « L’africain normal est un européen lobotomisé » dixit un « scientifique » de l’époque, dans le même genre on se souviendra des scènes édifiantes de Tintin au Congo. C’est cette négation – cette déshumanisation – qui permet d’imposer un régime autoritaire d’exception. Les colonisé-es sont donc contraint-es pour pouvoir s’émanciper de se débarrasser au sens propre de la colonisation. Les colons n’étant pas prêt à renoncer à leur intérêt et à leurs privilèges, la violence politique s’avère nécessaire. Fanon regrette le décalage entre les masses et les partis politiques locaux à ce sujet. Il explique que c’est une erreur pour ces derniers de se calquer sur le modèle des partis des États impérialistes. Les partis doivent être l’expression des masses, y compris quand elles ont recours à la violence.

Fanon pointe toutefois dans son livre les limite d’une violence trop spontanéiste, sans objectif précis, et justifie donc le rôle des partis qui doivent permettre de transformer le climat de violence en actes de violence politique : « notre mission historique, à nous qui avons pris la décision de briser les reins du colonialisme, est d’ordonner toutes les révoltes, tout les actes désespérés, toutes les tentatives avortées ou noyées dans le sang ».

Le rôle de la paysannerie

A la différence des États impérialistes, le sujet révolutionnaire dans les colonies n’est pas le prolétariat travaillant dans l’industrie mais les paysann-es pour F. Fanon. Comme dans la Russie de 1917, il faut préciser que l’agriculture était l’activité principale dans ces pays alors très majoritairement ruraux. Fanon observe le développement des bidonvilles, où se concentrent des anciens paysann-es sans travail qui n’ont plus rien à perdre. Ces mêmes bidonvilles qui ont aujourd’hui explosés sous l’afflux de paysann-es appauvris par les « mesures structurelles » du FMI et de la banque mondiale.

Cette nuance importante avec la lecture marxiste plus orthodoxe – qui fait du prolétariat des usines l’acteur primordial de la révolution (et à raison dans le contexte de l’industrialisation de l’Europe) – est l’une des causes évoquées pour expliquer la méfiance envers les luttes pour la décolonisation des partis ouvriers de la « métropole ». D’autant plus que les prolétaires de la « métropole » bénéficient eux aussi de l’exploitation des prolétaires colonisés, dans des proportions évidemment très modestes en comparaison de la bourgeoisie.

Le rôle de la culture

Si les « damnés de la terre » débute par la question de la violence physique, le livre aborde également celle de la culture. Fanon décrit l’importance des artistes et surtout des poètes (Senghor, Césaire etc.) pour la décolonisation. Cette fois-ci, c’est la violence des mots que le colonisé renvoi à la figure du colon. Avec le concept de « Négritude »,  le stigmate devient une fierté, l’insulte raciste une arme émancipatrice.

Le racisme est au départ en grande partie une légitimation du pillage des matières premières et de la sur-exploitation des colonisé

Fanon relativise la place de l’économie dans le contexte colonial par rapport à la place du racisme, et notamment au racisme déguisé en ethno-différentialisme où pour les colons la « guerre entre civilisations » compte tout autant que la « guerre entre races ». Le racisme – biologique puis culturel – est au départ en grande partie une légitimation du pillage des matières premières et de la sur-exploitation des colonisés au sein du système esclavagiste, dans le cadre de la phase d’accumulation primitive du capital. Cette idéologie fondatrice du colonialisme devient une fin en soi au service des intérêts des « blancs » tandis que les colonies sont réduites à devenir de simples marchés et de simples débouchés pour les capitaux impérialistes. D’où la préférence pour le maintien d’économies faibles, paternalistes et dépendantes plutôt que pour le développement d’économies rentables, modernes mais plus égalitaires.

En réponse à la culture raciste, Fanon met en garde contre deux écueils :

  •  développer une culture empruntée à celle des colons
  •  ou à l’inverse une culture folklorique et caricaturale synonyme de repli sur soi et d’une identité figée. Revenir à des œuvres artistiques folkloriques et à des clichés sur l’Afrique, ce serait succomber à une « racialisation de la pensée » imposée par le colon.

Il fait en revanche l’éloge de la culture quand elle prend les traits d’une « épopée ». Il considère ainsi la lutte de libération nationale comme «la manifestation la plus pleinement culturelle qui soit », indispensable pour « faire peau neuve, développer une pensée neuve ».

Le rôle du nationalisme

L’auteur n’hésite pas à critiquer le nationalisme et à en montrer les limites. A l’instar d’autres acteurs révolutionnaires, il note que cette idéologie aboutie à une politique inter-classiste. Surtout, il déplore que le nationalisme revienne à copier le modèle européen de l’État-nation. Il constate également les dérives des classes bourgeoises nationales qui ont pris le pouvoir dans les jeunes nations africaines « indépendantes », qui ont tenté de créer un capitalisme national (sans en avoir toutefois les moyens) et qui tendent à former des dictatures particulièrement atroces envers le reste de la population en cheville avec l’ancien État colon (ou d’autres blocs impérialistes selon les cas).

L’indépendance nationale est à ses yeux une étape nécessaire, préalable indispensable selon Fanon à une révolution au niveau mondial.

Mais Fanon reste néanmoins un farouche partisan de l’échelon national, de l’indépendance et du développement d’une « conscience nationale ». Pour lui, il s’agit d’un contre-poids à une ethnicisation des rapports sociaux et à une « balcanisation » de l’Afrique encouragée par les impérialistes et qui sont la cause de dramatiques guerres civiles comme au Katanga. L’indépendance nationale est à ses yeux une étape nécessaire, située entre la chute des empires coloniaux et la construction d’une unité africaine, préalable indispensable selon Fanon à une révolution au niveau mondial.

Les prémisses du néo-colonialisme, les débuts de la françafrique

RacismeDès le début des années 1960, Fanon a pressentie et analysé les conséquences des vagues d’indépendances nationales qui ont marquées la « décolonisation », ce « programme de désordre absolu ». Il montre comment l’impérialisme a su évoluer pour continuer à exploiter et à conserver sous sa chape de plomb les classes laborieuses de l’Afrique. C’est tout un système qui commence à prendre le relais sous ces yeux à base de corruption, de réseaux d’influences, de techniques répressives contre-révolutionnaires, de soutien aux pires dictatures, de dépendances technologiques et de présence militaire… dans le but de préparer le terrain pour les entreprises capitalistes qui imposent progressivement de plus en plus leur présence sur place.

Fanon (F.), Les Damnés de la Terre, Edition Maspéro, 1962.
Réédition La découverte

08/04/17 – « La révolution n’est pas un diner de gala ! » avec Charles Reeve

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Rencontre – débat, retour critique sur la Chine maoïste et la révolution culturelle

Le maoïsme a su séduire largement au cours des années 60 et 70. Des staliniens les plus autoritaires aux libertaires les plus autogestionnaires, en passant par les blacks panthers, ils sont nombreux à s’être revendiqués de cette forme spécifique de capitalisme d’État. Le mouvement maoïste a gagné à sa cause une frange non négligeable de la gauche grâce à sa radicalité, sa prose martiale et son esthétisme. Mais le romantisme a vite cédé la place au désenchantement face à la dure réalité des massacres et des famines qui ont ensanglanté le règne de Mao Tse Tong. L’agitation qui a secoué la france au printemps dernier suite à la loi travail a toutefois vu un retour relatif sur le devant de la scène de ce courant, y compris chez les militant-es les plus jeunes. 
Loin des caricatures qu’elles proviennent des défenseurs des « démocraties libérales » occidentales ou des adeptes du petit livre rouge – nous souhaitons repartir de l’historique de  la « révolution » chinoise, de ses fondements théoriques et pratiques et de ses implications afin de mieux comprendre la situation en Chine actuellement. 
Nous reviendrons particulièrement sur la révolution culturelle, sur son contexte et les objectifs poursuivis à l’époque par Mao. Si cette période charnière est la plus connue, c’est également la plus complexe et celle qui suscite le plus de fantasmes. Comment une telle manipulation de la classe  prolétaire et des étudiants a pu être possible ? Si elle s’est concrétisée par la « liquidation » de la vielle garde bureaucratique, qui faisait de l’ombre au « grand timonier », nous pouvons aussi supposer que des perspectives intéressantes auraient pu s’ouvrir à l’image de la Commune de Shanghai. Mais l’armée est venu sonner le glas des espoirs révolutionnaires en reprenant violemment la main sur les événements. Dans ces conditions, comment expliquer l’aveuglement d’une grande partie de l’extrême gauche mondiale au regard de la situation sur place ? Enfin, nous discuterons du rôle joué par le prestige et les conséquences de la révolution culturelle dans la répression et les restructurations qu’ont connu la Chine jusqu’à aujourd’hui
 
 Le samedi 8 avril à 17H00, en présence de Charles Reeve, auteur de nombreux ouvrages sur la Chine maoïste et actuelle, tel que China Blues – Voyage au pays de l’harmonie précaire, (éditions Verticales, 2008),  Bureaucratie céleste, bagnes et business  (L’Insomniaque, 1997), écrit avec Hsi Hsuan-Wou, Le Tigre de papier : sur le développement du capitalisme en Chine, 1949-1971.  (Spartacus, 1972)
Au local « jusqu’ici », 169 Grande rue de la Guillotière Lyon 7ème (métro Garibaldi).
 
Les mots qui font peurLe tigre de papierChina Blues

Rosa Luxemburg et le colonialisme, une approche par essence marxiste et révolutionnaire

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Avec Dominique VillaysPoirré et Sabrina Lorre

De 1898 jusqu’à 1913, des premiers textes sur la guerre hispano-américaine à sa grande œuvre économique, l’Accumulation du Capital, Rosa Luxemburg a analysé avec précision les événements qui ont marqué la marche vers la guerre en les replaçant dans leur véritable contexte : l’impérialisme. Elle a aussi montré la connivencequi s’installe au sein du mouvement socialiste et qui fera des courants réformistes les meilleurs alliés du capital de la guerre impérialiste mondiale. Elle a sans relâche appelé à la conscience et à l’action et dénoncé les exactions coloniales. L’action de Rosa Luxemburg contre le colonialisme, le militarisme et la guerre est par essence … marxiste et révolutionnaire.

Pour décrypter les analyses de Rosa Luxemburg Table Rase invite Dominique VillaysPoirré, animatrice du blog de réflexion et d’information, « Comprendre avec Rosa Luxemburg« . Elle participe également au collectif de traduction des oeuvres de Rosa Luxemburg en français par Les éditions Agone et le Collectif SmolnyElle sera accompagnée de Sabrina Lorre, comédienne et metteuse en scène de la compagnie « Ensemble Romana », qui a été notamment à l’initiative de la Quinzaine Rosa Luxemburg (à Saint-Etienne).

RDV au Jusqu’Ici 169 Grande Rue de la Guillotière

le Vendredi 11 Novembre 2016 à 18h30

COP 22: LES ENJEUX SOCIAUX ET CLIMATIQUES AU MAROC

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A l’occasion de la tenue de la COP22 au Maroc en novembre, nous vous proposons un débat sur les conséquences de la crise climatique au Maroc, en mettant en avant l’impact des formes de développement économiques imposées par le capitalisme dépendant. Celles-ci ont un coût social et écologique important aussi bien dans les villes que dans les campagnes ; le Maroc « utile » et le Maroc « inutile ».

Les logiques de prédation, les pressions des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale), les intérêts des multinationales favorisent, à un rythme accéléré, des crises/catastrophes sociales et écologiques. Plusieurs exemples pourront l’illustrer : les conséquences de l’agriculture d’exportation, des politiques touristiques, de l’exploitation maritime, l’extension des industries chimiques, le problème de l’eau et des déchets etc… Même les projets dits écologiques, officiellement menés par le gouvernement et l’Etat, se révèlent être une farce.

Au-delà des constats faits, il faut noter que nombre de mobilisations existant sur le terrain écologique sont en réalité étroitement liées aux questions sociales. Il apparaît clairement que les luttes sociales et écologiques sont indissociables. Il est donc important de réfléchir aux alternatives possibles permettant une réelle émancipation.

Nous souhaitons partager ce moment de débat avec vous pour nourrir une réflexion collective très peu présente sur le terrain politique. En espérant vous y voir.

VENDREDI 21 OCTOBRE 2016 À 18H30

AU JUSQU’ICI

169 GRANDE RUE DE LA GUILLOTIÈRE

69007 LYON

Les jacobins noirs : Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, James, Ed. Amsterdam, 2008.

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Cyril Lionel Robert James est né à Tinidad, dans la colonie britannique de Trinité-et-Tobago en 1901. Spécialiste du cricket, au sujet duquel il éditera plusieurs ouvrages, il devient militant communiste révolutionnaire dans le cours des années 30, au contact du mouvement trotskiste.

