Projection du film Panther suivi d’un débat

Dans l’amphi C occupé de Bron, nous projetterons le jeudi 30/11 à 19h le film Panther avec l’aide de l’amphi C solidaire.

En 1966, a Oakland, en Californie, Boby Seale et Huey P. Newton fondent les Black Panther Party. Ce film raconte la genèse du mouvement d’émancipation des Noirs américains et leur lutte contre la police californienne, à la manière d’un film d’action.

Colonialisme : lectures de Rosa Luxembourg & Frantz Fanon

Lors de la conférence du 12 novembre 2016 sur Rosa Luxembourg et le colonialisme par Dominique Poiré (du blog Comprendre avec Rosa Luxembourg), une lecture de textes de Frantz Fanon et de Rosa Luxembourg sur ce thème nous était proposé par Sabrina Lorre.

Les deux textes dont sont extraits cette lecture sont :

  • Peau noire, masques blancs, de Frantz Fanon (1952, Points/Seuil)
  • Martinique de Rosa Luxembourg (1902, Texte sur Marxist.org)

 

Projection du film « Johnny s’en va-t-en guerre »

Célébrer les massacres d’hier, c’est préparer ceux de demain !

La première guerre mondiale a commencé il y a bientôt 100 ans. Parce que cette boucherie capitaliste ne doit pas être oublié et ne doit jamais recommencer, Table Rase vous invite à la projection de Johnny s’en va-t-en guerre (Johnny Got His Gun) de Dalton Trumbo.

Le 21 novembre 2013 à 18H30
à l’Université Lyon 2 (quai)
4 bis rue de l’Université
69007 Lyon

Synopsis du film :

Joe Bonham (Timothy Bottoms) est un jeune Américain plein d’enthousiasme qui décide de s’engager pour aller combattre sur le front pendant la Première Guerre mondiale. Au cours d’une mission de reconnaissance, il est gravement blessé par un obus et perd la parole, la vue, l’ouïe et l’odorat. On lui ampute ensuite les quatre membres alors qu’on croit qu’il n’est plus conscient. Allongé sur son lit d’hôpital, il se remémore son passé et essaie de deviner le monde qui l’entoure à l’aide de la seule possibilité qui lui reste : la sensibilité de sa peau. Une infirmière particulièrement dévouée l’aide à retrouver un lien avec le monde extérieur. Lorsque le personnel médical comprend que son âme et son être sont intacts sous ce corps en apparence décédé, ils doivent prendre une décision médicale selon les valeurs et les croyances de l’époque.

Projection « Regarde elle a les yeux grands ouverts »

1980 – Yann Le Masson
90 minutes – Français

Ce documentaire exceptionnel relate l’expérience vécue par des femmes du MLAC (association féministe fondée en 1973 et luttant pour le droit à l’avortement et la contraception) d’Aix en Provence, inculpées et jugées pour avoir pratiqué elles-mêmes des avortements (procès du 10 mars 1977). Leur lutte consistait non seulement à pratiquer des avortements, mais aussi des accouchements à domicile. Ces femmes militaient pour que l’accouchement et l’avortement soient contrôlés et voulus par les femmes elles-mêmes. En arrière-plan de la lutte, s’inscrit une partie de la vie à la « Commune », une communauté près d’Aix.

Au Jusqu’ici -169 grande rue de la Guillotière

Samedi 2 avril 2016- 16H

Pour un matérialisme historique ouvert

Introduction : du matérialisme historique à la conception matérialiste de l’histoire

On attribue trop souvent l’expression « matérialisme historique » à Marx lui-même, en oubliant que ce syntagme a été forgé après coup par Engels, en 1892. Lorsqu’ils écrivent à quatre mains L’Idéologie allemande en 1845-1846, pour poser les jalons de leur nouvelle théorie, les deux compères préfèrent parler de « conception matérialiste de l’histoire ». Derrière ce qui semble n’être qu’une très mince différence de formulations se dissimule en fait un lourd conflit d’interprétation. Alors que la conception matérialiste de l’histoire est avant tout une méthode, un « fil conducteur » dans la lecture des relations sociales, le matérialisme historique prend plus tard la forme d’une doctrine : le matérialisme dialectique prétendant détenir la vérité dernière sur toute réalité, sociale ou naturelle.

Revenir à la première formulation de Marx et Engels, c’est avant tout tenter de retrouver les problèmes qu’ils se sont posés dans l’élaboration de leur nouvelle méthode, et s’interroger sur ceux qui peuvent persister dans notre contexte contemporain.

(1) Pour comprendre la genèse de cette nouvelle compréhension de l’histoire, il faudra d’abord revenir sur la critique des anciennes conceptions philosophiques dont elle procède. (2) C’est à partir de cette critique que Marx parvient à comprendre l’histoire comme le résultat de la production matérielle des hommes. (3) Reste à comprendre, dans le détail, quels sont d’après Marx les ressorts du changement historique. (4) Après avoir analysé en détail la méthode originale de Marx, il sera important de la distinguer de son interprétation par le marxisme orthodoxe (Léniniste et Staliniste) comme matérialisme dialectique. (5) Contre ces doctrines réductrices, il reste possible de penser l’élargissement de cette méthode à la compréhension des luttes sociales contemporaines.

La conception matérialiste de l’histoire : un double dépassement de la philosophie traditionnelle

Marx dénonce ouvertement, dans les « Thèses sur Feuerbach », une conception du matérialisme grossier selon laquelle le monde matériel, sur laquelle se fonde notre existence, serait une réalité donnée et naturelle.

C’est à partir de la critique de ses prédécesseurs que Marx cherche à élaborer sa méthode matérialiste. Son premier adversaire est, l’on s’en doute bien, l’idéalisme. Ce courant est principalement représenté, à l’époque où il écrit, par la philosophie de Hegel. Ses tenants les plus fervents1 prétendent que le cours des choses est déterminé par les représentations des individus, par la pensée : par exemple à travers l’idée que la révolution française est née de la diffusion de l’idée de liberté au sein de peuple, par la philosophie des Lumières. Seulement, Marx ne prétend pas surmonter l’idéalisme par le retour à une bonne vieille conception matérialiste de la réalité, selon laquelle nous sommes passivement contraints et déterminés par les conditions d’existence. En effet, il dénonce ouvertement, dans les « Thèses sur Feuerbach », une conception du matérialisme grossier selon laquelle le monde matériel, sur laquelle se fonde notre existence, serait une réalité donnée et naturelle. Un tel matérialisme oublie que la nature n’est jamais donnée une bonne fois pour toute, car elle est elle-même un résultat de l’activité des hommes. Par exemple, Marx et Engels se moquent de l’admiration romantique de Feuerbach pour un monde naturel qui existerait avant notre existence humaine, avec l’exemple du « cerisier » : alors qu’on croit voir dans cet arbre un pur don de la nature, un bref coup d’œil historique nous fait aisément découvrir qu’une telle plante est aussi le produit de l’activité des hommes, par les opérations de sélections artificielles et d’importation. Cet exemple peut sembler dérisoire, mais il permet de comprendre l’une des idées centrales de ce qu’on appelle ‘matérialisme historique’ : si la base de toute réalité est bien matérielle, celle-ci est en même temps transformée par l’activité des hommes vivant en société.

