Les jacobins noirs : Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, James, Ed. Amsterdam, 2008.

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Cyril Lionel Robert James est né à Tinidad, dans la colonie britannique de Trinité-et-Tobago en 1901. Spécialiste du cricket, au sujet duquel il éditera plusieurs ouvrages, il devient militant communiste révolutionnaire dans le cours des années 30, au contact du mouvement trotskiste.

Fondateur de la Ligue socialiste révolutionnaire d’Angleterre, il militera également parmi la minorité noire aux Etats-Unis d’Amérique, et travaillera à l’organisation anticoloniale au sein de la IVème Internationale. Il rompt avec le mouvement trotskiste en 1940 avec la tendance « Johnson-Forest » qui développe une analyse similaire à ce que sera celle du groupe « Socialisme ou barbarie » sur le caractère capitaliste de l’URSS. Dans les années 50 et jusqu’à sa mort, en 1989, tandis que la révolution socialiste mondiale pour laquelle il avait milité n’est décidément plus à l’ordre du jour, il consacrera son énergie à soutenir les révolutions anticoloniales qui infligeaient alors défaites sur défaites aux veilles puissances impérialistes, notamment à Cuba. On lui doit des travaux fondamentaux et saisissants sur les peuples antillais qui sont autant d’appels à la lutte contre l’oppression.

Les Jacobins noirs est l’ouvrage majeur de James, dont on doit la dernière édition en français aux éditions Amsterdam (2008). On y apprend comment les chaînes de l’esclavage furent brisées à Saint-Domingue par des bataillons puissamment organisés de femmes et d’hommes analphabètes et n’ayant, pour beaucoup, jamais connu rien d’autre que la condition
servile. Ceux-ci, affrontent tour à tour les armées des plus grandes puissances mondiales du monde civilisé de l’époque, la France, l’Espagne et l’Angleterre, jouant des contradictions commerciales, politiques et diplomatiques les opposant entre elles ainsi qu’aux jeunes États-Unis d’Amérique voisins. Leur avancée inexorable est accueillie d’abord avec crainte, puis avec enthousiasme par l’aile radicale et plébéienne de la révolution française ; les deux révolutions renforçant réciproquement leurs traits distinctifs de révolutions populaires, à vocation internationale.

Lutte de classe dans une société racisée

A travers ce renforcement mutuel, on comprend que ce qui se joue ici c’est la centralité de la figure de l’opprimé : ce ne sont pas les révolutionnaires libéraux éclairés de la métropole, mais les Noirs qui, en prenant les armes, obligent une gauche de la révolution bourgeoise à prendre au sérieux pour les personnes à peau noire les principes et les droits de l’homme blanc qu’elle énonce comme universels.

Cette contrainte des armes prend un détour qui paraît étonnant, et est en tous cas  inacceptable pour l’idéaliste et le philistin : l’alliance des esclaves tour à tour avec toutes les classes de la société haïtienne, mais également avec l’Angleterre et l’Espagne et la contre-révolution monarchiste, prêtes à tout pour infliger des défaites à la nouvelle France républicaine … et à lui ravir sa colonie de Saint-Domingue qui représente les deux tiers de son commerce extérieur.

Par cette série de manœuvres tactiques imposées par les événements, manœuvres qui lui procure des armes et paralyse l’adversaire esclavagiste, la révolution noire impose finalement à la révolution française de proclamer l’abolition de l’esclavage – ce qu’aura été incapable de faire 140 ans plus tard, s’agissant du colonialisme, la République d’Espagne confrontée à Franco recrutant ses troupes parmi les colonisés marocains.

C’est en effet en 1794, à l’an II de la révolution, après le « long et fiers discours » d’un député noir de Saint-Domingue accueilli par une Convention jacobine électrisée par la pression des masses parisiennes, que l’assemblée votera à l’unanimité et sans débats « pour ne pas se
déshonorer » le décret d’abolition valable non seulement à Saint-Domingue, mais dans toutes les possessions françaises – au grand dam de Robespierre, absent, qui n’y était pas favorable.

Dès lors que le décret est connu, une alliance se noue entre les deux révolutions qui pour ainsi dire ne font plus qu’une face à leurs ennemis communs de l’intérieur et de l’extérieur. Cette alliance qui aurait pu être solide arrive néanmoins trop tard. Quelques mois après la
proclamation abolitionniste, Robespierre est exécuté : la réaction thermidorienne commence sa marche vers le premier empire. Bonaparte, exilant Toussaint Louverture, le brillant chef de la révolution noire, n’aura de cesse de comploter pour restaurer l’esclavage – ce qu’il fera
en 1802.

Un matérialisme méthodique

Dans cette marche faite de flux et de reflux qui aboutira à la proclamation de la République noire d’Haïti en 1804, année du couronnement de Bonaparte, les individus, sélectionnés impitoyablement par les circonstances, sont les jouets de forces sociales et de dynamiques économiques qui les dépassent, et les obligent à changer continuellement de points de vue, de camp, de système d’alliance ; à tâtonner, commettre erreur sur erreur, pour finalement porter les coups les plus décisifs contre l’ancienne société. Il en va ainsi, en premier lieu, de Toussaint Louverture lui-même.

C’est l’action de ces forces matérielles que nous donne à voir C.L.R. James à travers les figures qui s’affrontent, mais également, au sein même de cette mécanique fatale et dans ses limites étroites, le rôle des individus et des groupes au plan subjectif comme élément qui peut dénouer la situation, bref : la question du parti.

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