Fondateur de la Ligue socialiste révolutionnaire d’Angleterre, il militera également parmi la minorité noire aux Etats-Unis d’Amérique, et travaillera à l’organisation anticoloniale au sein de la IVème Internationale. Il rompt avec le mouvement trotskiste en 1940 avec la tendance « Johnson-Forest » qui développe une analyse similaire à ce que sera celle du groupe « Socialisme ou barbarie » sur le caractère capitaliste de l’URSS. Dans les années 50 et jusqu’à sa mort, en 1989, tandis que la révolution socialiste mondiale pour laquelle il avait milité n’est décidément plus à l’ordre du jour, il consacrera son énergie à soutenir les révolutions anticoloniales qui infligeaient alors défaites sur défaites aux veilles puissances impérialistes, notamment à Cuba. On lui doit des travaux fondamentaux et saisissants sur les peuples antillais qui sont autant d’appels à la lutte contre l’oppression.

Les Jacobins noirs est l’ouvrage majeur de James, dont on doit la dernière édition en français aux éditions Amsterdam (2008). On y apprend comment les chaînes de l’esclavage furent brisées à Saint-Domingue par des bataillons puissamment organisés de femmes et d’hommes analphabètes et n’ayant, pour beaucoup, jamais connu rien d’autre que la condition
servile. Ceux-ci, affrontent tour à tour les armées des plus grandes puissances mondiales du monde civilisé de l’époque, la France, l’Espagne et l’Angleterre, jouant des contradictions commerciales, politiques et diplomatiques les opposant entre elles ainsi qu’aux jeunes États-Unis d’Amérique voisins. Leur avancée inexorable est accueillie d’abord avec crainte, puis avec enthousiasme par l’aile radicale et plébéienne de la révolution française ; les deux révolutions renforçant réciproquement leurs traits distinctifs de révolutions populaires, à vocation internationale.

Lutte de classe dans une société racisée

A travers ce renforcement mutuel, on comprend que ce qui se joue ici c’est la centralité de la figure de l’opprimé : ce ne sont pas les révolutionnaires libéraux éclairés de la métropole, mais les Noirs qui, en prenant les armes, obligent une gauche de la révolution bourgeoise à prendre au sérieux pour les personnes à peau noire les principes et les droits de l’homme blanc qu’elle énonce comme universels.

Cette contrainte des armes prend un détour qui paraît étonnant, et est en tous cas  inacceptable pour l’idéaliste et le philistin : l’alliance des esclaves tour à tour avec toutes les classes de la société haïtienne, mais également avec l’Angleterre et l’Espagne et la contre-révolution monarchiste, prêtes à tout pour infliger des défaites à la nouvelle France républicaine … et à lui ravir sa colonie de Saint-Domingue qui représente les deux tiers de son commerce extérieur.

Par cette série de manœuvres tactiques imposées par les événements, manœuvres qui lui procure des armes et paralyse l’adversaire esclavagiste, la révolution noire impose finalement à la révolution française de proclamer l’abolition de l’esclavage – ce qu’aura été incapable de faire 140 ans plus tard, s’agissant du colonialisme, la République d’Espagne confrontée à Franco recrutant ses troupes parmi les colonisés marocains.

C’est en effet en 1794, à l’an II de la révolution, après le « long et fiers discours » d’un député noir de Saint-Domingue accueilli par une Convention jacobine électrisée par la pression des masses parisiennes, que l’assemblée votera à l’unanimité et sans débats « pour ne pas se
déshonorer » le décret d’abolition valable non seulement à Saint-Domingue, mais dans toutes les possessions françaises – au grand dam de Robespierre, absent, qui n’y était pas favorable.

Dès lors que le décret est connu, une alliance se noue entre les deux révolutions qui pour ainsi dire ne font plus qu’une face à leurs ennemis communs de l’intérieur et de l’extérieur. Cette alliance qui aurait pu être solide arrive néanmoins trop tard. Quelques mois après la
proclamation abolitionniste, Robespierre est exécuté : la réaction thermidorienne commence sa marche vers le premier empire. Bonaparte, exilant Toussaint Louverture, le brillant chef de la révolution noire, n’aura de cesse de comploter pour restaurer l’esclavage – ce qu’il fera
en 1802.

Un matérialisme méthodique

Dans cette marche faite de flux et de reflux qui aboutira à la proclamation de la République noire d’Haïti en 1804, année du couronnement de Bonaparte, les individus, sélectionnés impitoyablement par les circonstances, sont les jouets de forces sociales et de dynamiques économiques qui les dépassent, et les obligent à changer continuellement de points de vue, de camp, de système d’alliance ; à tâtonner, commettre erreur sur erreur, pour finalement porter les coups les plus décisifs contre l’ancienne société. Il en va ainsi, en premier lieu, de Toussaint Louverture lui-même.

C’est l’action de ces forces matérielles que nous donne à voir C.L.R. James à travers les figures qui s’affrontent, mais également, au sein même de cette mécanique fatale et dans ses limites étroites, le rôle des individus et des groupes au plan subjectif comme élément qui peut dénouer la situation, bref : la question du parti.

« Pouvoir ouvrier à Porto Marghera », Devi Sachetto, Gianni Sbrogiò, Les nuits rouges, 2012.

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Ce livre écrit par Gianni SBROGIO et Devi SACCHETTO a été accompagné par l’édition de deux autres bouquins sur les luttes à la FIAT de Turin et à la Magneti Marelli. La situation de Porto Marghera se distingue tout particulièrement par la prise en compte des enjeux environnementaux liés à l’industrie.
Gianni SBROGIO était technicien dans une entreprise mécanique de Marghera et il a été l’un des acteurs de l’autonomie ouvrière dans la région de Venise entre 1960 et 1980. Devi SACCHETTO est sociologue du travail. La première partie du livre est constitué par un long texte qui retrace les très nombreuses luttes à Porto Marghera (« banlieue » industrielle de Venise) qui ont animé cette période. Il est suivi par 4 autres textes plus théoriques et par une interview de militants qui ont participé à l’autonomie ouvrière. Il est accompagné par un documentaire sur DVD. La fiche de lecture va brièvement résumer et contextualiser le livre mais ne sera pas un compte-rendu exhaustif de celui-ci tant cet ouvrage fourmille d’informations.

L’autonomie ouvrière à l’assaut du ciel

L’autonomie ouvrière (également appelé « l’opéraïsme ») s’est développé dans un contexte d’industrialisation de l’Italie du Nord après la 2ème guerre mondiale, la Vénétie a notamment connue un gros besoin de main d’œuvre dans les années 50 et 60 qui a été comblée par le recrutement d’ouvriers-paysans peu qualifiés venant de la campagne alentour (à Turin ou Milan, ils venaient plutôt d’Italie du Sud). L’autonomie ouvrière est née de la rencontre entre ces ouvriers et des intellectuels marxistes au début des années 60. Elle s’est notamment focalisée contre le compromis de type « fordiste » existant à cette période. Ce compromis tacite, passé entre l’aristocratie ouvrière qualifiée (représentée par la démocratie chrétienne, le PCI ou la CGIL) et les classes dominantes, peut être résumé de manière schématique comme un échange « gagnant-gagnant » : l’octroi d’acquis sociaux en échange d’une relative paix sociale et d’une rationalisation du travail permettant d’accroître la productivité. Ce compromis supposait surtout le renoncement à la révolution et aux modes d’action situées hors de la légalité bourgeoise. L’autonomie ouvrière a attaqué frontalement cet état de fait en prônant le refus de la délégation et l’autonomie des luttes politiques. Elle a placée l’ « ouvrier collectif » au centre des luttes contre l’organisation capitaliste du travail. Elle a notamment beaucoup insisté sur la figure de l’ouvrier-masse (jeune, peu qualifié, polyvalent et souvent cantonné aux postes les plus pénibles et les plus dangereux) en opposition à l’ouvrier spécialisé (Cf le film d’Elio Petri, « la classe ouvrière va au paradis »). Elle a connue son sommet lors de la grève massive de la FIAT de Turin en 1969.

L’autonomie ouvrière a été théorisé, dans la revue « Quaderni rossi » dès 1961 et la revue « classe operaïa », par des intellectuels tels que PANZIERI, NEGRI ou TRONTI qui viennent de l’aile gauche du PSI et du PCI. Ces revues réclament un retour à Marx, en s’appuyant plus particulièrement sur le capital et le grundrisse. Toutefois, les positions théoriques et les choix stratégiques ne sont pas homogènes et varient selon les groupes et les auteurs. TRONTI va par exemple prôner l’entrisme au sein du PCI, tandis que d’autres vont plus se démarquer du marxisme orthodoxe en se référant au syndicalisme révolutionnaire ou au communisme de conseil (des conseils ouvriers ont été actif en Italie du Nord entre 1918 et 1920). Mais l’autonomie ouvrière a en commun la volonté de contrer les restructurations et les innovations du capitalisme en mobilisant les travailleurs directement concernés par ces nouvelles formes d’exploitation (les ouvriers-masse).

Des actions combatives :

Le livre détaille un nombre très impressionnant de grèves et de blocages dans les sites industriels de Porto Marghera, notamment au « petrolchimico » (équivalent du site Kem One à Saint-Fons). Certains mouvements virent à l’émeute comme en avril 68 dans une usine textile de Voldagno. Les luttes concernent essentiellement jusqu’au début des années 70 les questions de hausse de salaire, de baisse des cadences et du temps de travail. Les plus grosses grèves ont lieu pendant l’été 1968 et à l’automne 1969, surnommé « l’automne chaud ». Elles auront un retentissement à l’échelle de toute l’Italie. Il y aura également des grèves contre la répression patronale et contre la dangerosité des installations industrielles, notamment au cours des années 70. Il faut également citer les nombreuses luttes contre la hausse des prix, pour le logement ou les transports gratuits.
L’outil principal utilisé par les « opéraïstes » est l’enquête ouvrière. Il s’agit d’associer les ouvriers à des enquêtes permettant d’analyser les ré-organisations en cours dans les usines, de dénoncer les conditions de travail ou encore de mieux connaître l’ennemi patronal et les évolutions du système capitaliste. Ces enquêtes sont réalisées en lien avec les habitants riverains des usines et avec l’aide d’étudiants politisés (par exemple des étudiants en médecine ont participé à une enquête sur les dangers sur la santé des ouvriers dans une usine chimique). Cet outil permet de mettre en avant des revendications correspondant aux besoins réels des ouvriers à la place des revendications dictées par les intérêts des appareils bureaucratiques. Il permet également d’évaluer les rapports de force et les possibilités de luttes.
Les actions dans les usines vont s’organiser dans le cadre d’assemblées générales dans les ateliers qui vont ensuite se regrouper dans une assemblée générale à l’échelle de l’usine toute entière. Ces assemblées court-circuitent ainsi les syndicats, qui sont vu comme des chambres d’enregistrement des revendications ouvrières définies par les assemblées générales, et ceci au grand désespoir des bureaucrates syndicaux. Lors des mouvements les plus importants, ce sont de véritables manifestations internes à l’usine qui déambulent dans les ateliers.

Le rôle du comité ouvrier d’usine :

Sur Porto Marghera, l’autonomie ouvrière va se concrétiser autour de comités ouvriers qui prennent leur essor au début des années 60 sur des bases interprofessionnelles et qui sont influencés par PANZIERI. De tels comités seront actifs dans plusieurs sites industriels, principalement dans les secteurs de la chimie et de la métallurgie, où ils vont impulser de nombreuses luttes.
Le comité ouvrier du Petrolchimico va beaucoup insister sur la nécessité de détruire les rapports de production capitalistes, sur le refus du travail, sur la critique du salariat, de la technologie, de la hiérarchie. Ce comité va rejoindre le groupe « potere operaïo » qui a une audience nationale, avant de s’en éloigner en 72 (les autres organisations extra-parlementaires les plus importantes étaient « lotta continua » et « avanguardia operaïa » mais elle ne sont pas traitées dans le livre). Le comité ouvrier pense en effet que les comités ouvriers autonomes sont des espaces politiques suffisant pour mener le combat pour la révolution. Potere Operaïo va à l’inverse s’orienter vers des positions plus léninistes, mettant en avant la nécessité de construire un parti révolutionnaire centralisé pour prendre le pouvoir.
En 72 est crée l’assemblée autonome de Porto Marghera, qui rassemble des membres des comités ouvriers et des militants politiques locaux sur une base territoriale. Elle va éditée la revue « lavoro zéro » et créer une imprimerie militante.

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Des revendications immédiates :

De nombreuses revendications immédiates concernent les luttes dans l’industrie et sont issues des enquêtes ouvrières réalisées par les comités ouvriers. Parmi ces revendications, les plus importantes sont l’échelle mobile des hausses de salaires (c’est à dire des hausses de salaires tenant compte de l’inflation), la fin des divisions entre travailleurs des usines qui sont répartis par le patronat entre différentes catégories, la baisse des cadences.
Des revendications cherchent à articuler les luttes dans l’usine avec celles à l’extérieur, sous le mot d’ordre : « Usine, école, quartier, notre lutte est pour le pouvoir ! ». Les opéraïstes partent du principe que le coût de la reproduction de la force de travail doit être pris en charge par les capitalistes puisqu’ils sont les premiers bénéficiaires de l’exploitation des travailleurs. Les opéraïstes de Porto Marhgera seront donc à l’initiative de nombreuses luttes dans les quartiers qui vont prendre des formes d’actions directes : réquisitions de logements, non-paiements de factures d’électricité et de gaz, auto-réductions dans les magasins pour dénoncer la hausse des prix etc. La gratuité des transports est une revendication importante, les ouvriers venant de la campagne devant faire de longs trajets quotidien en bus pour se rendre à l’usine. Une revendication plus globale va être mise en avant : l’obtention d’un revenu garanti.