Marx retient donc de l’idéalisme la notion d’activité humaine comme principe de l’histoire, contre la conception grossière du matérialisme qui se contente de dire que les individu.e.s sont passivement déterminés par le monde matériel. En même temps, il reproche à ce même idéalisme d’avoir voulu trop croire en l’esprit, en érigeant la seule pensée comme principe de l’activité. Conclusion : seule existe la réalité matérielle, mais celle-ci inclut des hommes agissant, qui transforment historiquement leur monde et tissent des relations sociales entre-eux. Pour insister sur le caractère matériel et non pas spirituelle de l’activité humaine, Marx et Engels font du concept de ‘production’ la clé de voûte de la conception matérialiste de l’histoire.

Une nouvelle lecture de l’histoire à partir d’un point de vue matérialiste

C’est ce concept de production qui, dans L’Idéologie allemande, va fournir la base de l’analyse marxiste de l’histoire. Dans la mesure où le monde, notre monde, est produit et transformé par l’activité des hommes vivant en société, il a une histoire ; inversement, dans la mesure où il est historique, il peut être transformé, révolutionné. Le matérialisme historique correspond donc à une redéfinition du concept de matière, à partir de l’histoire et à une compréhension de l’histoire à partir de la vie matérielle.

Le moteur de l’histoire réside donc dans les manières de produire et de travailler

Cependant, Marx et Engels ne sont pas des métaphysiciens et ne prétendent pas détenir le secret de la réalité. C’est pourquoi ils s’intéressent avant tout au second moment dans l’Idéologie allemande, en élaborant une méthode d’analyse matérialiste de l’histoire. Dans cet ouvrage, où il est question de cette « conception matérialiste de l’histoire », Marx et Engels s’attachent tout d’abord à déconstruire l’idéologie, une représentation du monde selon laquelle c’est la conscience des hommes qui détermine leur être. Si l’on veut à l’inverse pouvoir rendre compte des rapports sociaux en des termes matérialistes, il faut convenir que c’est l’être qui détermine la conscience, que les représentations des hommes sont déterminées par leur vie sociale. Ce renversement théorique se traduit directement dans la compréhension du cours de l’histoire de la manière suivante : ce ne sont pas les nouvelles idées qui changent le cours du monde, ce sont au contraire de nouvelles manières d’agir concrètement, qui transforment nos idées. Mais souvenons-nous, Marx comprend l’action à partir de la production. Le moteur de l’histoire réside donc dans les manières de produire et de travailler par lesquelles les hommes et les femmes satisfont leurs besoins, tandis que les représentations, les idées et les théories n’en sont que la courroie de transmission.

Ce concept de production est plus large que la simple notion de travail : il désigne l’ensemble des pratiques par lesquels les hommes et les femmes transforment leur environnement pour constituer un monde social. Marx et Engels déclinent ces pratiques d’après une échelle hiérarchique en cinq niveaux. Le plus fondamental est bien le travail (1), compris comme la production des moyens techniques de satisfaire nos besoins2. Permettant de satisfaire de plus en plus efficacement nos besoins fondamentaux, le progrès technique produit par lui-même de nouveaux besoins (2), et élargit notre emprise sur le monde naturel. C’est là le deuxième niveau. Vient ensuite ce que Marx et Engels appellent la reproduction de la vie. Bien évidemment, toutes les espèces vivantes doivent se reproduire, mais seuls les humains produisent les condition de leur reproduction (3), c’est-à-dire créent des pratiques (comme le patriarcat et le mariage), qui régulent cette reproduction. Ces premières institutions conduisent naturellement à la production d’une vie sociale plus large. Au quatrième niveau apparaît donc la production (et la reproduction) des rapports sociaux (4), c’est-à-dire la mise en place de la division du travail et de l’ensemble des conditions qui la soutiennent. Ce n’est que dans un dernier temps, de manière dérivée et conditionnée, qu’intervient la production intellectuelle (5) comme activité langagière et symbolique3 par laquelle les individu.e.s se représentent le monde social dans lequel ils vivent.

Pour résumer cette analyse complexe de la notion de production, on pourrait donc dire que le cours de l’histoire humaine est transformé par l’activité matérielle des individus qui dépend de deux conditions : d’une part le degré de développement de la technique et des besoins qu’elle engendre et d’autre part des rapports sociaux qui l’encadrent et la régulent.

Une compréhension dialectique du changement historique

Ces deux facteurs fondamentaux de la production, le progrès technique et les rapports sociaux, représentent la clé d’explication du changement historique. Cette intuition reste encore embryonnaire lorsque Marx et Engels rédigent ensemble L’Idéologie allemande en 1845-1846, et elle ne pourra être explicitée par Marx que bien plus tard, grâce à son étude de l’économie classique dans les années 1850 et 1860.

On trouve la première formulation économique de cette compréhension matérialiste de l’histoire dans un texte programmatique : l’introduction de la Contribution à la critique de l’économie politique, rédigée en 1856. Par la rédaction de ce texte, Marx cherche à répondre à deux questions qui restaient encore en suspens :

  • 1 : Comment s’articulent le progrès technique et les rapports sociaux de production lors des moments de changement historique ?

  • 2 : Comment s’articulent ces transformations réelles avec les représentations que les hommes et les femmes se font de ces transformations (dans les sphères du droit, de l’art, de la religion ou de la philosophie) ?

1 : Pour répondre à la première interrogation, Marx fait œuvre de dialecticien. Il rappelle, en suivant Hegel, que la contradiction est le moteur du devenir, du changement. Mais il cherche à montrer que cette contradiction ne se joue pas d’abord sur le plan des théories et des idées, mais qu’elle est le terrain d’affrontement de forces bien réelles. Le principe fondamental de changement historique est en effet la contradiction entre un certain progrès technique (le développement des forces productives) et une forme d’organisation sociale du travail (les rapports sociaux de production) qui ne lui permet pas de se réaliser pleinement. Pour utiliser une métaphore, on pourrait dire que la croissance des forces productives fait pression sur la gangue sociale qui l’enserre, au point de la faire éclater. La nouvelle forme d’organisation sociale qui émerge à la suite d’un tel bouleversement permet donc d’exploiter au mieux le potentiel productif enclos dans un progrès technique. Par exemple, il a fallu remettre en cause le droit du travail corporatiste lors de la révolution française, pour mettre en place le salariat comme forme la plus adéquate à l’introduction des machines dans les usines.

