« Villes rebelles, du droit à la ville à la révolution urbaine », David Harvey, buchet castel, 2015.

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« Villes rebelles » est un focus sur les luttes sociales actuelles et précisément sur les luttes « urbaines ». Il s’agit d’une série d’articles qui a été éditée en anglais en 2012 avant d’être traduite dans la langue de Molière en 2015. Les livres précédents d’Harvey traduits en français mettaient quant à eux l’accent sur l’économie politique (dans le « nouvel impérialisme »[1] par exemple). « Villes rebelles » est moins précis dans son analyse du rôle de l’urbanisation dans le système capitaliste mais il présente l’avantage d’être plus accessible et plus concret.De nombreuses luttes de grandes ampleurs se sont récemment déroulées en contexte « urbain » et l’auteur cherche à comprendre pourquoi et comment les renforcer.

Si Harvey revient sur l’importance de la question de la Ville pour le capitalisme (et ses crises), il met surtout en exergue la nécessité selon lui de dépasser certains clivages qui divisent les révolutionnaires tels que ceux :

  • entre les luttes contre la dépossession, celles contre les différentes formes de dominations et celles contre l’exploitation salariale
  • entre les luttes s’appuyant sur une base territoriale et celle s’appuyant sur une base corporatiste
  • entre les luttes liées à la reproduction du capital et celles liées à la production
  • entre le prolétariat relégué en banlieue ou à la campagne et le « précariat » des centre-villes
  • entre les modes d’organisation verticaux prônés par les courants communistes libertaires et les modes d’organisation horizontaux défendus par les courants léninistes.

Mise au point sur le « droit à la ville »

Harvey commence par rappeler l’origine du « droit à la ville ». Ce concept défini au départ par le marxiste Henri Lefebvre[2] est aujourd’hui particulièrement galvaudé et mis à toutes les sauces par les urbanistes. Harvey vient donc avec bonheur rappeler que le « droit à la ville » désigne le droit des prolétaires à accéder aux aménités de la ville, dans un contexte à l’échelle mondiale d’urbanisation exponentielle. Ce n’est certainement pas le droit des promoteurs à faire des profits ou la gentrification des quartiers populaires[3]. La fragmentation de la ville, la fameuse « ghettoïsation » cher à Manuel Valls, est avant tout le fait des classes bourgeoises (par la création de quartiers sécurisés et clos ou par le refus de la construction de logements sociaux dans les quartiers huppés). Harvey précise également que le droit à la ville, tout comme les espaces hétérotopiques[4] et les pratiques alternatives, est un objet de lutte intéressant dans la mesure où il ne devient pas une fin en soi. Le droit à la ville doit rester une revendication qui s’inscrit dans l’affrontement entre le travail et le capital et dans une perspective révolutionnaire. Harvey prend ainsi soin de rappeler que la lutte contre l’exploitation est indispensable puisque le travail est à la base de la production de valeur, que le moteur de l’histoire reste « la lutte des classes » et que le capitalisme ne s’écroulera pas tout seul de lui-même (« l’exploitation du travail vivant dans la production reste bien un concept central pour n’importe quel mouvement anticapitaliste » ). Dans cet esprit, il critique les mesures gestionnaires sensées répondre aux crises urbaines telles que l’accession à la propriété (qui permet du point de vue matériel de privatiser le foncier et du point de vue idéologique d’accélérer le délitement du collectif) ou le micro-crédit, véritable cheval de Troie qui permet de distiller des rapports marchands et financiers entre les populations les plus démunies.

Nous pouvons toutefois regretter que l’auteur n’établisse pas clairement la distinction entre « révolution urbaine » et « révolution socialiste ». L’afflux de prolétaires dans les centres urbains ne conduit pas automatiquement à des mouvements révolutionnaires… Et si les luttes pour le droit à la ville seront sans doute un des leviers indispensables à une future révolution socialiste, il n’empêche que la transformation de la société vers le communisme passera aussi par des luttes en milieu rural, voire par un effacement de la distinction entre rural et urbain. Le livre fait d’ailleurs l’impasse sur les nombreux combats récents qui se déroulés en milieu rural (contre des grands aménagements, des expropriations, pour les droits des paysans ou la défense de services publics de proximité etc.). Ceci est d’autant plus dommage que de nombreux ouvriers et ouvrières vivent et travaillent à la campagne, dans des petites villes industrielles ou dans des territoires péri-urbains.