L’éclatement de l’autonomie ouvrière :

A partir de 1973-1974, l’État Italien va planifier la création de nouvelles zones industrielles ailleurs en Italie afin de briser les luttes ouvrières en Italie du Nord (la France fera de même en industrialisant Fos sur Mer à la même époque au détriment du bassin Lorrain). Ce sera une aubaine pour les capitalistes locaux qui vont faire du chantage à l’emploi et à l’investissement.
Dans le même temps, le compromis de type fordiste est remis en cause par le capital lui-même. En effet, le capitalisme entre dans une nouvelle phase de restructuration afin d’enrayer la chute du taux de profit. Sur le terrain, ce changement se traduit par la réduction des investissements dans les équipements industriels, les délocalisations, des changements inspirés par le toyotisme dans l’organisation du travail, le développement de la sous-traitance et in fine le démantèlement des forteresses ouvrières. Les ouvriers font face à la dégradation de leurs conditions de travail et au développement de la précarité et de la flexibilité, ils vont passer de revendications offensives (hausse de salaire et baisse du temps de travail) à des revendications plus défensives (contre les fermetures d’usines). Cette situation va rendre les tensions avec les bureaucrates de plus en plus vives.

Les luttes contre les nuisances à Porto Marghera

La baisse des investissements dans l’industrie va entraîner une dégradation des conditions de sécurité dans les usines tels que le « petrolchimico » et être une source de nuisances et de risques majeurs pour l’environnement et les riverains (l’accident de Seveso date de 1976). La spécificité de Porto Marghera est la création d’ un comité de lutte contre la nocivité qui va notamment lancer une enquête ouvrière sur les dangers pour la santé. Le comité va aborder cette question en partant du principe que le meilleur moyen de réduire les risques pour la santé des ouvriers est de réduire le temps d’exposition aux produits dangereux, autrement dit lutter pour la réduction du temps de travail passé à l’usine. Il demande la fermeture des ateliers les plus dangereux et des investissements pour sécuriser les ateliers les moins nocifs, mais ces propositions provoquent l’hostilité des syndicats. En 1974, suite à une explosion dans un atelier, les ouvriers ne reprendrons le travail qu’après avoir obtenu la sécurisation des installations en cause. Il y a également des revendications visant à une réappropriation des connaissances scientifiques et de la technique par les ouvriers eux-même, dans le but de pouvoir établir un contrôle ouvrier de l’usine.

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Les ouvriers se tournent vers d’autres formes de luttes :

A partir du milieu des années 70, l’usine n’est plus le lieu central de l’activité militante pour une part non négligeable d’ouvriers, soit suite à un choix volontaire de quitter l’usine ou un licenciement, soit parce que les possibilités de luttes dans les usines deviennent plus difficiles (éclatement des collectifs de travail avec la mise place d’une organisation du travail inspirée par le toyotisme).
A Porto Marghera, l’Assemblée autonome va concentrer son action sur le thème du refus du travail et sur les luttes en lien avec les quartiers (logement notamment). Elle va publier en 1975 une brochure sur labsentéisme au travail comme mode d’action.
L’assemblée autonome s’auto-dissous en 1976 et se disloque en divers groupes autonomes. Des militants de l’assemblée autonome vont toutefois poursuivre la rédaction d’une revue baptisée « contro lavoro » qui sera publiée jusqu’en 1982 et qui restera fidèle aux positions défendues par l’autonomie ouvrière.

L’autonomie désirante

Une partie des militants vont se tourner vers des luttes plus sociétales et rejoindre le mouvement qui sera qualifié d’ « autonomie désirante ». Les revendications vont se focaliser sur l’émancipation des minorités et les luttes contre toutes les formes de domination. Il va notamment y avoir de nombreuses luttes pro-féministes. En 1974 par exemple, un combat important a lieu à Porto Marghera en faveur du « salaire domestique ». L’autonomie désirante va recourir à des modes d’action d’inspiration contre-culturelle et sur des bases affinitaires, plus éloignées des modes d’actions traditionnels utilisés par l’autonomie ouvrière, et se revendiquer du situationnisme ou des mouvements libertaires. Elle verra son apogée en 1977, avec notamment le mouvement étudiant de Bologne qui se soldera par l’intervention des chars de l’armée.

Glissement vers le réformisme pour certains…

Des ouvriers vont aussi se tourner (ou retourner) vers les organisations réformistes tels que le PCI, le PSI ou la CGIL. Le chantage à l’emploi et à l’investissement fonctionne auprès d’une partie de la classe ouvrière à cause de la peur du chômage. La répression policière et patronale va aussi pousser un certain nombre d’ouvriers à s’écarter et à se dissocier de l’autonomie.
Certaines organisations vont également chercher à s’institutionnaliser (Lotta continua par exemple) avant de disparaître. Des comités ouvriers vont quant à eux se tourner vers le syndicalisme alternatif (CUB, COBAS etc.).
Enfin, la récupération de revendications immédiates de l’autonomie ouvrière par les organisations réformistes expliquent aussi ce phénomène. Il faut souligner que certaines revendications étaient par certains côtés suffisamment ambiguës pour pouvoir être reprise par les réformistes. Par exemple, le revenu garanti est la porte ouverte à une réhabilitation de l’État providence ( http://www.tantquil.net/2015/05/05/revenu-garanti-salaire-social-un-tour-dhorizon-critique/ ).

… et vers le militarisme pour d’autres

Une autre partie des militants va s’orienter vers une tendance plus léniniste et plus militarisée. C’est notamment le cas de « Potere Operaïo » qui va chercher à se transformer en véritable parti politique marxiste-léniniste avant de disparaître en 1973. C’est aussi le cas de militants qui vont se tourner vers la lutte armée et assassiner des patrons et cadres dirigeants des usines. Ceci dans le contexte de la stratégie de la tension entretenue par l’Etat et l’extrême droite. A Porto Marghera, les brigades rouges vont tenter très maladroitement de faire de l’entrisme parmi les ouvriers du site industriel. En 1979, ce sera le prétexte à une véritable déferlante de répression qui s’abat sur les anciens militants opéraïstes les plus actifs (dont Gianni SBROGIO), avec la complicité des organisations réformistes. Certains militants passeront plusieurs années en prison, l’énergie des militants rescapés sera accaparée par l’anti-répression dans les années 80 et ils se verront de plus en plus isolés malgré la solidarité internationale venant notamment d’intellectuels français comme Foucault ou Deleuze. Afficher l'image d'origine

Des apports pour les luttes actuelles :

Des critiques adressées à l’opéraïsme

L’autonomie ouvrière a été critiqué car elle a été surtout théorisée par des intellectuels qui n’ont pas ou peu travaillé en usine, d’autant plus que certains sont devenus franchement réformistes (Cf le « néo-opéraïsme » de NEGRI par exemple). Ils ont ainsi pu être perçu comme des donneurs de leçon par les organisations déjà implantées dans les usines et par les syndicats, ou comme une avant-garde autoritaire par les anarchistes. Mais c’est aussi ce qui a fait la force du mouvement que d’être capable de mobiliser les connaissances des étudiants et des intellectuels aux côtés de celles des ouvriers pour pouvoir analyser l’évolution de l’organisation capitaliste. Avoir remis sur le devant de la scène la pratique de l’enquête ouvrière est un apport intéressant des opéraïstes qui pourraient inspirer les luttes actuelles.
A l’inverse, il a été reproché à l’autonomie ouvrière de défendre une approche classiste alors que la lutte des classes tendraient à disparaître selon certains.
Pourtant, l’industrie existe encore et reste la base de la production de marchandises dans la société capitaliste. En revanche, il est vrai que le secteur industriel, du fait principalement des innovations technologiques et des gains de productivité, a besoin d’une quantité beaucoup moins importante de main d’œuvre que dans les années 60 et 70. Ceci n’est pas sans poser quelques contradictions aux capitalistes pour qui l’exploitation des salariés reste la seule source de plus-value. Mais si l’industrie reste un enjeu crucial dans l’affrontement entre capital et travail, il faut reconnaître que le prolétariat ne se limite pas aux seuls ouvriers de ce secteur. Aujourd’hui, les prolétaires travaillent pour la plupart dans le tertiaire, dans des PME, voire même sont des travailleurs isolés (aide à la personne, nettoyage etc.). Cette situation rend difficilement reproductible les modes d’action de l’autonomie ouvrière qui sont donc à réinventer.

Des apports au niveau théorique :

L’un des apports de l’autonomie ouvrière réside dans son attaque contre le capitalisme dans son ensemble, aussi bien contre le capitalisme industriel que le capitalisme financier (qui sont étroitement liés), contre l’économie capitaliste réelle que contre l’économie « virtuelle ». Il est salutaire de rappeler que le renversement du capitalisme ne pourra pas se dispenser de la destruction des rapports de production, et qu’il est donc dangereux de limiter sa critique au seul excès de la finance comme le font les réformistes d’aujourd’hui. Toutefois, les opéraïstes n’ont pas poussé la réflexion jusqu’à remettre en cause l’argent comme le font les communisateurs aujourd’hui.
Les opéraïstes ont également contribué à une réflexion intéressante sur la place de la technique et des innovations dans la société. Les théoriciens de l’autonomie ouvrière considèrent que la technique n’est pas neutre, que les innovations offrent des possibilités de réorganisation du travail et du capitalisme qui peuvent bénéfiques ou au contraire néfastes pour les ouvriers. Mais ils n’ont pas une position strictement anti-industrielle. Ainsi, ils ne cherchent pas à opposer les intérêts de classe des travailleurs aux préoccupations environnementales (comme le font les décroissants ou PMO aujourd’hui), au contraire ils cherchent à concilier les deux comme l’a montré l’expérience du comité contre la nocivité.
Les opéraïstes ont également été capable d’articuler les luttes dans les quartiers avec celles dans les usines. Il est vrai que la société était à l’époque plus politisé qu’aujourd’hui et qu’il y avait plus de relations entre le monde du travail et les territoires (vieil héritage du paternalisme). Mais l’autonomie ouvrière a eut le mérite d’initier des actions pour répondre aux besoins fondamentaux de la population dans une optique révolutionnaire tout en proposant des revendications immédiates (gratuité des services publics etc.).
Enfin, l’autonomie ouvrière n’était pas un bloc théorique monolithique et dogmatique. Ce mouvement a été traversé par des débats qui sont encore d’actualité. L’un de ces principaux débats est le rôle de l’organisation politique : les travailleurs organisés de manière autonome ont-ils la capacité de prendre le pouvoir en vue d’instaurer une société socialiste sans classe ni Etat ? Ou sont-ils condamnés à rester limités à des actions « para-syndicales» s’ils ne se dotent pas d’un parti ou d’une direction révolutionnaire ?

Avec le sang des autres – Le Groupe Medvedkine de Sochaux : dire l’usine et la lutte, de 1968 à 1974

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Avec le sang des autres est réalisé en 1974 par Bruno Muel et le groupe Medvedkine de Sochaux. Il s’agit du cinquième film de ce groupe, et du quatrième qui évoque Sochaux, les usines Peugeot, la vie et les combats des ouvrièr-e-s.