C’est cette articulation contradictoire des forces productives (c’est-à-dire de la mise en œuvre technique de la force de travail) et les rapports sociaux de production que Marx appelle « mode de production ». Tandis que le mode de production féodal correspond par exemple à la prise en charge du travail paysan par le servage et du travail artisanal par les corporations, le mode de production capitaliste se caractérise par régulation du travail industriel (mécanisé) par la forme salariale. Alors que dans le premier cas, le paysan est propriétaire de son petit lopin de terre dont il verse une partie de la récolte au seigneur, et l’artisan propriétaire de ses outils dans son atelier, le mode de production capitaliste instaure une séparation entre le travailleur et les moyens de production (la terre, les machines), par le droit de propriété privée. Toutefois, Marx entrevoit une contradiction en germe dans le capitalisme, qui conduit à accroître incessamment la productivité en appauvrissant toujours plus les travailleurs. Les crises de surproduction en sont le symptôme le plus frappant.

2 : Pour comprendre la manière dont les hommes et les femmes se représentent leurs conditions sociales d’existence, Marx désigne alors ces modes de production comme « la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées ». Ce n’est là qu’une redéfinition plus précise de la formule selon lequel c’est l’être social des hommes qui détermine leur conscience. Pour illustrer ce point, on pourrait prendre l’exemple du droit de propriété privé tel qu’il est sanctifié par la « Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen » de la Révolution française. Il n’est pas la cause de la mise en place du mode de production capitaliste, procédant bien plutôt d’une expropriation violente des petits paysans (ce que Marx appelle l’appropriation primitive), mais il sanctionne juridiquement la séparation des moyens de production et des prolétaires en lui donnant force de droit.

Dans cet exemple, le droit permet de légitimer une injustice, en dissimulant la violence sur laquelle elle repose. Il fonctionne donc comme une idéologie. Mais Marx ne dit pas pour autant que toutes les représentations et tous les systèmes de pensée sont des idéologies. Tandis que ces dernières viennent renforcer le mode de production établi, la pensée critique vise au contraire à mettre au jour les contradictions réelles. Là où l’idéologie dissimule, la critique dévoile. On comprend dès lors que la transformation historique n’est pas automatique : elle peut-être ralentie voire gelée par le discours idéologique ou au contraire mise en branle par la pensée critique.

Ces deux principes d’analyse historique – la contradiction entre les forces productives et les rapports sociaux d’une part et la représentation du mode de production dans les idéologies d’autre part – ne sont pas des clés d’interprétation qui livrent le secret de toute situation ou de tout événement. Ils posent plutôt les jalons d’une méthode servant de « fil conducteur »4 à la compréhension de l’histoire. Ils permettent en quelques sortes la formulation d’hypothèse qui doivent toujours être expérimentées par une analyse approfondie de leur objet d’étude, dans le détail d’une enquête historique.

Pour pouvoir employer les machines dans le travail, il n’a pas suffi de les implanter sur le lieu de production et de créer un nouveau droit du travail : il a fallu au préalable que le travail soit fragmenté dans le cadre de la division manufacturière du travail

Ainsi, s’il est facile de repérer dans le cours de l’évolution historique des sociétés des grandes époques, qui correspondent à chaque fois à des modes de production distincts (production familiale, production patriarcale, production féodale, production capitaliste), il devient beaucoup plus difficile d’expliquer les transitions entre ces différents paradigmes sociaux. Alors qu’il avait esquissé son programme en 1856, Marx rencontre ce problème alors qu’il rédige le Capital, lorsqu’il s’intéresse au passage du travail artisanal à la grande industrie. Il ne se contente pas d’une explication déterministe, d’après laquelle le progrès technique, avec l’invention des machines, amènerait mécaniquement la mise en place d’un nouveau rapport social de production : le travail salarié en usine. Pour pouvoir employer les machines dans le travail, il n’a pas suffi de les implanter sur le lieu de production et de créer un nouveau droit du travail : il a fallu au préalable que le travail soit fragmenté dans le cadre de la division manufacturière du travail5. Par la perte de savoir-faire impliquée, cette première division a pu mettre en place une première séparation du travailleur et des moyens de production. La manufacture est donc le chaînon manquant, découvert par l’analyse historique, entre la forme traditionnelle du travail artisanal et la forme moderne du travail industriel. On voit à travers cet exemple que le progrès dans l’invention technique n’est donc pas une cause du développement historique, mais qu’il en est une condition non suffisante, à laquelle doit se conjoindre une transformation progressive des rapports sociaux de production (et ici plus particulièrement une nouvelle répartition du savoir entre les travailleurs). La conception matérialiste de l’histoire, telle que nous l’avons présentée, est dès lors tout sauf la recette magique des marmites de l’avenir. Plutôt qu’offrir des solutions toutes faites pour la compréhension du changement historique, elle permet de cibler des problèmes, et seule une enquête rigoureuse pourra apporter des esquisses de réponse à ces questions.

Critique de la simplification de la méthode du matérialisme historique en un dogme absolu

Pour rappel, le concept de « matérialisme historique » fut forgé par Engels peu de temps après ses recherches sur la Dialectique de la nature. Dans cet essai, il tente d’appliquer une même méthode dialectique, expliquant le devenir par la résolution d’une contradiction, à la compréhension de l’histoire des sociétés humaines et à la compréhension de l’histoire de la nature. Ce projet d’unification vise en quelque sorte à fonder la méthode dans une ontologie, c’est-à-dire une doctrine concernant l’être des choses en général, qu’elles soient des réalités physiques ou socio-historiques. C’est cette même tendance à la généralisation de la méthode dialectique en une ontologie générale qui sera approfondie, d’abord par Lénine, puis ensuite par Staline, dans ce qu’on appelle le « matérialisme dialectique », ou DIAMAT6. Pour se faire une idée de cette entreprise théorique, on peut jeter un coup d’œil rapide au traité de Staline intitulé Matérialisme historique et matérialisme dialectique (1938). Ce texte s’inscrit dans un projet plus large, l’Histoire du parti communiste (bolchevik) de l’URSS, dont il constitue le quatrième chapitre, bien qu’étant publié à part. On comprend donc qu’un tel propos théorique répond aussi à un impératif stratégique : justifier la nécessité absolue de la victoire du prolétariat, qui procède de la même logique dialectique que les phénomènes naturels : « S’il est vrai – écrit-il – que le développement se fait par l’apparition des contradictions internes, par le conflit des forces contraires sur la base de ces contradictions, conflit destiné à les surmonter, il est clair que la lutte des classes du prolétariat est un phénomène parfaitement naturel, prévisible. »

Pourtant, cette double tendance inhérente au capitalisme ne conduit pas implacablement à la révolution, elle ne la détermine pas.