Des formes de luttes et de résistances propres au milieu urbain

Le livre décrit les différentes formes de luttes et de résistances spécifiques aux villes, notamment les occupations de places. Ces occupations sont dans beaucoup de pays, notamment en Amérique du sud ou lors des « révolutions arabes », des lieux de rencontres primordiales dans les luttes, une arme de réappropriation de l’espace public ou encore des occasions de redécouvrir des traditions de militantisme ouvrier.  Il souligne aussi qu’il s’agit d’une manière de se battre au plus près des centres de pouvoirs. Déjà en 1871, la Commune de Paris s’était surtout déroulée dans le cœur de la capitale plutôt que dans les faubourgs ou les campagnes, et malheureusement les communards n’ont pas saisi cette opportunité pour attaquer directement le pouvoir (en l’occurrence Versailles) au moment propice. Harvey place de grands espoirs à ce titre dans l’industrialisation des centres urbains de la Chine qui sont potentiellement des foyers révolutionnaires en devenir. La hausse impressionnante de l’urbanisation[5] dans ce pays a profité à la classe possédante tout en entraînant des masses gigantesques de prolétaires dans les marges des villes susceptibles de menacer le pouvoir.   Le paradoxe dans les occupations de places étant que les places publiques ont bien souvent été tracées à l’origine pour faciliter la répression dans le cadre des grands aménagements haussmaniens. Ceci dit, l’auteur oublie au passage que dans beaucoup de pays les occupations de places sont des mouvements majoritairement dominés par la classe moyenne intellectuelle et précarisée comme ce pu être le cas en Espagne, en France ou en Grèce. Surtout, il manque dans le livre une étude précise de ce segment de la classe prolétarienne qu’Harvey appelle « précariat urbain ». Ce mot-valise peut en effet recouvrir aussi bien des intérimaires travaillant dans le nettoyage que des professionnels de la communication. Il aurait été intéressant de procéder à un découpage plus fin de la composition de la classe prolétaire citadine.

Le livre revient sur l’expérience de la ville d’El Alto en Bolivie qui a vécu un mouvement au début des années 2000 mêlant revendications de classes, anti-impérialistes[6] et anti-racistes. Cette ville a une longue histoire de luttes ouvrières fortes mais le mouvement a dû s’adapter au nouveau contexte lié à la désindustrialisation. Cette évolution a pris la forme d’assemblées de luttes de ville (appelées « assemblées populaires ») qui rassemblaient trois acteurs principaux: les associations corporatistes des secteurs professionnels informels, les syndicats traditionnels, les associations de quartier. Cette recomposition n’est pas allée sans certaines tensions entre les directions de ces trois acteurs et leurs bases. Les assemblées populaires, et de multiples liens transversaux (religieux, culturels, festifs etc.), ont toutefois permis de maintenir une régulation entre les militants de ces trois organes qui donna une impulsion au mouvement.