Le premier film du groupe, Sochaux, 11 juin 1968, sorti en 1970, parlait de cette journée de révolte des ouvriers de Peugeot qui se soldat, tandis qu’une grande partie des grévistes dans le reste du pays reprenait le travail, par cent-cinquante blessés et deux morts dans les affrontements avec les CRS. Ce témoignage donne à voir ce que Bataille appelle, au détour d’une phrase de La Notion de dépense, « le contenu insubordonné de la lutte de classes » (1) a violence qui succède à l’écrasement sonore de l’usine – incarné en l’absence d’autorisation d’y filmer par les cars transportant au matin les ouvriers, aux coups de matraque sur le piquet de grève. La grève, la manifestation, l’émeute y sont l’aboutissement logique de l’aliénation, d’un état de la lutte de classes, d’une succession d’événements, enfin. Les mots d’Oreste Pintucci, prononcés lors de l’enterrement de Pierre Beylot et placés à la fin du film, disent le sang et la mort dans le combat, parlent des morts de Sochaux dans la suite des morts du mouvement ouvrier. Cette dernière scène a la tonalité du dernier chapitre du Cheval de Troie de Paul Nizan : après une journée d’émeute meurtrière, les personnages évoquent leur camarade mort d’une mort injuste, inacceptable, mais qu’il est possible de « faire entrer […] dans la suite du combat, dans les colères qu’ils [opposent] à leur vie » (2). Sochaux, 11 juin 1968 témoigne d’un éveil de cette colère chez les ouvrièr-e-s de Sochaux : en cela, il répond d’un certain enthousiasme de la période, et introduit un ton résolument militant, une manière de désigner le monde qui accuse Peugeot autant qu’elle célèbre les luttes ouvrières.
Les deux films qui suivent cette première incursion d’un groupe Medvedkine à Sochaux – couronnée de succès, le film étant largement projeté sur place et ouvrant la voie à d’autres réalisations (3) – témoignent d’une volonté de s’approprier, pour mieux l’attaquer, le quotidien de l’usine par le cinéma. A la possibilité d’un documentaire « traditionnel », le groupe répond par la dérision, l’utilisation de la scénette dans LesTrois-Quarts de la vie (1971) et Week-end à Sochaux (1972). Le deuxième film est une systématisation, dans un moyen-métrage, d’un procédé adopté pour le premier court : une parodie de recrutement, suivie d’une plongée dans la réalité de l’usine. La chaîne n’est que reproduite : le tournage dans les usines Peugeot n’est toujours pas possible. Qu’importe : les témoignages des ouvriers décrivent par-delà la chaîne l’ensemble du « système Peugeot », qui impacte la question du logement, des loisirs, de la sexualité, etc. La farce de la propagande patronale, montrée comme une harangue de foire dans Week-end, est dénoncée dans son décalage avec la brutalité – bien réelle – de l’usine. Le politique est dans cet écart, dans ce jeu tragi-comique entre le discours officiel et les gestes effectués dans l’usine, la contrainte du corps décrite au cours des interviews. Cette dénonciation du corps contraint et du geste aliéné, on la retrouve dans Avec le sang des autres, dernier film du groupe.
A bien des égards, Avec le sang des autres semble faire retour sur les précédents films du groupe. Il en répète quelques-unes des dénonciations les plus fortes, les approfondit, développe plus avant un discours sur l’ensemble des aspects de l’aliénation qui marque le quotidien ouvrier, comme dévoré par l’usine, par les huit heures d’usines journalières qui débordent, finissent par envahir le film. Avec le sang des autres se présente comme un film résolument pessimiste, qui aborde la question du langage, de la parole ouvrière face à l’usine, en même temps que les effets d’une « rationalisation » accrue dans le cadre de la « ville Peugeot ».

Il n’y a pas, à Sochaux, de « sortie des usines Peugeot ».

Le groupe Medvedkine présente en 1972 au CNC, afin d’obtenir une avance sur recettes, un projet ambitieux devant couvrir près d’un siècle d’histoire ouvrière, La sortie des usines Peugeot. De ce projet ne reste, dans Avec le sang des autres, que cette citation de la séquence d’ouverture. Or, ce que semble dire le film, ce qui transparaît dès les premières minutes, c’est qu’il n’y a pas, à Sochaux, de « sortie des usines Peugeot ». L’usine ne se résume pas à ce lieu dont on peut effectivement sortir une fois passées les huit heures de travail : elle s’accompagne d’un univers, d’un ensemble de dispositifs qui en étendent l’influence.
Les possessions quasi-centenaires de la famille Peugeot, ses châteaux, cernent Sochaux, sont un point d’entrée dans l’arbre généalogique, dans l’arborescence de l’entreprise-même. A cinq-cent mètres du château de Robert Peugeot, les logements ouvriers possédés par Peugeot. Puis, la liste des institutions Peugeot qui rythment la vie d’un homme né à Sochaux : écoles Peugeot, sport Peugeot, travail Peugeot…jusqu’au cercueil Peugeot. Ce monopole absurde de Peugeot sur tous les aspects de la vie est en fait un point d’entrée vers des considérations politiques d’ordre plus général. Sochaux constitue « l’utopie » de l’usine étendue à tous les aspects de la vie, d’une rationalisation non seulement de la production de la marchandise mais également de la vie des producteurs eux-mêmes. Avec, peut-être, cet horizon évoqué par Gramsci : « […] la vérité est que le nouveau type d’homme que réclame la rationalisation de la production et du travail ne peut se développer tant que l’instinct sexuel n’a pas été réglementé conformément à ce type, et n’a pas été lui aussi rationalisé. » (4), pressenti dans l’interdiction qui était faite aux femmes d’entrer dans les foyers de jeunes travailleurs de Sochaux.
Lorsqu’un ouvrier témoigne de son emploi du temps, il dit la vie de famille rendue impossible par le temps de transport, les trois-huit, la fatigue. Une femme parle de l’incompréhension qui règne entre elle et son mari, du regret de voir sa vie lui échapper. Entre ces deux témoignages, la musique de fanfare qui accompagne les quelques plans pris dans les cités dortoirs de Sochaux se veut enjouée.
La voix-over interroge : « Comment échapper à Peugeot ? ». Car l’espace-même est organisé par Peugeot : éclaté pour éviter les regroupements dangereux, rationalisé selon les nécessités d’un travail qui organise le temps – les cars viennent palier opportunément à l’éclatement, afin de permettre d’amener chacun à l’usine. La consommation est également contrôlée par l’entreprise. L’espace urbain est un instrument politique, qui crée et maintient des séparations entre les êtres d’une même classe.
Cette rationalisation d’alors n’a pas lieu qu’à Peugeot : elle est caractéristique d’une évolution de l’industrie, dans laquelle se mêlent un ensemble d’aspects. La tâche politique prise en charge par Avec le sang des autres semble consister en une mise en évidence de la cohérence du travail et de la vie « hors » du travail. Cette tâche passe par un ensemble de dispositifs formels : le montage, tout d’abord, qui alterne témoignages d’ouvriers, séquences sur la chaîne et séquences descriptives autour de l’urbanisme sochalien ; le son, ensuite, qui vient lier entre eux certains plans, leur donner une cohérence. Lorsque s’interrompt le témoignage, c’est le bruit qui fait surface.

Bruits d’usine

« Et tout m’apparaissait désormais comme une construction : s’accomplissait enfin la renverse qui basculait l’écriture de l’usine en l’usine comme écriture. » François Bon, Sortie d’usine (5).
Pour la première fois, Bruno Muel peut filmer la chaîne. Avec une attention méticuleuse aux gestes, aux visages marqués par la concentration et la fatigue mêlées. Ces images de la chaîne viennent rythmer le film. Contrepoint inlassable des témoignages, elles en constituent le liant, la matière sous-jacente, la source d’un épuisement commun à tous les interviewés. L’usine Peugeot dévore l’espace, les corps, le film : Bruno Muel semble en faire le personnage central de ce dernier.
L’usine a un son, ou plutôt un bruit qui la caractérise, et qui par son vacarme semble interdire, annuler la musique comme le discours. Le bruit de la chaîne vient faire écho au bruit des caisses enregistreuses du supermarché, au ballet assourdissant des autocars transportant les ouvrièr-e-s à l’usine. Le bruit est là dès avant l’entrée, à la descente de l’autocar au matin.
Cette attention aux sons de la chaîne, à l’importance qu’ils renferment pour ceux qui y travaillent, on la trouve dans les quelques textes littéraires qui évoquent l’usine, mais également dans le film d’Elio Petri La Classe ouvrière va au paradis(1971). Les bruitages y agissent comme un leitmotiv, et débordent parfois de leur environnement visuel. Peu à peu, les pièces et les outils qui se heurtent, la chaîne qui avance ou le son des machines gagnent l’ensemble de l’espace filmique : l’usine semble parler au travers du film, et ne rien dire d’autre que son affirmation dans le bruit.
Le bruit vient lorsque s’épuise la parole sur l’usine, lorsqu’il devient difficile de décrire le quotidien de manière satisfaisante. Robert Linhart écrit, dans son livre consacré à son expérience de militant établi en tant qu’ouvrier chez Citroën : « Les bourgeois s’imaginent toujours avoir le monopole des itinéraires personnels. Quelle farce ! Ils ont le monopole de la parole publique, c’est tout. Ils s’étalent. Les autres vivent leur histoire avec intensité, mais en silence.(6)» Ce « silence » qu’identifie Linhart, qui souffrait une exception dans les films des groupes Medvedkine de Besançon et de Sochaux, semble affleurer dans Avec le sang des autres, dès lors qu’un épuisement de la parole, en même temps que du corps, se fait sentir. Avec le sang des autres ne semble pas devoir être seulement un film sur l’usine Peugeot à Sochaux, l’usine qui envahit tout, mais également un film sur la possibilité d’un discours, sur la possibilité – mise en question – d’autres films comme le Week-end à Sochaux après les années passées à la chaîne. Ce qui réduit au silence les itinéraires évoqués par Linhart, c’est peut-être alors cet épuisement de la parole dans l’intensité du travail à la chaîne, qui semble devoir annuler toute autre intensité, personnelle et politique.

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La parole impossible ?

« Notre expérience touchait à sa fin. Nos amis de Sochaux avaient passé deux ou trois ans de plus à user leur corps et leur pouvoir d’imagination sur les chaînes de Peugeot. […] Les entretiens se déroulaient dans un climat de confiance et d’intimité venu de toutes ces années passées côte à côte. Mais ce n’était plus « leur » film. Et c’est en définitive assez isolé que je l’ai mené à bien. Il reste à mes yeux un témoignage précieux, plus que sur le travail proprement dit, sur l’emprise et sur l’usure que cette emprise fait subir à des hommes et à des femmes. » Bruno Muel (7)
A la moitié environ de la durée du film, Muel filme les cars dans la nuit : nouvelle sortie d’usine. Ces quelques plans s’accompagnent du témoignage d’un ouvrier. Ce témoignage aborde ce qui semble constituer le cœur de Avec le sang des autres, à savoir l’épuisement. Avec le sang des autres est le dernier film tourné à Sochaux, avec des ouvriers sochaliens, par le groupe Medvedkine : il interroge, dans une remarquable réflexivité, le devenir du langage après l’usine, après les années passées à travailler à la chaîne. Celle-ci épuise le corps, la possibilité du geste – « Ils ont bouffé des mains. », la communicabilité. Le discours, le signe devient dénué de sens – parole patronale dans Week-end, promotions qui crépitent dans le haut-parleur de l’hypermarché, engueulades des chefs, comédie du chronométrage. Et puis il y a ce qui fait le groupe Medvekdine : la parole ouvrière, qui semble s’épuiser, jusqu’à « la peur que je ne puisse plus parler un jour, que je devienne muet » après l’habitude prise de se taire dans le fracas de l’usine. Dans un long plan, une militante de la CGT et du PCF parle – des postes « de femme enceinte », de l’humiliation associée au pouvoir du chef, du contremaître qui peut seul autoriser la pause aux WC. Peu à peu affleure la difficulté à exprimer l’usine et ses effets : « je sais pas comment dire », « j’y arrive plus maintenant » ; la voix s’emballe, énumère, Bruno Muel choisit de cadrer serré, affirme une proximité qui ne suffit pas ou plus.
Il existe un rapport étroit de la rationalité industrielle au langage, un enjeu du langage dont les groupes Medvedkine se veulent le saisissement. Il est alors question d’affirmer la parole ouvrière, d’employer les moyens spécifiques du cinéma à fin de faire émerger un discours de classe. Mais ce terrain du langage, l’usine l’occupe également, de par la contrainte maximale qu’elle exerce sur les êtres, et parce que les patrons en font aussi un enjeu politique, un instrument de gouvernance. La question des travailleurs immigrés affleure alors. « Placer les travailleurs sur les chaînes de manière rationnelle », c’est empêcher l’échange par une constitution des équipes en fonction des origines : il y a la barrière de la langue, mais aussi celle de la sur-exploitation des travailleurs immigrés, « importés » depuis leur pays d’origine, obligés de prendre leur carte à la CFT, le syndicat « maison » (8). Cette pratique, on la retrouve dans l’ensemble des industries métallurgiques à la fin des années 1960 et au début des années 1970, elle est ainsi décrite par Robert Linhart dans son ouvrage se déroulant dans les usines Citroën (9).
Avec le sang des autres arrive à ce point d’épuisement, d’éclatement de l’espace, du corps et de la parole qui porte en lui la mise en question de la démarche de Muel et du groupe. L’élément volontaire, combatif dans la lutte de classes, n’est que peu présent. Il se présente sous la forme du retour, de l’archive.