On est loin de la perspective de Marx, selon laquelle l’action révolutionnaire demande une véritable action de la classe prolétarienne, initiée par une prise de conscience de sa situation d’exploitation grâce à la critique théorique. Alors qu’il maintient une conception ouverte de l’histoire, la dialectique matérialiste verse dans le fétichisme : au sens strict elle confond des réalités sociales avec des réalités naturelles. Pour bien comprendre la différence entre ces deux conceptions de l’histoire, on peut rappeler la distinction essentielle entre un simple déterminisme d’après lequel l’action des hommes procède nécessairement des contradictions économiques, d’un conditionnement de l’action révolutionnaire. Comme le montre Marx dans l’étude des crises cycliques de surproduction, la contradiction du capitalisme met en place les conditions d’une action révolutionnaire. D’une part elle dévoile l’absurdité d’un système qui produit toujours plus en privant un nombre toujours plus grands de personnes de la jouissance de cette surproduction. Et d’autre part, la massification de l’échelle de la production dans les usines permet la constitution d’une classe ouvrière, pouvant agir collectivement. Pourtant, cette double tendance inhérente au capitalisme ne conduit pas implacablement à la révolution, elle ne la détermine pas. Elle en est une condition certes nécessaire mais non suffisante à l’action révolutionnaire. Un dépassement du capitalisme n’est possible que si la prise de conscience de l’exploitation est suffisamment aboutie pour dépasser les idéologies qui la dissimulent aux yeux du travailleur lui-même. La lutte des classes ne peut donc fonctionner qu’en lien avec un travail théorique critique, constituant la conscience des travailleurs comme conscience révolutionnaire.

Il est donc absolument essentiel de dénoncer une représentation trop simpliste du matérialisme historique selon laquelle la superstructure (c’est-à-dire l’ensemble des représentations qui nourrissent la pensée) est simplement déterminée par l’infrastructure (c’est-à-dire le mode de production économique). Il est bien plus intéressant de distinguer deux manière de se représenter l’infrastructure : (1) un mode de pensée idéologique qui vise à maintenir en place le mode de production dominant. Des tels idéologies comme la liberté d’entreprendre et le respect de l’ordre, inscrites dans les manières d’être et d’agir des individus par des institutions comme l’école ou la religion, permettent de reproduire les rapports sociaux qui maintiennent en place le système capitaliste7 ; (2) un mode de pensée critique ayant pour but la transformation radicale de ce mode de production8, par la mise au jour de l’exploitation et la critique des rapports de domination qui la soutiennent. C’est une telle pensée critique qui permet aux individus d’agir en vue de la transformation du monde social, contre une pensée réactionnaire et conservatrice, garante du statu quo. En ce sens, la théorie est elle-même un levier de la pratique : elle n’est pas que passivement conditionnée, mais est elle-même condition d’une action révolutionnaire.

La conception matérialiste de l’histoire peut-elle être un « fil conducteur » des luttes actuels ?

A condition de concevoir la méthode de Marx comme une méthode ouverte, il est possible de s’en servir comme d’un guide dans la mise en œuvre des luttes actuelles. On peut prendre trois cas paradigmatiques pour illustrer cet usage renouvelé :

Comment comprendre les conflits géo-politiques internationaux, notamment les causes des affrontements qui se déroulent au Proche et Moyen-Orient ?

la lecture religieuse des conflits dissimule les antagonismes de classe qui traversent les sociétés

La théorie la plus en vogue consisterait à les réduire à des conflits idéologiques, d’après l’infâme idée d’un Choc des civilisations (1993) développée par Samuel Hutington. La haine de l’Occident nourrie par les discours religieux fondamentalistes serait le signe d’une opposition irréductible de deux cultures, de systèmes de valeurs et de croyances. On est pas loin d’une justification des interventions militaires impérialistes par une supériorité d’une prétendue civilisation occidentale… De même, on peut s’épuiser à expliquer l’émergence de Daesh à partir d’une opposition entre les Sunnites les plus radicaux et les Chiites du gouvernement Maliki en Irak et du régime de Bachar al‑Assad en Syrie. Mais cette simplification conduit à faire l’impasse sur les conditions de vie matérielles qui ont conduit à cette situation conflictuelle : notamment l’embargo sur l’Irak suivi de l’intervention américaine, ayant paupérisée une grande partie de la population du pays. L’idéologie religieuse n’est là encore qu’une manière de s’approprier cette misère à des fins politiques de domination, au lieu d’en faire le ressort d’une lutte révolutionnaire pour l’émancipation. De plus, la lecture religieuse des conflits dissimule les antagonismes de classe qui traversent les sociétés. Par exemple, on a tendance à réduire le conflit Israélo-palestinien à un affrontement entre deux nations et deux religions, en oubliant que les deux peuples sont des sociétés traversées par des conflit sociaux. Ce second point de vue permettrait d’envisager des solidarités concrètes au sein de la classe exploitée, par-delà les frontières idéologiques.

Comment comprendre dès lors la fonction des idéologies dominantes

Contre un réductionnisme économique, qui soutient que le racisme et le patriarcat ne sont que des illusions, détournant la lutte du seul combat révolutionnaire de la classe ouvrière, il convient plutôt de montrer que ces idéologies visent à renforcer et soutenir l’exploitation.

Affirmer le point de vue de la classe à partir des contradictions économiques qui animent les sociétés, ce n’est pas pour autant nier l’existence d’idéologies, qui jouent un rôle bien précis dans le maintien du rapport de domination9. Contre un réductionnisme économique, qui soutient que le racisme et le patriarcat ne sont que des illusions, détournant la lutte du seul combat révolutionnaire de la classe ouvrière, il convient plutôt de montrer que ces idéologies visent à renforcer et soutenir l’exploitation. Plutôt qu’un simple racisme, il y a une véritable dynamique de racialisation des rapports sociaux, qui vient légitimer une exploitation sans borne pour un groupe entier de la population. Étant considérés comme moralement inférieurs, moins doués pour l’apprentissage, mais physiquement performants, des individu.e.s sont assigné.e.s « naturellement « aux tâches les plus ingrates et aux travaux les moins bien rémunérés.

Comment comprendre, en particulier, la fonction de l’idéologie patriarcale ?