Même si le contexte est différent, nous ne pouvons pas nous empêcher de faire le parallèle avec la mobilisation contre la loi travail en France. Elle s’est déployée sur deux des fronts cités par Harvey : l’occupation de l’espace public urbain avec les nuits debouts et les manifs, les luttes sur les lieux de production avec les grèves et les blocages. Mais la jonction entre ces deux fronts fut difficile pour diverses raisons : des temporalités d’actions différentes, des intérêts de classe parfois divergents, un certain sectarisme de part et d’autres, des clivages générationnels, le manque de lieu permettant de décider des tactiques à mettre en œuvre et de perspectives stratégiques à tracer pour la mobilisation… Surtout, si les syndicats traditionnels, les groupes autonomes ou les collectifs de précaires furent visibles,  un troisième acteur important dans les exemples cités dans le livre a été trop peu présent (ou en tout cas trop peu visibilisé) dans la mobilisation contre la loi travail : les associations et collectifs qui luttent au quotidien dans les quartiers « populaires » autour par exemple de questions telles que le logement[7]. A l’inverse, l’auteur cite les conseils ouvriers dans les usines alliés aux maisons du peuple dans les quartiers d’Italie du nord au début des années 20 comme une interaction réussie entre organisations corporatistes et territoriales. Mais il omet de préciser qu’à cette époque  la gauche communiste italienne a posé ouvertement la question de la prise du pouvoir par les révolutionnaires comme objectif du mouvement (question à laquelle la bourgeoisie a répondu par le fascisme). La perspective de la prise du pouvoir qui fut d’ailleurs quasiment absente des occupations de places comme du mouvement contre la loi travail[8], ou posée de manière uniquement incantatoire.

L’auteur s’associe aux revendications portées par les luttes « urbaines », le droit au logement mais aussi plus largement celles qui s’attaquent à la spéculation immobilière et à la gentrification, la sauvegarde des services sociaux, la lutte contre le chômage de masse etc. Même s’il n’y fait pas référence explicitement, nous retrouvons ici les revendications pour la défense du salaire indirect et une vision de la ville comme « usine sociale ». Malheureusement, l’auteur se laisse séduire par des revendications qui sont parfois clairement réformistes, gestionnaires et citoyennistes. Il propose ainsi en matière économique un « contrôle populaire des surproduits » issus de l’exploitation et au niveau politique la multiplication d’outils plus ou moins institutionnels tels que les budgets participatifs.

Harvey discute de de la notion à la mode de « bien commun »[9]. Il en montre les limites et les interrogations que cette notion soulève. Par exemple, ces biens doivent-ils être nationalisés comme le demande une partie de la gauche ? Harvey tranche catégoriquement en répondant que « Marx ne prône pas la propriété étatique mais une forme de propriété confédérée au travailleur collectif produisant pour le bien commun ».  Il développe la notion de « communage » soit la combinaison entre un bien commun et son usage social. Un bien commun tel qu’un jardin partagé peut être vecteur de progrès écologique et de liens sociaux mais aussi contribuer à la gentrification d’un quartier si son usage est destiné à la petite bourgeoisie. Aussi, il importe d’étudier finement les relations entre ceux qui produisent les biens communs et ceux qui se les approprient.

Il est évoqué trop brièvement le problème de la répartition racialisée et genrée des tâches liées à la gestion des biens communs, particulièrement ceux liées à la reproduction[10], et donc l’importance de prendre en compte cet aspect pour que l’émancipation soit réellement l’œuvre de l’ensemble du prolétariat. Face aux attaques du capital contre les biens communs, les revenus indirects, les services publics liés à la reproduction de la force de travail ou l’environnement, Harvey préconise l’auto-organisation pour compenser la faillite du welfare state. Il pose comme une revendication centrale que les biens communs bénéficient à l’ensemble de la collectivité et non à la seule classe possédante. Reste à espérer que cette forme de « contrôle populaire des surproduits » ne devienne pas un vœu pieux dans le système capitaliste dont la finalité est justement de maintenir un niveau de profit maximum pour le bénéfice d’une minorité.

Urbanisation et crises du capitalisme

Pour décrire les luttes qui ont fait suite à la crise des sub’primes, Harvey procède à une analyse du rôle des processus d’urbanisation dans l’apparition des crises récurrentes du système capitaliste qui s’inspire de Rosa Luxemburg.  Cette analyse a le mérite d’être plus approfondie que la critique de l’urbanisme  habituelle dans l’extrême gauche communiste et libertaire qui se limite généralement à dénoncer les seuls aspects liés au sécuritaire et à la gentrification.