Le sang

Les images du 11 juin 1968 ont la force d’un surgissement. Elles montrent que le silence a été rompu, que quelque chose est venu un jour interrompre la succession interminable des jours d’usine. A l’âpreté du quotidien qui épuise répond la puissance de l’événement et de son invocation sous la forme de l’archive. Cette invocation est le lieu d’une relecture. Les progrès de la rationalisation se présentent alors sous le jour nouveau de la réaction à la révolte ouvrière, de la tentative de prévenir la répétition de celle-ci. Le sang des autres, c’est celui qui permet de faire prospérer Peugeot ; c’est aussi celui qui, versé, alerte non seulement la conscience de classe, mais provoque également les ajustements nécessaires du système de production à la colère qu’il a déclenchée. On peut parler d’une mutation organisée, constatée par Muel, de la colère en fatigue. En cela, Avec le sang des autres présente un caractère pessimiste.
Si les milices patronales de la CFT ne « tiennent » pas Peugeot comme elles tiendront, pendant encore près de dix ans, Citroën, la fin d’un cycle de luttes se fait sentir. Toute description d’un réel insupportable semble devoir épouser les contours d’un pessimisme. Dans la tradition du discours révolutionnaire en art, en littérature ou au cinéma, souvent un élément volontaire – « optimisme de la volonté » – est, sinon montré, du moins pressenti, appelé. Les derniers plans d’Avec le sang des autres contiennent cet élément volontaire, fragile, face à l’usine. Lors d’une fête organisée par la CGT, un homme chante – « Oui, nous ferons un monde/Non, nous ne rêvons pas ».
Le film se termine, pourtant, sur des images de l’usine. Une parole politique existe encore, qui peut être à nouveau suivie de gestes : cette parole se présente comme menacée, comme ne pouvant, quoi qu’il en soit, se maintenir telle quelle. Le dernier film du groupe Medvedkine n’est pas un film de renoncement : il réévalue l’adversaire, le dénonce à nouveau avec minutie, en rappelle la brutalité ; il constitue également un appel implicite à un relais, face à l’épuisement, des individus broyés par la classe qui est la leur. C’est le sens de l’évocation du 11 juin 68, qui a permis la naissance du groupe Medvedkine de Sochaux, et de celle des enjeux nouveaux des luttes ouvrières au travers des travailleurs immigrés – l’autre, ce n’est pas que l’ouvrier exploité, c’est également le sujet d’une révolte à venir.
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1 – Gorges Bataille, La Notion de dépense, ed. Nouvelles Editions Lignes, Paris, 2011 (Première ed. Gallimard, 1970)

2 – Paul Nizan, Le Cheval de Troie, Gallimard, Paris, 1935

3 – Dans un article, Bruno Muel écrit : « Nous avons fait le montage du film à Besançon, au sous-sol de l’Union locale CGT (une table de montage ne fera son apparition à Clermoulin que deux ou trois ans plus tard) et il était prêt pour le 11 juin 1970. Pour ce deuxième anniversaire, il y eut un dé- brayage massif et une impressionnante manifestation des ouvriers en cotte bleue ou blanche, des employés et même des cadres. Tout ça avait des airs de 1936. J’ai pris ces images qui nous ont servi par la suite pour Week-end à Sochaux. Après la manif nous avions prévu de projeter notre film dans la salle de cinéma en face de la sortie principale de l’usine. […] Nous pensions faire une ou deux projections. En réalité nous avons passé le film en boucle pendant une après-midi entière et toujours devant une salle comble. De ce jour date notre implantation dans l’intimité de la région. », « Les riches heures du groupe Medvedkine, (Besançon-Sochaux, 1967-1974) », Images documentaires n°37/38 (1er et 2e trimestres 2000), p.15-37
4 – Antonio Gramsci, Cahiers de prison, cahiers 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28 et 29, Gallimard, Paris, 1992. La citation est extraite du cahier 22.
5 – Les éditions de minuit, Paris, 1982
6 – Robert Linhart, L’Établi, Les éditions de minuit, Paris, 1978
7 – Art. susmentionné
8 – La Confédération Française du Travail, confédération syndicale dite « jaune », a été créée en 1959 et dissoute en 1977 suite au meurtre d’un militant CGT par un commando CFT. Elle était particulièrement favorisée par le patronat dans le secteur automobile, et utilisée pour contrebalancer l’éventuelle influence des syndicats ouvriers « traditionnels ». A Peugeot et à Citroën, la carte CFT « facilitait » les promotions.
9 – op. cit.

« Grain de sable sous le capot » et « Roms & riverains »

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Deux livres très différents à première vue qui abordent deux thèmes plutôt éloignés : la « question rom » actuellement en France et la résistance ouvrière dans une usine automobile des années 70 à 90. Mais ces deux ouvrages ont un point commun : ils donnent la parole aux opprimés et aux exploités, en l’occurrence les Roms et les ouvriers à la chaîne. Ces livres montrent surtout que la classe prolétarienne n’est pas homogène, elle est traversée par des antagonismes et des rapports de force parfois très virulents. « Roms et riverains » aborde ces antagonismes sous l’angle de la xénophobie et du racisme tandis que « Grain de sable sous le capot » se focalise surtout sur les différences culturelles entre les ouvriers de base et les autres travailleurs de l’usine. Les deux ouvrages prouvent que les révolutionnaires ne doivent pas idéaliser la classe prolétarienne comme étant un « tout » homogène, qui serait mécaniquement animé d’une volonté commune de renverser le capitalisme. En effet, si tous les prolétaires font face au même exploiteur – le capital – ils ne subissent pas tous la même intensité dans l’exploitation. Certains doivent affronter des conditions de travail et/ou de vie nettement plus dégradées que d’autres en raison d’inégalités spécifiques (liées aux assignations de genre et de race, au capital culturel etc.). Cette situation est susceptible de créer des divergences tactiques et – plus problématique – des rapports de domination entre les prolétaires eux-mêmes. Il est donc primordial pour les révolutionnaires de prendre en compte cette « lutte des classes dans la lutte des classes » – dans les revendications comme dans les pratiques – sous peine de reproduire des rapports d’exploitation et d’oppression entre nous.

Quand la culture ouvrière est dénigrée…

Marcel Durand – auteur de « Grain de sable sous le capot » et Ouvrier Spécialisé à l’usine Peugeot de Sochaux – critique le mépris de classe de l’aristocratie ouvrière, de la gauche bien-pensante et de la bourgeoisie envers les couches sociales les plus modestes. Il décrit la vie au travail dans les années 70 avec ces collègues qui rendent supportable le quotidien à l’usine en s’aménageant des espaces de liberté. Il s’agit essentiellement de moments de camaraderie (blagues, jeux, coups à boire…). Ces irruptions de culture ouvrière pendant le temps de travail ne sont évidemment pas du goût de la hiérarchie de l’usine, elle est toutefois contrainte de les tolérer car les chefs seraient bien incapables de tenir la cadence imposée par la chaîne. Elles sont aussi sévèrement critiquées par les bureaucraties syndicales et les ouvriers plus qualifiés qui se plaignent de la « mauvaise image » des travailleurs qui en résulterait. Ce mépris de classe s’est développé plus largement dans les années 80 dans le sillage de l’offensive idéologique libérale et, surtout, elle a été abondamment reprise par la gauche bourgeoise. En témoignent les nombreux personnages de fiction se moquant du prolo de base (le beauf, les Deschiens, les Bidochon etc.). Loin d’être un simple sujet de rigolade, la dévalorisation de la culture ouvrière a un véritable objectif politique et économique pour le capitalisme. Sur les lieux de travail, les patrons utilisent ce dénigrement pour effacer la conscience de classe qui se retrouve noyée dans la très vague notion de « classe moyenne » (alors que les différences de salaires restent les mêmes). Chefs et ouvriers se retrouvent réunis main dans la main pour « gagner la bataille de la productivité », comprendre « pour restructurer les usines pas assez rentables ». Concrètement, le patron remplace les bleus de travail par des uniformes verts, le tutoiement entre les cadres et les ouvriers devient la norme, les ouvriers spécialisés doivent devenir « polyvalents », les primes individuelles deviennent des primes par équipe, les temps de pause sont réduits au maximum. Autant de détails qui, mis bout à bout, servent à implanter des nouvelles technologies, des méthodes d’organisation de la production et de management inspirées du Japon. Dans un contexte de grèves importantes, il s’agit de déposséder les ouvriers de leurs savoir-faire pour réduire au minimum leur pouvoir d’agir sur la production. Ce sera la porte ouverte vers le développement de la précarité et de la dégradation des conditions de travail qui caractérise le monde de l’entreprise d’aujourd’hui.

et le racisme décomplexé

« Roms et riverains » explique que les antagonismes de classe sont noyés dans la notion tout aussi vague de « riverains ». La figure du « riverain » permet de gommer les inégalités territoriales : l’habitant d’une cité HLM devient, par la magie de la novlangue, l’égal des habitants des quartiers pavillonnaires aisés. Certes le livre montre que les voisins des campements de Roms peuvent se montrer agressifs envers ces pauvres, qui renvoient à la face des « riverains » la persistance d’une pauvreté extrême qu’ils pensaient reléguée aux oubliettes de l’histoire ou dans les pays du « tiers-monde » (« leur misère est vécue comme une provocation, une remise en cause de l’ordre établi »). Un racisme pur et dur n’hésite pas à s’exprimer, avec le soutien de nombreux élus et des médias. Les discours haineux – avec la négation des Roms en tant qu’humains – s’accompagnent d’actions violentes rappelant le lynchage des Noirs pendant la ségrégation. Mais le livre souligne aussi la présence de nombreux voisins immédiats qui se déclarent solidaires et qui n’hésitent pas à agir concrètement pour venir en aide aux Roms. Toutefois, ces voisins-là se voient refuser le qualificatif de « riverains » par les médias.

Le racisme contre les Roms vise en particulier le « nomadisme » de ces derniers, qui est interprété comme un refus de travailler – de s’intégrer dans le moule de la société capitaliste – au profit du vol ou de la mendicité. Mais ces discours racistes oublient que les déplacements incessants des Roms (qui sont trop souvent tous assimilés dans les médias aux « gens du voyage ») sont subis, à cause de la misère et les destructions de campements par la police. Il ne s’agit certainement pas d’un « nomadisme » choisi comme c’est le cas dans la bourgeoisie. Les Roms se déplacent en toute logique vers les régions où se concentrent le plus de richesses à l’échelle de la planète, en espérant y trouver des moyens de survivre. De la même façon, les ouvriers venaient de toute la France, de la Yougoslavie ou du Maghreb pour travailler à Sochaux où l’usine était réputée pour verser des salaires relativement élevés.

Ce racisme répond, comme le mépris de classe, à des objectifs politiques et économiques. Quand un maire centriste déclare à propos des Roms qu’ « Hitler n’en a pas tué assez » (ou quand Pierre Mauroy expliquait pendant les grandes grèves des ouvriers de l’automobile qu’ils étaient « manipulés par les islamistes ») il ne s’agit pas uniquement d’une stupidité affligeante. Le racisme permet de polariser – de diviser – la classe prolétarienne. Ceci en unissant les « riverains » de la « classe moyenne » contre ces boucs émissaires qui ont le double tort d’être pauvres et étrangers. Les soutiens des Roms sont désignés d’office comme étant forcément des « bobos », sous-entendu des intellectuels petit-bourgeois des centres-villes déconnectés des préoccupations de la « France d’en bas ». Cette manœuvre de la bourgeoisie cherche à s’attacher la docilité de la classe ouvrière en l’opposant au lumpenprolétariat, aux immigrés et à la petite bourgeoisie intellectuelle. Le racisme bête et méchant sert à dépolitiser les enjeux économiques, ce qui permet de mettre sous silence la question de l’exploitation. Au lieu de questionner les rapports de production capitalistes à l’origine de la situation actuelle, les politiciens bourgeois mettent en œuvre une gestion technique – au pire policière ou au mieux humanitaire – de la pauvreté et de l’immigration.

Des formes de résistances autonomes

Les deux livres présentent l’intérêt de détailler précisément les pratiques de résistances des ouvriers de l’automobile et des Roms. Elles prennent la forme d’initiatives de solidarité de base, d’entraide mutuelle et de luttes d’autodéfense qui s’organisent en dehors des organisations et des institutions habituelles (partis, syndicats, médias etc.). Le moindre capital économique – et surtout culturel – est compensé par l’animation de réseaux de proximité à l’échelle de l’usine ou du quartier. « Roms et riverains » détaille par exemple l’organisation d’actions par des voisins qui dénoncent la responsabilité des autorités municipales dans l’insalubrité des campements (un véritable mur de poubelles est construit le long d’une route pour revendiquer la mise en place d’un ramassage des poubelles du campement). « Grain de sable sous le capot » montre un groupe d’ouvriers qui conteste l’exploitation à l’usine par le refus de la « novlangue », la dérision ou le sabotage (« le jeu consiste à calculer le temps que mettra l’obstacle à bloquer la chaîne »).

Face à cette résistance, la répression est sans état d’âme. Dans le cas des Roms, ils sont poursuivis et sanctionnés pour des motifs (le manque d’hygiène ou la faible maîtrise de la langue française par exemple) dont les autorités sont les premiers responsables (en refusant d’assurer les services publics de distribution d’eau potable ou de scolarisation des enfants Roms). Les deux livres expliquent qu’une véritable autogestion de la répression se met en place dans le but de la rendre plus « acceptable ». Les Roms touchaient des primes pour quitter « volontairement » la France (mais ils revenaient souvent dans la foulée étant donnée la politique de ségrégation dont ils sont victimes en Roumanie ou en Hongrie). Dans « Grain de sable sous le capot », les ouvriers touchent des primes en échange de leur coopération avec l’encadrement et de « bonnes idées » permettant de supprimer des postes. Pour accélérer le mouvement, petits chefs, flics, mais aussi « riverains », pourrissent la vie au quotidien des Roms et des ouvriers pour les pousser à quitter le pays ou l’usine d’eux-mêmes.