L’idée que la femme est naturellement vouée à des travaux domestiques, à l’élevage de sa progéniture et à l’entretien de son mari, ne peut se comprendre qu’à condition d’élargir l’étude de la production des biens à l’étude de la reproduction de la force de travail. D’après Marx, le lieu central de l’exploitation capitaliste est le travail salarié, à l’usine ou dans les bureaux. Une perspective matérialiste aurait donc pour but d’étudier ce mode de production pour dévoiler cette exploitation. Toutefois, on peut montrer qu’un des apports fondamentaux du féminisme contemporain10 est d’avoir élargi la conception matérialiste de l’histoire, de l’étude du mode de production à l’étude du mode de reproduction. En effet, le capitalisme ne fonctionne pleinement qu’à condition de déléguer l’entretien et le renouvellement de la force de travail aux femmes travaillant pour lui sans rémunération, et donc dans une condition servile. La transformation des rapports sociaux visée par la lutte révolutionnaire ne dépend donc pas simplement du renversement du mode de production mais aussi du dépassement du mode de reproduction.

la genèse du capitalisme n’a pas simplement reposé sur la séparation des moyens de travail et de la force de travail, par l’appropriation primitive des terres, mais aussi sur l’appropriation primitive du corps des femmes, dédié à la reproduction et à l’entretien des futurs travailleur.s.es

Pour illustrer ce point, on peut s’appuyer sur le propos de Silvia Federici, en introduction de son ouvrage Caliban et la sorcière. Elle y démontre, par l’étude des chasses aux sorcières, que la genèse du capitalisme n’a pas simplement reposé sur la séparation des moyens de travail et de la force de travail, par l’appropriation primitive des terres, mais aussi sur l’appropriation primitive du corps des femmes, dédié à la reproduction et à l’entretien des futurs travailleur.s.es. C’est ainsi que toutes les pratiques qui échappaient au foyer domestique et tous les savoirs qui garantissait aux femmes un contrôle sur leurs propre corps, ont été progressivement bannis de la société bourgeoise naissante par la diabolisation des sorcières. C’est ainsi, dit-elle, que « la reconstruction de l’histoire des femmes ou la perspective féministe sur l’histoire obligent à redéfinir de façon fondamentale les catégories historiques admises et à rendre visibles des structures de domination ou d’exploitation. »

Par ces deux problèmes (2) (3), on comprend que les catégories « patriarcat » et de « racialisation » ne sont pas que de simple construction culturalistes répondant d’une idéologie illusoire, mais qu’elles sont de véritables spécification de la classe, permettant la reproduction des rapports sociaux de production. Une conception ouverte du matérialisme historique se doit d’intégrer de telles catégories dans sa critique des rapports sociaux de domination, pour en faire des objectifs de lutte cohérent avec l’émancipation de toute la classe exploitée.

Bibliographie indicative

Marx « Thèses sur Feuerbach »
Marx et Engels, L’idéologie allemande
Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, introduction
Marx, Le Capital LI, notamment « Division du travail et manufacture » ch. XIV, « La reproduction simple » ch. XXIII, « Le secret de l’accumulation primitive » ch XXVI.
Engels, Dialectique de la nature
Henri Lefèbvre, Le matérialisme dialectique
Silvia Federici, Caliban et la sorcière


1 On a l’habitude de distinguer les hégéliens de droite, ou vieux-hégéliens, qui sont plus conservateurs, des hégéliens de gauche, ou jeunes-hégéliens, partisans progressistes d’un libéralisme politique (voire de l’anarchisme pour Max Stirner). Mais Marx leur adresse un même reproche : croire que ce sont nos belles idées, novatrices et révolutionnaires, qui vont changer le monde, et non pas d’abord l’action conjuguée des travailleurs.
2 Contrairement à l’activité des autres êtres vivants qui interagissent directement avec leur environnement, l’être humain produit des outils qui lui permettent de mieux satisfaire ses besoins (il ne se contente pas non plus simplement de se saisir d’objets tout fait dans la nature pour s’en servir comme des outils, mais il fabrique artificiellement des outils).
3 Marx refuse de considérer la pensée comme une activité d’un pur esprit désincarné. Elle repose elle-même sur des actes matériels, et avant toute chose sur le langage dans sa dimension symbolique.
4 L’expression est de Marx. Il l’emploie à plusieurs reprises tout au long de sa vie.
5 L’exemple le plus connu est celui de la fabrique d’épingles décrite part Adam Smith, dans laquelle le processus de production est fragmenté en une multitudes de tâches simplissimes, effectuées par des ouvriers particuliers. La productivité peut ainsi être décuplée, avant même l’introduction des machines.
6 De l’allemand « Dialektischer Materialismus ».
7 Comme l’indique Marx dans un chapitre essentiel du premier livre du Capital, un mode de production doit sans cesse reproduire ses conditions de fonctionnement pour pouvoir perdurer. Celles-ci sont non seulement matérielles (il faut toujours renouveler les usines, les moyens de production, et la force des travailleur.s.es) mais aussi sociales. La séparation du capital et du travail, de la propriété des moyens de production et des individus qui travaillent, ne va pas de soi. Si elle est mise en place à l’origine par l’expropriation dans le cadre de l’accumulation primitive, elle doit sans cesse être entretenue et légitimée par un ensemble de discours, de normes et de représentations, qui font passer pour ‘normale’ une situation profondément injuste. A titre d’exemple, on pourrait mentionner le mythe américain du self-made man, entrepreneur capitaliste ne devant sa richesse qu’à son propre acharnement, alors qu’il a pu tirer profit du vol des terres amérindiennes et du travail non-payé de ses esclaves.
8 Et non pas simplement sa réforme, qui permettrait de sauver le capitalisme de sa propre perte (comme la mise en place du compromis fordiste comme manière de désamorcer le conflit social).
9 Ou comme indiqué plus haut, dans la reproduction des rapports sociaux de production.
10 On peut penser aux travaux de Christine Delphy ou de Silvia Federici.

Entretien avec Yanar Mohamed et Muayad Ahmed du parti communiste ouvrier d’Irak.

Marie : Muayad, pouvez-vous commencer par vous présenter, ainsi que votre organisation ?

Muayad : D’accord, merci beaucoup de m’accorder cet entretien. Mon nom est Muayad Ahmed, j’appartiens au PCOI1 et je suis secrétaire du comité central du parti. Comme vous le savez, notre organisation existe depuis 1993. Nous avons été engagés dans des activités politiques tout au long des vingt dernières années. A l’origine, le PCOI fut formé pour unifier les activités de quatre organisations au sein du parti – toutes ont adapté leurs idées, leur programme et leur conception du communisme ouvrier. Trois des organisations étaient localisées au Kurdistan2 tandis que l’autre provenait d’une autre région en Irak. L’une des trois premières avaient en outre des liens avec une organisation à l’intérieur de l’Irak, plus au sud. La parti, formé de ces différentes organisations, a pu entreprendre ses premières activités.