S’il s’attarde autant sur l’analyse du rôle de l’urbanisation dans les crises (tout en rappelant que les crises font partie du fonctionnement normal du capitalisme), c’est parce que Harvey estime qu’il s’agit d’un facteur négligé par les économistes, particulièrement par ceux se revendiquant du marxisme. Il faut dire que la tâche n’est pas aisée, les statistiques étant souvent  établies à l’échelle nationale et non locale. Et selon Harvey, la focalisation des économistes marxistes sur les lois générales du capital les conduit bien souvent à négliger les particularismes historiques et géographiques du système capitaliste. Le « développement géographique inégal » n’est pas un retard pris par certaines régions sur d’autres comme pourrait le laisser penser une vision « étapiste » du développement économique. Il s’agit plutôt d’une stratégie plus ou moins délibérée des capitalistes de zonage géographique entre le centre et la périphérie via leurs choix dans leurs investissements à long terme (créer des réserves foncières à tel endroit ou des zones franches défiscalisées à tel autre par exemple). Sous prétexte de ne pas faire de hiérarchie, la gauche  libertaire va quant à elle s’interdire de varier les différentes échelles d’approche dans sa réflexion[11]. Pourtant, les solutions « locales » tant vantées par une partie de la gauche radicale ne sont pas toujours pertinentes à l’échelle internationale, surtout en l’absence de dispositif de péréquation entre territoires dotés de richesses inégales. Par exemple la création de réserves naturelles peut être tout à fait pertinente pour préserver la biodiversité du point de vue local mais elle peut parfois avoir des effets désastreux à une échelle plus globale en accroissant la pénurie de foncier agricole qui va encourager par ricochet la déforestation par les cultivateurs.  

Afin d’être en capacité d’agir efficacement à différentes échelles, Harvey préconise des modalités d’organisation des luttes qui soient suffisamment souples. Au risque de se disperser, de s’isoler et de manquer de coordination, il reste nécessaire de pouvoir s’organiser sur un plan horizontal pour être moins vulnérable, pour gagner en autonomie, devenir les « termites qui viendront saper les fondations du capitalisme et de l’Etat », pour disposer d’un maximum de possibilités d’expérimentations et de créativité à l’échelon local. Au risque de tomber dans l’autoritarisme, il est de même nécessaire de pouvoir s’organiser sur un plan vertical pour faire converger les énergies de manière stratégique et cohérente, pour disposer d’une puissance de frappe suffisamment conséquente et structurée permettant d’imposer un réel rapport de force face aux capitalistes et à l’État. Le loup doit savoir se comporter en renard et inversement. Toutefois, la forme organisationnelle qui permettrait de croiser ces deux niveaux d’actions reste à inventer.

Pour résumé, l’urbanisation sert selon Harvey :