Les formes de résistances décrites dans les deux livres montrent aussi des limites. Elles sont souvent restreintes à des actions défensives à des échelles locales ou corporatistes. Elles peuvent concourir à une parcellisation des luttes lorsqu’elles ne sont pas reliées politiquement aux luttes globales pour la prise du pouvoir, contre les États et contre le capitalisme. Il s’agit aussi de ne pas se tromper d’ennemis : si le voisin raciste ou le syndicaliste jaune sont des collabos, il n’en reste pas moins que les cibles principales doivent être l’État et le patronat.

D’autre part, la prise en compte de la lutte des classes dans la lutte des classes par les révolutionnaires ne doit pas excuser les comportements réactionnaires. L’important besoin de main d’œuvre dans les années 60 a entrainé l’embauche de nombreux immigrés et de femmes, qui ont été placés sur les postes les plus pénibles et les moins bien rémunérés. Avec les gains de productivité et les restructurations dans les années 80, la baisse des besoins en main d’œuvre a été synonyme de concurrence accrue entre les travailleurs. Cette concurrence s’est malheureusement traduite par une hausse du racisme et du sexisme au sein même du prolétariat. « Roms et riverains » cite ainsi des immigrés originaires du Maghreb qui tiennent des propos de haine à l’encontre des Roms. « Grain de sable sous le capot » montre les comportements misogynes, parfois à la limite de l’agression sexuelle, largement répandus dans l’ensemble de l’usine.

En conclusion, il semble indispensable d’être en capacité d’inscrire ces formes de résistances, telles que celles citées dans ces deux livres, dans une perspective de luttes révolutionnaires et internationalistes. Tout l’enjeu est de réussir ce défi sans remettre en cause l’autonomie des actes de résistances et des réseaux de solidarité. Les organisations politiques doivent admettre que des discours et des pratiques politiques peuvent se développer à côté d’elles. Le fait que les milieux révolutionnaires sont en France composés en grande partie d’hommes blancs qui ont fait des études doit nous interroger sur nos pratiques quotidiennes. Nous ne parviendrons pas à éliminer les oppressions héritées de la société capitaliste tant que celle-ci sera en place. Mais nous pouvons les atténuer et les prendre en considération en créant des contre-pouvoirs et en imaginant des formes d’organisation permettant de prendre en compte le plus possible les antagonismes existants dans la classe prolétarienne. Loin d’être une simple « discrimination positive », il s’agit de lever les obstacles qui rendent les luttes politiques trop difficilement accessibles. Cela suppose de développer de nombreuses pratiques : la formation des nouveaux militants et l’éducation populaire (l’un des objectifs de Table rase), aller à la rencontre des prolétaires là où ils se trouvent et aux horaires où ils sont disponibles, de tenir compte des contraintes de la vie quotidienne (en mettant en place une garderie pour les enfants ou en limitant la durée des réunions par exemple), de prendre le temps d’expliquer la signification des multiples sigles et le jargon que nous utilisons par réflexe, de cadrer les prises de parole en réunion etc. La création d’une commission « élargissement » au sein du collectif unitaire 69 – qui regroupe dans le Rhône les intermittents et travailleurs précaires en lutte contre la réforme de l’assurance chômage – est un exemple d’outil possible. Cette commission est composée de travailleurs précaires qui se chargent de créer des liens avec d’autres précaires et privés d’emploi dans les quartiers, devant les CAF ou les pôles emploi. La commission leur offre un espace où s’organiser de manière autonome tout en restant actifs au sein du collectif unitaire. Mais les mesures formelles et organisationnelles ne font pas tout. Le plus important reste d’accepter pleinement les pratiques et les attitudes qui ne rentrent pas dans le moule des rituels militants, de reconnaître qu’il est impossible de devenir un militant modèle du jour au lendemain.

« L’ennemi principal. 1. Économie politique du patriarcat », Christine Delphy, Ed. Syllepse, 2013.

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L’ennemi principal

Il s’agit pour D. d’analyser les rapports spécifiques des femmes à la production, ce qu’elle nomme « une analyse de classes ». Il faut bien savoir ce qu’est le patriarcat pour comprendre en quoi il est théoriquement indépendant du capitalisme. Ainsi, on peut rendre compte de l’indépendance historiquement constatée entre les deux systèmes. Dès lors, on peut fonder matériellement l’articulation entre luttes antipatriarcales et anticapitalistes.

Toutes les sociétés dépendent, pour l’élevage des enfants et les services domestiques, sur le travail gratuit des femmes, l’obligation des maris étant d’entretenir cette force de travail. Ces rapports de production relatives aux femmes ne se limitent pas à l’élevage des enfants et aux services domestiques : dans les secteurs où l’unité de production est la familia (agriculture, commerce, artisanat), ils s’appliquent également aux productions destinées au marché lorsque celles-ci sont produites au sein de la famille. Contrairement au travail gratuit des hommes, le travail gratuit des femmes est institutionnalisé dans la pratique et dans la comptabilité de l’Etat ainsi que dans les revendications de certains partis politiques. L’implication en est que la production de la femme, échangée par le mari comme la sienne propre, appartient à son mari.

Il y a continuité entre les activités appelées productives et ayant pour but l’autoconsommation (ex : engraissement du cochon) et les activités appelées non productives (ex : cuisson du cochon) et ayant le même but. En fait, hommes et femmes créent ensemble des valeurs d’usage qui sont virtuellement des valeurs d’échange et qui sont comptabilisés dans la production (PNB). Il y a aussi continuité entre les services gratuits des femmes (ménage, cuisine, soins aux enfants) et les services commercialisés. En fait, tous les services domestiques existent sur le marché (cf. restaurateurs, crèches, entreprises de nettoyage…). Ainsi, le ménage peut par ex. choisir d’acheter sa nourriture sous sa forme consommable, ou de l’acheter sous sa forme brute. La finalité du ménage, la production, se déroule donc le plus souvent en deux moments : 1/ achat des matières premières de la consommation grâce au travail salarié ; 2/ transformation de ces matières premières en produit consommable grâce au travail ménager. C’est ce qui se passe « le plus souvent » parce que le travail ménager, lui, est gratuit ! On voit ainsi que ce n’est pas la nature des travaux des femmes qui explique leurs rapports de production, ce sont ces rapports de production qui expliquent que ces travaux soient exclus du marché. En effet, dans le cas de l’agriculture, de l’artisanat, du commerce, leur travail gratuit s’applique à la production de biens et services qui sont échangés sur le marché. De plus, la production de ces biens et services sont rémunérés partout sauf dans la famille.

Néanmoins, aujourd’hui, l’appropriation de la force de travail des femmes tend à se limiter à l’exploitation du travail domestique et d’élevage des enfants. Avec l’industrialisation, la famille, dans la plupart des secteurs, perd sa fonction d’unité de production. Dès lors, puisque les productions destinées à l’échange se déroulent hors de la famille, le travail des femmes ne peut plus être incorporé à ces productions, le mode de production familial (= exploitation du travail gratuit des femmes) ne peut plus s’appliquer à ces productions. L’entrée des femmes dans l’industrie comme salariées (1907 : la femme dispose en droit de son salaire) est donc la conséquence de cette impossibilité d’une exploitation totale de leur force de travail. Cependant, à cause du fait que jusqu’en 1965, les régimes matrimoniaux veillent à ce que tous les gains soient destinés à la communauté dont le mari est seul à pouvoir disposer, toute la force de travail de la femme demeure appropriée – le mari peut s’opposer à ce qu’elle fasse du travail salarié. Et même après 1965, elle n’est pas libre en fait de « travailler » ; elle est libre de fournir un double travail contre une certaine indépendance économique : elle peut travailler et donc s’entretenir elle-même, continuant à fournir un travail domestique contre rien. De plus, généralement, les frais de garde d’enfants, les impôts supplémentaires, etc., sont déduits du salaire de la femme, en tant que responsable du remplacement de ses services « naturellement » gratuits : au terme du calcul, il s’avère qu’elle ne gagne presque rien !

Il y a donc deux modes de production dans notre société. Le premier donne lieu à l’exploitation capitaliste : la plupart des marchandises sont produites sur ce mode industriel. Le second donne lieu à l’exploitation patriarcale : les services domestiques, l’élevage des enfants et un certain nombre de marchandises sont produites sur ce mode familial. L’exploitation patriarcale est l’oppression commune et spécifique des femmes, mais aussi leur oppression principale : même quand elles travaillent « au dehors », l’appartenance de classe qu’elles en dérivent est conditionnée par leur exploitation en tant que femmes.

Il faut noter qu’alors que le travail agricole, artisanal ou commercial gratuit peut être fourni indifféremment par des hommes ou par des femmes en tant que membres de la famille, le travail ménager est effectué exclusivement par les femmes, en tant que « femmes du » chef du ménage. Les prestations de la femme mariée, contrairement à celles du salarié, ne sont pas précises, ni calculées suivant un barème fixe ; elles dépendent de la bonne volonté et de la richesse de l’employeur, le mari. Cependant, un « beau mariage » ne fait pas entrer la femme dans la classe de son mari (les régimes matrimoniaux ainsi qui les pratiques d’héritage lui interdisent l’accès à la propriété des moyens de production) ; contrairement à ce que laisse entendre l’analyse marxiste non problématisée de la famille, son niveau de vie ne dépend pas des rapports de production de classe aux prolétaires, mais des rapports de production de SERVAGE à son mari. La non-valeur du travail de la femme découle de l’impossibilité d’échanger ce travail, impossibilité qui à son tour découle de l’impossibilité pour les femmes de changer d’employeur : le salarié dépend du marché, la femme d’un individu ; le salarié vend sa force de travail, la femme mariée la donne.

Fondamentalement, puisqu’on a là la fourniture gratuite d’un travail dans le cadre d’une relation globale et personnelle (le mariage), il s’agit d’un rapport d’esclavage. En tant que groupe soumis à ce rapport de production patriarcal, les femmes constituent une classe ; en tant que catégorie d’êtres humains destinés par naissance à entrer dans cette classe, les femmes constituent une caste. La majorité des femmes appartiennent au prolétariat, et à l’intérieur de cette classe, elles constituent une « caste » surexploitée, et leur surexploitation est intimement liée à leur exploitation spécifique en tant que femmes. Ainsi, les rapports de production dans le système capitaliste constituent maris et femmes en classes antagoniques, les premiers retirant un profit matériel de l’exploitation des seconds, et les seconds étant la propriété des premiers.

Travail ménager ou travail domestique ?

Dans les études sur le travail ménager entrepris jusqu’ici, la définition du travail ménager a selon D. le plus souvent été celle du « bon sens » : le travail de la femme à l’intérieur de la maison. Or, on peut se demander si cette définition empirique du travail ménager rend compte de la totalité de ses caractéristiques économiques, et inversement si ces caractéristiques rendent compte de la totalité du contenu du travail ménager. Il s’agira de montrer que les caractéristiques économiques du travail ménager débordent son contenu classique et qu’elles ne s’appliquent pas forcément à toute activité ménagère au sens commun.

Pour ce, D. fait un premier détour par la production que la Comptabilité nationale recense sous le titre « autoconsommation des ménages », en se restreignant à l’autoconsommation « agricole » (la plus importante est la mieux connue). Elle note d’abord que puisque cette autoconsommation est prise en compte par la Comptabilité, on la considère comme « productive », alors qu’elle est non-marchande : elle est incluse dans le produit national brut et dans le revenu national brut. Pour l’y inclure, il faut lui attribuer une valeur, qui prend soit la forme du prix de vente, soit la forme du prix de détail. La Comptabilité française privilégie la seconde forme ; ainsi, elle ne prend pas en compte les dernières opérations nécessaires pour, par exemple, rendre un cochon consommable (préparation, cuisson et service), c’est-à-dire les opérations recouvertes par le terme « travail ménager » !

Comment expliquer cet « oubli » ? Ce ne peut être par l’absence de passage par le marché qui caractérise ces activités, car d’autres productions non marchandes consommées par leurs producteurs sont prises en compte par la Comptabilité (cf. article précédent). Suivant la définition même de la productivité propre à la Comptabilité – « tout ce qui est en surcroît de richesse » –, le travail ménager devrait être considéré comme productif. Etablir une coupure dans le procès de l’autoconsommation de cette façon est arbitraire, car celui-ci forme un tout. Il faut noter que cet « oubli » des activités recouvertes par le terme « travail ménager » caractérise également les comptabilités faites dans le monde urbain.

Alors, comment expliquer cet « oubli » ? Pour répondre à cette question, D. fait un second détour par les exploitations agricoles, et se demande quel est, dans ce cas, le critère de la distinction entre travail ménager et travail professionnel telle qu’elle est faite dans la Comptabilité. Il s’avère que « travail professionnel » renvoie à « exploitation »… Sans que l’exploitation ait été définie ! En l’absence de définitions formelles, D. se demande alors avec quels objets empiriques ces deux termes coïncident. Elle s’aperçoit que le terme « professionnel » s’applique aux productions comptabilisées. Or, toutes les productions du ménage sont comptabilisées, sauf celles appelées « travail ménager » ! Et le « travail ménager », lui, est défini comme ce qui est en dehors du « travail professionnel ». Le raisonnement est étonnamment circulaire. Les deux termes s’opposent comme deux objets empiriques « opposés ailleurs que dans la logique économique dont ils sont censés relever » (p. 67). Pour sortir de l’impasse, D. se demande quel critère d’identification les enquêteurs adoptent pour circonscrire le « travail ménager », et il s’avère qu’une activité, pour y appartenir, doit être commune à toutes les productions pour l’autoconsommation (et pas seulement aux productions pour l’autoconsommation agricoles). Dès lors, le « travail professionnel », c’est tout ce qui n’est pas ce « travail ménager » compris comme une somme d’opérations. On applique donc aux ménages agricoles des critères urbains, suivant lesquels tout ce qui est fait à l’intérieur du ménage est censé être non productif, et tout ce qui est fait « en dehors » est censé être productif.