Avant son existence, nous avions certes des mouvements organisés en conseils populaires ou en conseils ouvriers au Kurdistan, menés par ces organisations. Nous avons donc continué dans cette voie, avec des activités qui avaient principalement lieu au Kurdistan, car il était trop problématique et risqué de mener des actions politiques dans le reste de l’Irak (même si nous avions là-bas notre organisation entreprenant des activités clandestines). Puis en 2003, lorsque Saddam Hussein fut renversé et que la guerre impérialiste en Irak fut déclaré par les États-Unis, nous sommes donc retourné là-bas pour commencer à y travailler publiquement. Tout d’abord, nous avons ouvert des locaux à Bagdad. Puis, grâce à l’aide du parti et des activistes sympathisants, nous avons établi une union des chômeurs d’Irak. Ensuite, nous avons participé à la création d’un comité pour rassembler les organisations politiques déjà existantes, appelé la « Fédération des conseils ouvriers d’Irak ». Avec Yanar et d’autres activistes, nous avons aussi créé l’OWFI, l’organisation pour la liberté des femmes d’Irak. Depuis 2003, date à laquelle nous avons entrepris ce travail et mené ces actions en Irak, nous avons traversé onze années de luttes sur de nombreux terrains. Nous nous sommes battus pour l’avancée du mouvement ouvrier, du mouvement des femmes, du mouvement socialiste, et de la gauche en Irak.

Marie : Ok. Avant d’aller dans le détail, puis-je vous demander, Yanar Mohammed, de vous présenter ?

Yanar : Je suis née à Bagdad, où j’ai mené la plus grande partie de ma vie. Dans ma jeunesse, ce pays était sous le joug de la dictature Baas3 de Saddam, et nous n’avions aucun droit en ce qui ce qui concerne les activités politiques. Nous étions nombreuses à en avoir conscience, aspirant à l’émergence d’une réaction révolutionnaire, ou quelque chose qui puisse nous lier au communisme. Certes, durant toute cette période de ma vie passée sous la dictature de Saddam, le pays a dû subir des sanctions économiques4 qui nous ont frappé suite aux dix ans de guerre contre l’Iran durant laquelle le peuple irakien a tant souffert. Mais les années de sanctions économiques, qui ont eu lieu les années ayant suivi la première guerre impérialiste américaine en Irak, ont infligé au peuple une souffrance bien plus grande encore. Il n’aura fallu que trois ou quatre ans avant que le peuple ne pressente la menace de ne pas avoir assez à manger : les gens ont commencé à faire face à des situations de famine ou de pauvreté extrême. À l’époque où j’étais à Bagdad, avant donc que je ne quitte cette ville, nous vivions sous la pression de la dictature nationaliste arabe et de la famine infligée par l’ONU et les USA au peuple irakien. Voilà donc la situation dans laquelle j’ai grandi, avant que je ne puisse quitter l’Irak pour partir au Canada. C’est là-bas que j’ai rencontré des militant.e.s du parti communiste des travailleur.se.s, qui m’ont fourni un bon modèle de résistance au programme des nationalistes arabes auxquels nous faisions face en Irak ; aussi un bon modèle de vie sociale dans laquelle femmes et hommes peuvent être égaux, car la femme peut y être considérée comme l’égal – et pas moins ! – de l’homme ; un bon modèle à mettre en place en Irak une fois que le marasme politique nous aurait laissé une place pour travailler en tant que mouvement politique.

Ma première affinité pour ce parti politique tenait principalement à la priorité qu’il accordait à la cause des femmes. Mais d’autre part, il se distinguait des partis élitistes par la manière dont il traitait des inégalités. Par exemple, en ce qui concernait une future réglementation du travail, non pas comme utopie, mais comme mode d’organisation, il y avait tant de débats au sein du mouvement des travailleur.s.es, même avant mon retour en Irak ! Il s’agissait de savoir comment ce parti devait agir auprès des travailleur.s.es, plutôt que de tenir un discours élitiste à propos des travailleur.se.s.

Ce sont donc tous ces débats réunis qui ont tissé la toile de fond de ma réflexion lorsque je suis revenue en Irak pour retrouver les camarades, dans le but de préparer le terrain à un nouvel avenir pour le pays, qui permette à la fois la réalisation d’une égalité économique et d’une égalité sociale. Et je savais à l’époque que mon combat était avant tout celui des femmes luttant pour l’égalité, en vue d’une monde meilleur.

Donc, lorsque les camarades ont commencé à établir le plan de l’organisation sociale des travailleur.s.es communistes en Irak, mon rôle était de fonder une organisation des femmes qui ne compromette pas le statut social des femmes (et bien entendu leurs droits économiques) et qui fasse entendre sa voie, en face des traditions et dérives misogynes qui existaient même dans les cercles de gauchos.

Avec un de mes collègues du parti – Nasik Ahmad, nous avons commencé à débattre de ce qu’il fallait mettre sous le terme ‘organisation’. D’après moi, c’était autour du mot ‘liberté’ que l’on devait construire quelque chose, sans craindre d’utiliser ce terme. Nous avions notamment le pressentiment qu’un avenir islamiste se préparait pour l’Irak. C’est ainsi qu’en 2003, nous avons arrêté un nom : l’Organisation pour la Liberté des Femmes, et non pas des femmes irakiennes, car toute femme qui vit dans cette ère géographique doit être considérée par cette organisation.

C’est donc en 2003 que l’Organisation pour la Liberté des Femmes a vu le jour en Irak, et je suis très fière d’avoir joué un rôle important dans sa création. Nos camarades, et plus particulièrement Muayad, nous ont aidé à rédiger cette déclaration dans laquelle nous avons défini l’avenir et assigné les tâches de cette organisation comme des buts à atteindre par l’analyse et la compréhension politique de tous les problèmes concernant l’émancipation des femmes. C’est de là que nous sommes parti.e.s. C’est de là que je suis partie, en 2003 à Bagdad, par la prise de position et la compréhension politiques, avec le soutien des camarades, de mon collègue Nasik Ahmed, et une troisième collègue, qui était restée à l’étranger. C’était là le tout début de l’Organisation pour la Liberté des Femmes en Irak.