  • de débouchés permettant aux capitalistes d’écouler les surproduits issus de l’exploitation salariale (à l’image de la colonisation ou de la guerre). Il cite comme exemple les grands travaux d’Haussman  sous Napoléon III, le new deal ou plus récemment l’emballement de l’immobilier qui a précédé la crise des sub’primes. Lors des crises de sur-accumulation de capitaux, les capitalistes peuvent décider de ré-orienter leurs capitaux  dans des secteurs tels que l’immobilier jugés plus stables ou moins sensible à la baisse tendancielle du taux de profit que les investissements dans le capital purement productif.
  • à figer le capital dans l’espace sur un temps de rotation long. Ceci présente au moins quatre avantages pour les capitalistes : réguler les crises (en clair d’attendre des jours meilleurs pour ré-investir ultérieurement les sommes englouties dans l’immobilier), extraire de la plus-value (grâce à l’exploitation des ouvriers du BTP), capitaliser la plus-value sous la forme de capitaux immobiliers stables dans le temps et l’espace (l’immeuble ou la maison) et faciliter la reproduction de la force de travail en produisant des logements.
  • à justifier les expropriations qui permettent une accumulation de capitaux par la dépossession. Les prolétaires se font voler trois fois : avec le sur-travail par l’exploitation salariale puis par la sur-consommation et enfin par le remboursement des crédits. Ce vol organisé a eu des conséquences dramatiques avec la crise des sub’primes qui a provoqué une vague d’expropriations de logements. Ceux-ci ont été récupérés par les banques au détriment des prolétaires incapables de rembourser leurs crédits hypothécaires, le comble étant que ce sont ces mêmes banques qui ont été sauvé de la faillite grâce aux impôts de ces mêmes prolétaires…Harvey insiste sur ce dernier point et explique le rôle, déterminant selon lui, de la bulle immobilière dans les crises qui on secouées récemment le système capitaliste aux USA ou en Chine. Le crédit est à la fois indispensable au développement du capitalisme en tant que levier favorable à l’investissement et en même temps l’un de ces points faibles. Le crédit est en effet l’objet de pratiques spéculatives, surtout en matière d’immobilier, d’où en théorie l’intervention de l’État gendarme comme régulateur. Celui-ci a en réalité mis en place aux USA des organismes chargées a contrario de faciliter les crédits hypothécaires et qui se sont logiquement montrés incapables de prévenir la crise des sub’primes. Mais même encadré par un État régulateur – tel que le rêvent les réformistes et les keynésiens – une croissance à long terme du capitalisme basée sur une urbanisation financée par le crédit est vouée à connaître des crises violentes. Et pour cause, les crédits hypothécaires reposent sur du capital qui est fictif puisqu’il ne provient pas de l’exploitation du travail (qui est la principale source de la valeur dans la société capitaliste) mais de l’anticipation de l’exploitation d’un hypothétique travail futur, voire dans le cas des sub’primes d’une hasardeuse éventuelle hausse future du prix de l’immobilier.
  • A développer des « rentes de monopole ». L’investissement dans des projets immobiliers  permet aux propriétaires de bénéficier d’une rente foncière (le versement d’un loyer ou l’exploitation de terres agricoles fertiles par exemple) mais Harvey revient plus précisément sur le concept de rente différentielle. C’est à dire, le fait pour un capitaliste de retirer d’avantage de rentes foncières que ces concurrents grâce à un avantage comparatif procuré par l’emplacement de son foncier (par exemple grâce à un meilleur emplacement commercial, à la présence de sources d’énergie ou d’un réservoir de main d’œuvre qualifiée et peu coûteuse, à la proximité de réseaux de transport ou d’irrigation etc.) [12]. On parle de rente de monopole lorsque cet emplacement géographique est suffisamment spécifique pour assurer une situation de monopole à son bénéficiaire. L’auteur revient sur une contradiction qu’il déjà étudié dans son livre « géographie de la domination »[13] : l’antagonisme entre l’uniformisation causée par la centrifugeuse capitaliste (par exemple tous les vins se ressemblent de plus en plus pour correspondre aux goûts des critiques les plus connus comme le guide Parker) et la nécessité de sauvegarder des spécificités et des particularismes locaux (par exemple les Appellations d’Origine Contrôlées pour le vin) afin d’accroître les rentes de monopole. Cette contradiction est flagrante dans le domaine du tourisme, les offices de tourisme vantent le caractère pittoresque de tel centre-ville pour faire venir le chaland alors qu’on y retrouve les mêmes boutiques et fast-food franchisés que dans n’importe quelle autre ville du monde entier. A ce titre, les territoires ont intérêt à développer leurs spécialités et leur identité pour se différencier et rester compétitifs dans l’économie mondiale. Nous avons ainsi vu se développer le concept d’ « entrepreneuriat urbain » qui désigne des groupes d’acteurs locaux (institutions, CCI, entreprises, associations, chercheurs etc.) qui travaillent collectivement afin de faire augmenter la rente de leur territoire et qui n’hésitent pas à croiser les différentes échelles d’actions (par exemple les « pôles de compétitivité » en France). Un territoire peut aussi chercher à se démarquer des autres en soutenant ponctuellement des pratiques contre-culturelles (squats d’artistes, festivals etc.) même si elles critiquent ouvertement le système ou encore certaines luttes régionalistes. Ces pratiques peuvent en effet être parfois un atout du point de vue de la bourgeoisie locale pour faire venir des touristes, changer l’image d’un quartier dévalorisé ou attirer des « jeunes cadres dynamiques » férus d’activités culturelles. La réponse proposée par Harvey pour contrer cette tendance est de développer – et de revaloriser – la culture ouvrière sur des bases progressistes et de classe (la « fête des opprimés et des exploités » cher à Lénine).