D. estime ainsi que la raison pour laquelle les activités recouvertes par le terme « travail ménager » sont oubliées dans la Comptabilité réside dans la gratuité de ces activités dans le cadre du ménage. Et comme on l’a vu dans l’article précédent, cette gratuité ne découle pas de la nature de ces activités, ni de la nature des personnes qui les effectuent, mais de la nature particulière du contrat qui lie la travailleuse/l’épouse au ménage/au chef. (En effet, seuls peuvent être appelés gratuits les services que l’on fournit à autrui : c’est ce qui invalide la revendication d’une rémunération des activités recouvertes par le terme « travail ménager pour l’autoconsommation » absurde : un agriculteur qui fait lui-même son pain effectue, certes, un travail productif ; mais il serait absurde de le rémunérer alors qu’il l’est déjà par la richesse que ce travail lui apporte.)

Ainsi, un travail peut être comptabilisé et rémunéré (l’agriculteur qui cuit son pain) ou comptabilisé et non rémunéré (la femme de l’agriculteur qui cuit le pain de son mari) ou non comptabilisé et non rémunéré (« travail ménager »). La Comptabilité comprend le ménage en tant qu’unité, sans se soucier de qui fournit quoi et si cette personne est rémunérée ou le fait gratuitement. Pour conclure, la « gratuité » du travail ménager réside en ce qu’il s’agit d’un travail qui n’est ni payé, ni rémunéré car effectué pour autrui. On s’est ainsi forgé une définition formelle du travail ménager, qui ne le comprend pas comme un ensemble de tâches, mais comme un rapport de production. Dès lors, il n’y a de coupure ni entre le travail « ménager » et le reste du travail des femmes d’agriculteurs/d’artisans/de commerçants, ni entre le travail « ménager » et le travail « professionnel » des « aides familiales/familiaux ». Plutôt que de partir de prétendus « données » empiriques, « l’objet empirique lui-même doit être théoriquement délimité » (p. 72). Or, puisque les rapports de production caractérisant le travail ménager caractérisent également d’autres activités, il faudrait lui substituer le concept de travail domestique, « car l’objet d’étude est bien le travail gratuit effectué dans la domus au sens large et sociologique » (p. 72).

Famille et consommation

Les sociologues et les économistes se sont beaucoup intéressés à la consommation et à la famille. Mais ils se sont très peu intéressés à la manière dont les besoins sont satisfaits par la consommation, et encore moins aux rapports de la famille avec cette fonction. Ce dernier fait s’explique notamment par leur conception de la famille en tant qu’ « unité de consommation » (ou, pour les économistes, « unité d’observation de la consommation ») sans définition formelle : c’est le ménage « ordinaire », encore une fois pris comme une donnée empirique, qui en serait le modèle.

C’est ainsi que leurs études de la consommation posent plusieurs problèmes. D’abord, il est problématique de nommer la demande sur le marché « consommation », dans la mesure où ce mot connote la consommation des membres du ménage (et non celle des services auxquelles la famille en tant qu’institution a recours) ; or, cette consommation individuelle n’est absolument pas étudiée ! Ensuite, les implications du choix du « ménage » comme unité de décompte de la consommation sont problématiques, puisque toutes les consommations individuelles sont rapportées à la consommation homogène – commune et indifférenciée – du groupe familial, rendant ainsi impossible toute étude de la répartition des produits consommées, toute comparaison des niveaux de vie des différentes catégories, toute analyse des rapports de classe au sein du ménage (ex : domestique-patron). Certaines études prétendent pourtant connaître la consommation individuelle, après avoir divisé la consommation totale de la famille par le nombre des individus qui la composent – comme si tous bénéficiaient à part égale des biens consommés !

En somme, les enquêtes sociologiques et les pratiques statistiques rendent impossible toute étude de la répartition réelle des biens consommés, et ce parce qu’une telle étude révélerait la fausseté de leur postulat implicite d’une répartition parfaitement égalitaire. A l’aide d’exemples, D. cherche dans cet article à exposer les hypothèses de travail d’une nouvelle approche de la consommation individuelle qui, à partir du moment où elle est liée au statut de l’individu dans la famille, est familiale, indifféremment de son lieu, de ses modalités, de sa nature. Les exemples choisis sont « les plus évidemment familiales » (p. 82) : ils représentent des cas de consommations non spécifiques, effectuées soit au foyer, soit en présence de la toute la famille, et appellent donc le plus l’image d’une consommation équitable. Plus la famille considérée a des revenus plus bas, plus cette image s’impose, motivée par une sorte de sentiment moral. C’est pourquoi D. s’intéresse ici aux familles agricoles, non pour en présenter des faits nouveaux concernant la consommation différentielle, puisque ceux-ci sont masqués par les données dites scientifiques, mais pour « envisager sous un nouvel angle des faits universellement connus des acteurs sociaux » (p. 83).

La différenciation de la consommation repose sur la quantité et sur la qualité de la nourriture, opposant enfants et adultes, femmes et hommes et, parmi les adultes, les vieux et ceux d’âge mur, les membres subalternes et le chef de famille. Ce dernier prend les plus gros et les meilleurs morceaux. Les interdictions alimentaires sont instituées par la coercition (ex : punition des enfants). Mais elles le sont surtout par l’intériorisation de ces interdictions. C’est dans le cas des femmes, qui contrairement aux jeunes ont un statut non transitoire, que les interdictions alimentaires sont intégrées au système répressif le plus vaste : c’est l’idéologie du rôle d’épouse/de mère. Leur principe général est celui du « sacrifice » de soi en vue de la préservation des privilèges de l’époux/du père. En Tunisie, ce sacrifice passe par la différenciation totale du lieu, du moment et de la substance de base des repas des hommes et des femmes. En France, il passe par la l’attribution de la part la plus petite et la plus médiocre de chaque aliment aux femmes. Ce sacrifice, par la force de ce système répressif idéologique, devient pour les femmes une seconde nature. Certes, lorsque le niveau de vie s’accroît, le degré de consommation différentielle diminue ; mais il faut garder en tête que ce sont non des définitions de contenus qui sont en jeu, mais des principes d’attribution : si ce niveau de vie, en période de crise par exemple, en vient à diminuer, les biens les plus rares et les domaines de consommation les plus prestigieux continueront à faire l’objet d’un accès privilégié, même si la nature de ces biens et le contenu de ces domaines varie. De même, lorsque le niveau de vie augmente, l’accroissement de la part du budget destinée à des dépenses non alimentaires augmente lui aussi, amenant ainsi le développement de la différenciation dans certains domaines, ou l’émergence de domaines nouveaux de consommation qui seront eux aussi différenciés.

Mais « un enfant promené dominicalement consomme-t-il la voiture familiale de la même façon que le père qui la conduit, et surtout consomme-t-il la même promenade ? » (p. 94) Il semblerait que les manières de consommer soient éventuellement plus importantes que les quantités consommées. Enfin, la consommation a aussi pour objet des services : contrairement à ce que sous-entendent certains économistes et sociologues, on ne consomme pas seulement des matières premières mais aussi leur préparation, domaine du travail domestique (cf. articles précédents) ; or, celle qui fournit ces services ne les consomme pas à part égale avec les autres. Prendre en compte ces services c’est bouleverser l’évaluation comptable de la consommation familiale, mais aussi celle de la production familiale ; on problématise ainsi la soi-disante « unité » de consommation, en interrogeant le « fonctionnement interne de la famille en tant qu’institution économique » (p. 95).

La transmission héréditaire

D., qui pendant des années a étudié la transmission du patrimoine chez les agriculteurs, affirme avoir mis longtemps à comprendre que celle-ci fait partie de la transmission héréditaire. Ce dernier n’a jamais été étudié pour ce qu’il est : un moyen de transmission du statut social. La démonstration de la nécessité d’une telle étude fait l’objet de cet article.

Quelques définitions de base en constituent les préliminaires : « la société se perpétue par la perpétuation des groupes qui la composent et dont l’organisation entre eux constitue la structure : l’être de la société » (p. 100). Ainsi le rôle de la transmission héréditaire est de constituer et de maintenir les groupes, mais aussi d’intégrer les individus concrets dans ces groupes. Ce double rôle se résume en fait à un seul processus : le « recrutement générationnel ». Dans la conscience collective, le fait que ce recrutement passe dans notre société par l’hérédité est posé comme un fait naturel. C’est ainsi que son caractère hiérarchique a été explicitement posé comme l’une des caractéristiques fondamentales de la classe, alors que son caractère héréditaire, qui « irait de soi », n’est posé qu’implicitement, et ce à tort selon D., pour qui il y a une différence de degré entre classe et caste, dans la mesure où la première est plus ou moins « ouverte ». L’exemple de la modalité par laquelle l’appartenance au clergé gère son recrutement générationnel – la cooptation – prouve ensuite que la fermeture d’un groupe social n’implique pas nécessairement l’hérédité de l’appartenance à celle-ci. Cet exemple nous force ainsi à élargir la définition de la fermeture, qui devient l’« accès réservé aux individus personnellement associés avec un membre actuel du groupe, quelle que soit l’origine de cette association » (p. 105), ainsi que la définition de l’hérédité, qui devient « une modalité particulière d’un mode plus général : l’association » (p. 105).

L’objet d’étude est alors circonscrit : c’est l’hérédité en tant que mode de recrutement générationnel qu’il convient d’étudier dans ses modalités et dans ses implications. C’est la prise en compte de l’une de celles-ci – le fait que c’est le détenteur actuel d’une position qui en dispose – qui permet de poser les questions que les sociologues ont plus ou moins évité : « qui entre dans quel groupe, et comment ? » (p. 105)

Pour les sociologues bourgeois, la transmission du statut a été prise pour une conséquence naturelle de celle des biens et la passation de la terre de père en fils pour une conséquence naturelle de l’appropriation de la terre par un individu : c’est implicitement (cela n’a pas besoin d’être dit expressément dans une conceptualisation qui est celle d’une société héréditaire) postuler que la légitimité ou l’illégitimité de l’hérédité découle de la nature de ses domaines d’application et non de règles sociales. Ainsi, dans les études de mobilité sociale, la prétendue « mobilité sociale » d’un individu est mesurée en comparant la position d’un individu au moment de son entrée dans la vie professionnelle à la position de son père à la fin de sa carrière. La mobilité sociale individuelle s’y confond donc avec la mobilité sociale intergénérationnelle ; de plus, l’hérédité du statut est un postulat de départ, puisqu’il est tenu pour naturel et pour normal que l’individu commence sa carrière en partant du point où celle de son père aboutit. Par conséquent, on y appelle « stabilité » la similitude des positions du fils et du père et « mobilité » la différence entre les deux ; on s’empêche ainsi de voir la transmission héréditaire en la niant, précisément parce qu’elle est d’emblée incorporée dans ces études.