Depuis cette date et jusqu’à présent, nous avons vu s’écrire de nombreux chapitres de la lutte politique en Irak. Certains d’entre-eux était vraiment au cœur des débats, dans une société où la droite, la gauche et d’autres mouvements politiques se déchiraient autour de la question du droit des femmes. D’autres, plus concrets, portaient sur la manière d’approcher les problèmes rencontrés par les femmes : que faire lorsque l’on assiste à des trafics de femmes en Irak ? Que faire face à des problèmes dont ne se sont pas vraiment emparés les précédents mouvements de gauche, comme les crimes d’honneur commis contre des femmes, qui n’étaient pas encore comptés au nombre des problèmes soi-disant féministes ? Nous avons donc traversé de nombreuses luttes, en nous demandant par quoi commencer, comment y travailler, comment joindre la vie politique à la vie organisationnelle et comment convier plus de femmes à rejoindre cette organisation, tout en gardant le cap sur l’émancipation des femmes, pour que ces dernières soient les forces révolutionnaires de notre société. Nous avons donc travaillé dans un contexte très exigeant, parce qu’il faut toujours coopérer avec les autres mouvances féministes qui vous entourent, la plupart partageant une compréhension bourgeoise ou libérale du problème des droits des femmes. Il y avait donc de nombreux défis à relever, mais depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, nous avons persisté, et nous sommes considéré.e.s comme l’aile progressive la plus à gauche du mouvement des femmes irakiennes.

Anaïs : Peux-tu préciser combien de femmes font aujourd’hui parti de l’OWFI en Irak?

Yanar : Il est difficile d’arrêter des chiffres, mais il est sûr que notre présence est plus forte à Bagdad, notre QG. Notre seconde antenne est à Samarra5, qui représente dans cette partie de l’Irak un îlot entouré par l’État islamique. Notre troisième antenne est à Basrah6, où notre activité mobilise plus de femmes syndicalistes que de femmes activistes, si je peux m’exprimer ainsi. Enfin, notre quatrième antenne est à Hawijah7, dans un zone entièrement contrôlée par l’État islamique, et nous y agissons d’une manière spécifique, car nous avons à faire à des générations d’enfants victimes de la guerre. Dans chaque région d’Irak, nous adaptons notre discours pour affronter les problèmes qui lui sont spécifiques, en menant un travail d’équipe. Mais dans chacune de ces villes, notre entreprise repose sur le rassemblement communiste des travailleur.se.s qui partagent notre vision politique, nos analyses et notre projet de réunir plus de femmes dans le mouvement.

C’est difficile à dire, mais je pense que le nombre d’activiste est de l’ordre de quelques centaines. Je parle là des groupes les plus actifs de l’OLFI, qui partagent vraiment les buts poursuivis par l’organisation et qui s’efforcent de prendre part à la lutte menée par l’OLFI.

Marie : Ok, très bien. Puis-je ajouter, pour préciser, que tu es membre du comité central des travailleur.se.s du parti communiste ?

Yanar : Suite à mon retour en Irak, en 2003, j »étais très enthousiaste de trouver un tel parti et de pouvoir lui consacrer toute mon énergie, d’autant plus que j’avais vécu là-bas une grande partie de ma vie sous une dictature. Mais sur les questions de l’organisation et de la vie militante, je n’y connaissais vraiment rien. Après la première conférence que nous avons organisé en Irak, les camarades m’ont poussé à devenir membre du comité central. Cela m’a vraiment lancé pour de bon dans la vie politique et j’ai eu de la chance de pouvoir jouer un tel rôle, notamment pour renforcer mon travail auprès des femmes. Cette conférence a eu lieu en 2005, et je suis membre du comité central depuis cette date.

Marie : D’accord. Peut-être qu’il est temps d’aborder la situation actuelle en Irak. Serait-il possible de nous expliquer quelles sont les forces présentes sur le terrain ? Notamment en ce qui concerne les forces impérialistes et nationalistes.

Muayad : Pour le moment, la situation en Irak résulte des onze dernières années de l’histoire du pays. En effet, la chute de la dictature Baas a laissé place à un système instauré à la fin de la guerre par les Américains, et c’est l’administration américaine qui tirait les ficelles d’un pseudo‑gouvernement. Ce système, étant donné les règles du jeu en Irak, laissait le gouvernement du pays entre les mains de l’islam politique des Chiites et des Sunnites et des nationalistes kurdes et arabes. Tout cela pour dire que ce système repose sur des divisions sociales suivant avant tout des oppositions ethniques et communautaires.

Marie : C’est donc une coalition entre les Chiites et les Sunnites, et entre les nationalistes arabes et kurdes.

Muayad : Oui, c’est pour cela que nous le désignons comme un type de système politique à la fois islamiste et nationaliste. Dès le début, cela a été arrangé en vue de diviser la société d’après des regroupements et des appartenances ethniques et nationales. Ils se sont ensuite rassemblés dans une coalition, qui n’avait d’autre but que de de partager la richesse et le pouvoir de la société d’après cette division communautaire et sectaire. Ce système, en place depuis 2004 je crois, un an après l’administration américaine du pays, a favorisé la guerre, le meurtre et les massacres perpétrés durant les onze dernières années par les groupes terroristes. Le nombre des victimes s’élève à un million ou plus : tous ces gens ayant été tués et massacrés en Irak.

Donc dans ce système, les conflits entre les partis nationalistes et les partis islamistes ont continué sans répit durant les onze dernière années. Mais après un certain temps, nous avons pu voir en Irak le camp des partis politiques et des forces d’opposition se développer dans deux directions : d’une part Al-Qaïda qui a pu s’établir dans la région sunnite en lien avec les forces de l’ancien régime baassiste, des nationalistes arabes ; et d’autre part les forces nationalistes arabe et islamiste, j’entends par là une sorte de mélange entre le nationalisme et l’islamisme. Ces derniers ont réunis leurs forces et sont devenus le principal pouvoir d’opposition au gouvernement dans ces régions. En 2005, des élections ont eu lieu. Ce sont les partis chiites, tenant de l’islam politique, qui ont rassemblé le plus grand nombre de votes. Ils avaient donc la main mise sur le gouvernement, en coalition avec le gouvernement spécifique du Kurdistan. Dans cette région, le système politique est aussi régi par des élections, et les plus gros partis – PDK8 et PUK9 – ont réunis la majorité des votes. C’est donc le contrôle de tout le système politique irakien qui reposait dans les mains de ces deux blocs, organisés en partis politiques : les partis de l’islam politique chiite et les partis du nationalisme kurde, tout particulièrement le PDK, qui est basé à Erbil10, la capitale.

Ainsi, les nationalistes arabes et les Sunnites appartenant à l’Islam politique ont été tenus à l’écart du gouvernement du pays, et ce fut à nouveau le bain de sang. Par la suite, les contradictions que de telles violences impliquaient, ainsi que les désastres auxquels l’Irak a dû faire face, ont créé les conditions d’un départ des forces des Nations Unies, des forces américaines et anglaises en 2011.