En  conclusion, l’apport principal du livre est d’aborder le fonctionnement du système capitaliste sous l’angle du prisme géographique, qui change des approches habituelles qui sont généralement historiques ou sociologiques. Il présente des pistes d’action et prône des rapprochements entre différentes pratiques et modes d’organisation intéressants à étudier. Mais il est  regrettable que celui-ci cède à nombre de sirènes réformistes héritées du démocratisme radical (occupy wall street, villes en transition etc.) et il est indispensable de modérer son optimisme débordant pour les luttes révolutionnaires urbaines. La révolution socialiste devra occuper le terrain urbain, certes, mais  aussi s’étendre au monde dans toute sa globalité.


[1] « le nouvel impérialisme » de David Harvey, Éditions Les Prairies ordinaires, 2010.
[2] Cf  « Le droit à la ville »,  Henri Lefebvre,  Éditions Anthropos, 1968 et « Le capitalisme contre le droit à la ville » de David Harvey, Amsterdam, 2011.
[3] La gentrification, équivalent en français d’« embourgeoisement », désigne le processus de dépeuplement d’un quartier pour le bénéfice des classes possédantes, en général la petite bourgeoisie. Pour une analyse approfondie de la gentrification Cf « Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale », Anne Clerval, La Découverte,2013, et « une violence éminemment contemporaine » de Jean-Pierre Garnier, ed. Agone, 2010.
[4] Cf « le corps utopique, les hétérotopies », Michel Foucault, ed. Lignes, 2009.
[5] Cf « Karl Marx à Pékin – Les racines de la crise en Chine capitaliste » de Mylène Gaulard », ed. demopolis, 2014, qui traite entre autres de la bulle spéculative de l’immobilier en Chine qui a connue une crise importante récemment.
[6] Entre autres face à l’entreprise française « Suez environnement » lors de la « guerre de l’eau » pour l’accès à tous et toutes à l’eau potable
[7] Signalons toutefois la présence d’initiatives salutaires telles que des cortèges antiracistes, féministes et LGBT ou contre les violences policières dans les manifestations. Mais ils ont été beaucoup moins médiatisé que les « cortèges de tête », les nuits debout ou les grèves dans les entreprises.
[8] Cf une critique affûtée de Harvey par J.P. Garnier sur le site http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=3908  qui souligne le manque de perspectives portées par les mouvements de type occupations de places : « l’expression collective d’une colère populaire dans l’espace public urbain contre la spoliation et la dépossession – auxquelles on peut ajouter la corruption et, dans le cas de l’Égypte et de la Tunisie, la répression – conduit à l’impasse dès lors qu’elle ne s’inscrit pas dans une stratégie de prise de pouvoir avec pour horizon le dépassement du mode de production capitaliste. Il est symptomatique à cet égard que, parmi les slogans braillés ou affichés sur les banderoles lors des manifestations, les mots « socialisme » ou « communisme » qui désignaient cet horizon par le passé n’aient jamais figuré, pas plus que d’autres termes susceptibles de les remplacer. »
[9] Les « biens communs » désignent les biens matériels ou immatériels gérés collectivement à l’opposé des biens « privatisés »
[10] Cf S. Frederici dans son texte « le féminisme et la politique des biens communs en période d’accumulation primitive » (dans « point zéro : propagation de la révolution », ed. Racine de ixe, 2010) : « c’est aux femmes qu’il revient de construire les nouveaux communs, en sorte qu’ils ne restent pas des espaces éphémères ou des zones autonomes temporaires mais servent à étayer de nouvelles formes de reproduction sociale ».
[11] Harvey note toutefois que ce constat est à tempéré grâce à des auteurs comme M. Boukchin qui cherchent à articuler échelle municipale et échelle globale.
[12] Cf la section 6 du livre 3 du « capital » de K. Marx
[13] « Géographie de la domination », David Harvey, les Prairies ordinaires, 2008.

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