Pour D., ces études, en reléguant la transmission héréditaire au naturel, contredisent les théories des classes sur lesquelles elles reposent, celles où les classes sont définies comme des groupes constitués sur des critères hors-parenté contrairement aux groupes des sociétés non-occidentales où le critère de constitution serait la parenté. Mais D. veut montrer ce que ces études occultent : qu’un groupe social n’est jamais composé uniquement de ceux qui y sont nés. En effet, l’hérédité est le fait de l’institution familiale hiérarchique et se fonde sur l’avantage et sur l’inégalité. Pour l’étudier, D. se focalise sur la question de la transmission du statut du père. A partir d’études menées sur la transmission de ce statut dans des villages agricoles, D. conclut que le partage des biens n’est égalitaire que là où il ne gêne pas l’unité de la succession. De toute façon, les non-successeurs sont majoritaires et occupent, dans les faits, des positions inférieures à celle de leur frère successeur ou de leur père. C’est ainsi que l’hérédité apparaît comme « un processus de différentiation » (p. 121), et l’inégalité des situations qu’elle engendre comme une conséquence nécessaire de sa propre logique interne (et non comme une sorte d’accident, contrairement à ce que postulent les études de mobilité sociale). Les cadets normands des villages agricoles ne sont ni exploitants ni ouvriers, mais « aides familiaux » ; ils n’ont pas de position personnelle et se définissent par leur rattachement à une famille : « leur statut est d’être sans statut propre » (p. 123). En ce sens, l’hérédité ne fait pas que distribuer les personnes dans des classes et sous-classes, mais va jusqu’à déterminer des individus hors-statut, et agit donc sur la constitution même de chaque classe, « sur l’existence et la création de catégories et de statuts différents et antagoniques dans les classes. » (p. 128)

En général, les femmes, en tant qu’épouses sont hors-statut (elles sont donc « rattachées » à la classe du mari), et ce non seulement de fait mais aussi de droit. C’est pourquoi D. parle du genre en terme de « deux modes distincts d’appartenance à la classe » (p. 126) produits en partie par l’hérédité. Par exemple, les filles sont de manière diachroniqie systématiquement exclues de la succession (même si elles peuvent être héritières), et c’est dans cette classe de non-successeurs que l’institution familiale synchronique recrute les épouses. De plus, une fille ne peut être exploitant de fait, et une épouse ne peut l’être de droit. « (…) il apparaît ici clairement que [ce que la sociologie générale appelle] les catégories de sexe sont en fait des catégories de classe, et plus précisément des catégories de statut à l’intérieur des classes. » (p. 127) La catégorie de classe ou de statut dont ce texte démontre l’existence est celui de l’épouse en tant que non-détenteur. Il faut donc refuser le terme de stabilité pour qualifier l’hérédité des positions, et en même temps refuser la limitation de l’appellation « hérédité » à un seul de ses effets (la reproduction)

Mariage et divorce

La thèse de D. est que le divorce n’est pas la fin du mariage en tant qu’institution par laquelle le travail gratuit est extorqué à une partie de la population (cf. « L’ennemi principal »). Le contrat de mariage est donc ici à comprendre comme le contrat par lequel le chef de famille s’approprie la totalité du travail effectué dans la famille. Le mari est bien le seul à pouvoir vendre ce travail sur le marché comme le sien propre. Même si les textes juridiques ne contraignent pas explicitement les femmes à effectuer ce travail, il est certain que le refus de ce travail sera sanctionné, notamment par le divorce. En ce sens, les obligations officielles du mariage sont clairement différentielles pour le mari et pour la femme. Il est clair que, pour qu’elles entrent dans un tel rapport d’exploitation, les femmes sont soumises à des pressions : en raison de cette exploitation, la situation économique des femmes est si mauvaise que le mariage est la meilleure carrière économique qui soit pour elles, ce qui n’empêche pas le mariage d’aggraver la situation (la femme abandonne ses études ou son travail, etc.). Il s’agit donc d’une institution qui crée pour les femmes les conditions de sa propre reproduction.

Dans la mesure où la charge (matérielle) des enfants tombe sur la femme, ce qui maintient l’appropriation de ce travail de la femme par l’homme, le divorce est un prolongement du mariage. Cette responsabilité exclusive des femmes pour ce qui est de la charge des enfants est consacrée par le tribunal aussi bien par des actions positives (ex : attribution de la garde à la mère surtout – du moins jusqu’à l’âge de 15 ans, c’est-à-dire tant qu’il y a des couches à laver) que par des actions négatives (ex : l’omission de veiller à ce que les pensions pour la garde des enfants soient versées). Mais après le divorce la femme n’est plus chargée de l’entretien matériel de son mari. On pourrait donc dire que le mariage se fonde sur l’échange de l’entretien matériel du mari par la femme contre la participation du mari à l’entretien financier de ou des enfants. Le mariage et le divorce peuvent donc être vus comme les deux moteurs de l’attribution collective de la charge des enfants aux femmes, et inversement de l’exemption collective de cette charge pour les hommes.

Dans le mariage-avec-enfants se rencontrent donc deux institutions : la responsabilité exclusive des femmes vis-à-vis des enfants ; l’appropriation de la force de travail de la femme par le mari. Néanmoins, il ne faut pas oublier que les parents sont les seuls à bénéficier des enfants, et que les enfants n’ont pas toujours deux propriétaires. Il faudrait donc traiter l’élevage des enfants séparément du travail familial de la femme, comme une institution plus ou moins autonome vis-à-vis du mariage. Il serait donc plus juste de dire que le fait que la responsabilité exclusive des enfants tombe sur les femmes même après le divorce est l’expression non du prolongement de l’institution du mariage (cf. p. 7), mais d’une autre forme de cette responsabilité. On pourrait définir celle-ci comme l’exploitation collective des femmes par les hommes, ou, corrélativement, comme l’exemption collective des hommes de l’élevage des enfants. C’est alors cette exemption qui autorise le père à exiger, en échange de sa participation à l’entretien financier des enfants, la totalité de la force de travail de la femme.

La couple mère-enfant, la paire fondamentale dont le mariage, le concubinage, le couple libre, etc. ne sont que des formes différentes, n’est donc pas à comprendre comme une association d’individus mais comme une formation sociale, comme un système de rôles et d’obligations qui serait le produit empirique du système politique patriarcal. Cette paire fondamentale n’est donc pas une famille ou un type de famille mais la condition et la modalité de la seule famille qui soit dans notre société : la famille patriarcale patrifocale (= un type de famille centrée sur le père [la femme habite chez lui ; il détient le rôle principal…]). « De même qu’elles [ces paires] doivent exister, virtuellement et réellement, pour permettre l’exploitation dans le mariage, elles doivent être misérables pour alimenter celui-ci. » (p. 143) « (…) non seulement le couple conjugal, mais aussi le couple mère-enfant représentés par l’idéologie dominante comme des associations présociales, apolitiques, « biologiques », « naturelles », sont tous deux des associations fondées sur et réalisant des exploitations inextricablement reliées. » (p. 144)

Les femmes dans les études de stratification

Acker relève en 1973 quelques implicites fondamentaux dans les études de stratification, dont les deux plus importantes sont : 1. parce que la famille est une unité de rang équivalent, le statut de la femme est tenu pour égal à celui du mari, en terme de classes ; 2. que, dans plusieurs domaines, les femmes soient inégales par rapport aux hommes n’est pas pertinent pour ces études. Ces deux implicites sont pour D. les indices involontaires d’une structure sociale.

Les auteurs en question utilisent un double critère pour l’analyse des femmes, dans le sens où généralement, ils prennent en compte la profession pour les femmes célibataires, mais l’abandonnent dès qu’il s’agit de femmes mariées. Par une étude d’exemple, D. remarque que souvent, toutes les femmes sont traitées d’après un double critère, mais pas d’après le même double critère. Par exemple, à l’intérieur même de la population des femmes conjointes étudiées, celles qui ont un emploi sont classées par leur position propre, et celles qui n’ont pas d’emploi sont classées par la position de leur mari. La même incohérence conduit A. Girard (Le choix du conjoint) à comparer l’homogamie (la distance entre les positions propres des conjoints) en comparant la position de classe du mari et la position de classe du père de la femme, ce qui relève pour lui d’un choix théorique : « le milieu dont sont issues les femmes [est] plus significatif que leur profession », écrit-il. Tout se passe comme si le concept même de position propre de la femme n’existe pas. Ainsi, même quand la profession des femmes est prise en compte, l’attribution aux femmes sans emploi de la classe de leur mari fausse d’emblée la comparaison entre femmes et entre femmes et maris.

En attribuant à la femme sans emploi la profession de son mari, on ne fait pas qu’occulter la détermination fondamentale qui est celle d’avoir ou non une indépendance économique : on l’inverse. En effet, une femme qui a un emploi a généralement un emploi inférieur à celui de son mari, et se voit ainsi systématiquement rangée dans une classe moins élevée qu’une femme sans emploi, qui elle est rangée dans la classe de son mari. De plus, une femme qui travaille (dans un emploi généralement inférieur à celui de son mari) est considérée comme plus éloignée socialement de son mari qu’une femme sans emploi, et c’est ainsi que le fait d’être semblable au mari sur le plan de l’indépendance économique éloigne la femme de celui-ci. Tout cela est lié au fait que l’on utilise, pour classer les femmes mariées sans emplois, un critère étranger à la théorie de la stratification sociale : l’association par alliance matrimoniale. Or, à moins d’admettre que ces femmes n’existent pas, il faudrait arriver à penser que le fait d’être sans emploi est la position propre des individus dans cette situation économique !

« La position propre des femmes dans la sociologie est d’avoir une place dans le système de stratification médiatisée et conditionnée par une association personnelle. / Cette classe sociologique [celle des femmes] reflète et reproduit au niveau de la connaissance une classe sociale de même que la position qui détermine l’appartenance à cette classe sociologique reflète et reproduit une position économique réelle. En effet le rapport au monde économique des femmes sans emploi est bien un rapport médiatisé et non un rapport direct [cf. articles précédents]. » (p. 156) D. estime que cet absence de rapport direct est l’expression de leur non-intégration au mode de production capitaliste, puisqu’ils ne vendent pas leurs produits ou leur travail, mais donnent leur force de travail contre un entretien : ils font partie « d’un mode de production spécifique, différent de, et parallèle au mode salarial-industriel » (p. 157), qui est le mode de production patriarcal. Le mode de production spécifique des femmes mariées, précise D., est celui de la dépendance, qui comme on l’a vu est la base matérielle de l’attribution théorique aux femmes de la classe de leur mari. C’est cette dépendance que les études de stratification masquent en se fondant sur une prétendue communauté de classe du mari et de la femme, comme si cette communauté l’emportait concrètement sur les disparités internes. Il est pour D. impossible d’étudier les femmes de cette manière, car : 1. le mode de production patriarcal est antérieur chronologiquement et logiquement à la communauté de classe industrielle ; 2. « les femmes qui n’ont pas d’emploi sont par définition en dehors des classes industrielles » (sic, p. 158).

Nos amis et nous. Fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes

Ici, il s’agit pour D. critiquer le rapport de certains hommes au mouvement féministe, auquel ils veulent imposer leur idée du féminisme afin de mieux contrôler ce mouvement et son sens. Ce rapport s’explique par leur peur de voir ce mouvement se diriger contre eux, mais aussi par leur appartenance de genre : on leur a toujours appris que « leur place c’est devant » (p. 163). En ce sens, ces hommes sont certes plus subtils que les anti-féministes purs et durs dans le maintien de leur pouvoir, mais aussi plus dangereux et envahissants – ils vont jusqu’à maintenir ce pouvoir dans le mouvement même qui lutte contre lui. Pour D., c’est la naissance d’une demande de parole des femmes qui à son tour a engendré une demande de parole sur les femmes ; or, le pouvoir patriarcal ne se contente pas de refuser la première mais va jusqu’à s’accaparer de la seconde : « Ces hommes parlent donc doublement à notre place : ils parlent de nous (…) et ils en parlent des lieux d’où nous sommes proscrites. »

Protoféminisme et antiféminisme

Ici, D. critique le livre Parole de femme d’A. Leclerc. Elle critique d’abord son biologisme (la division sexuée, conçue comme naturelle, préexiste à la hiérarchisation sociale) : c’est confondre nature et tradition. Elle critique aussi son idéalisme (ce sont des valeurs qui déterminent la domination patriarcale réelle) : c’est prendre le prétexte pour la cause. Son biologisme exprime et soutient son idéalisme, puisque si on traite les fonctions sociales comme des données naturelles, la question principale devient celle de l’appréciation subjective de ces fonctions. Mais les hommes ne pourraient pas intervenir sur cette appréciation subjective des fonctions sociales des femmes pour y imposer leur vision négative sans d’abord être en situation d’imposer (de dominer) tout court !

L’impasse analytique à laquelle l’idéalisme de Leclerc amène a évidemment des implications politiques profondes, car si la dépréciation est la cause de l’exploitation, la perspective féministe est celle d’un changement non de la vie des femmes mais de l’appréciation de la réalité des femmes. Cet idéalisme a également besoin du biologisme pour situer l’origine des valeurs qui détermineraient la vie sociale : qu’elles soient considérées comme immanentes ou comme transcendantes, il s’agit de les projeter sur une « histoire avant l’histoire » extra-sociale voire extra-humaine (que cette projection soit suivie par une « rehistoricisation » de ces valeurs n’a pas d’importance ; l’origine est toujours une invention de l’idéologie dominante). C’est pourquoi la prétendue contre-idéologie qu’A. Leclerc élabore, qui tend à montrer la vraie valeur de la femme et de ses fonctions, ne fait que puiser dans la même source naturaliste-idéaliste (l’ordre naturel des valeurs) que l’idéologie sexiste. Elle ne fait qu’inverser les conclusions de cette dernière en en préservant les prémisses, et ne peut donc que en produire une autre version. Ainsi, l’oppression réelle des femmes serait due à la dépréciation d’elles et de leurs fonctions, qui à son tour serait due à une fausse lecture de l’ordre naturel des valeurs ! On finit par donner à la domination masculine des raisons qui la présupposent.

Pour montrer comment sa perspective se démarque de celle d’A. Leclerc, D. procède ensuite au développement d’un exemple, celui de la menstruation. Après avoir insisté sur le fait que la menstruation est un évènement qui en lui-même est dépourvu de sens, puisque c’est la société qui lui donne cette signification, D. souligne que la société produit également la forme matérielle dans laquelle l’événement de la menstruation est moulée de façon contraignante ; par là, cet événement devient matériellement et donc objectivement désagréable. Le protoféminisme d’A. Leclerc, qui ne se donne pas les outils théoriques pour saisir la dimension matérielle de ces contraintes, frôle donc l’antiféminisme en prônant une appréciation subjective positive d’une réalité de la vie des femmes qui est objectivement une contrainte sociale.

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