Puis le gouvernement Maliki11, qui appartient à l’Islam politique chiite, a durci sa ligne pour verser dans le despotisme et la dictature, au point de faire tomber le pays dans un profond chaos. Des dissensions et des troubles éclatèrent de toutes parts, entre ces différentes régions à l’est de l’Irak, au nord et au nord-ouest, ce qui engendra à nouveau toute une série de meurtres et de massacres. Dans tout ce marasme, Mossoul12 n’a cessé d’être une zone très problématique. Une telle situation convergea au mois de juin passé vers la prise de contrôle de cette ville par les forces de Daech, ou État islamique, qui était déjà bien installé en Syrie. A partir de ce moment, en juin, la carte politique de l’Irak fut complètement redessinée.

Marie : En quel sens ?

Muayad : En fait, cela leur a permis de devenir une force très puissante en Irak, au point de menacer la sécurité du pays tout au long de la frontière de 1000 km avec le Kurdistan, autour de Bagdad et d’un grand nombre de villes et de régions aux alentours des territoires qu’ils contrôlent désormais. Ils se sont emparés de Tikrit13, de Baiji14, de certaines zones de Baiji, et contrôlent Mossoul en sa totalité. Ils se lancent à l’assaut de Sinjar15, de Senghal. C’est ainsi qu’ils ont initié cette série de massacres, de tueries et d’atrocités.

Anaïs : Je me permets de poser juste une question. Vous vous êtes opposés à l’intervention militaire des Etats-Unis en 2003. Quel rôle ont-ils joué tout au long de cette longue décennie ?

Muayad : Pour le moment, je me suis contenté de décrire la situation. Il me faut maintenant revenir sur son analyse. Toute cette situation découle de l’intervention américaine. Ce fut le point de départ de tous les problèmes. Ils ont envahis l’Irak pour mettre en place un système politique désastreux fondé sur des divisions sectaires et ethniques. Dans ce qui s’est ensuite passé, force est de reconnaître qu’ils ont dû essuyé une défaite en Irak. L’occupation américaine en Irak fut aussi un désastre pour eux, et ils se sont vus contraints de quitter le pays. C’était en 2011. En juin 2014, ils sont revenus en Irak sous prétexte de bombarder Daesh. Et aujourd’hui, les Etats-Unis, les puissances occidentales et l’OTAN déterminent la ligne politique de l’Irak bien plus profondément qu’il y a trois ans. Ils plantent déjà le décor, dans cette situation actuelle, pour une ou deux décennies des mêmes bains de sang, des mêmes incertitudes, de la même insécurité régnant dans la région, et se donnent déjà les garanties de leur propre pouvoir et des projets politiques qu’ils entendent poursuivre en Irak et au Moyen-Orient. On peut donc dire que l’ensemble de cette situation est avant tout un produit de l’intervention américaine en Irak.

Mais c’est aussi un produit de l’Islam politique et des partis nationalistes présents en Irak, représentants les principales forces traçant les contours de la politique au sein du pays. Cela étant, nous ne devons pas oublier les puissances spécifiques qui s’affrontent à travers ces deux forces. D’abord, nous avons la ligne turco-saoudienne, soutenue par les Etats-Unis, l’OTAN, dans laquelle se range Israël d’une façon ou d’une autre. Dans les rangs de l’autre camp, nous trouvons l’Iran, et Assad en Syrie soutenu par la Russie et la Chine. Ces deux camps impérialistes interviennent dans la politique en Irak, intensifiant leurs actions depuis les deux dernières années durant lesquelles le rôle joué par l’Iran dans le tracé de la ligne politique du pays fut considérable. Cela s’explique à partir de l’hégémonie de l’Islam politique chiite dans la politique du gouvernement irakien. Toute cette situation en Irak peut donc être vue comme la manifestation de ces affrontements entre deux camps impérialistes au sein de l’Irak, sans oublier le rôle central joué par les évolutions du conflit syrien.

Pour résumer, il faut noter que Daesh contrôle à présent un tiers du territoire et que la majorité du gouvernement est issue des partis de l’Islam politique chiite. Ces derniers essayent aussi de mettre en place un nouveau gouvernement de coalition avec les nationalistes kurdes, mais aussi avec une partie des nationalistes arabes appartenant à l’Islam politique sunnite. Cette coalition est représentée par le gouvernement Abadi16, sous l’égide des Etats-Unis et de l’Iran. C’est là un signe de l’incertitude qui pèse encore sur le fonctionnement d’une telle coalition. Nous devons très probablement nous préparer à affronter une nouvelle décennie de bains de sang, d’incertitude et d’insécurité. C’est ainsi que la situation a été mise en place par le camp de la bourgeoisie.

Cependant, reste à interroger la place de la classe des travailleur.s.es, c’est-à-dire de la majorité des gens qui souffrent de cette situation afin qu’ils puissent jouer leur rôle politique et tracer une autre voie pour la politique en Irak. En tant que parti politique et organisation sociale travaillant dans ce pays, notre but est de mobiliser ce troisième camp – une force qui repose sur l’appartenance de classe – en lui donnant les moyens de lutter. Il s’agit de le rendre assez puissant pour pouvoir intervenir politiquement et transformer la politique irakienne.

Marie : Ok. Yanar, est-ce que tu veux ajouter quelque chose ?

Yanar : Bien sûr, mais je préfère souvent simplifier un peu les choses pour me les rendre plus compréhensibles. Pour proposer ma lecture de cette carte très complexe, je dirais que l’occupation américaine de l’Irak a confirmé ceci : les partis politiques soutenus n’ont rien à voir avec les luttes des travailleur.s.es. Toutes les tendances politiques bourgeoises œuvrant sur le terrain ont été soutenues et renforcées, qu’elles soient islamistes ou nationalistes et ethniques. Et même ces tendances politiques qui n’étaient pas des partis politiques développés ont été soutenues par la classe au pouvoir en Irak et donc en fin de compte par la classe bourgeoise.

Bien que les partis nationalistes kurdes étaient déjà au pouvoir, les Américains ont dès le début choisi de les soutenir, tandis qu’au centre et au sud de l’Irak, les groupes nationalistes arabes de Sadam ont été démis du pouvoir durant l’occupation pour être remplacés par les partis islamistes chiites. Alors qu’ils étaient déjà plus ou moins présents au Parlement, les groupes nationalistes arabes ont été au bout du compte marginalisés et refoulés dans la partie occidentale de l’Irak. Cette région, d’où sont nés les partis nationalistes de Sadam, fut elle-même marginalisée par les partis islamistes chiites dirigeants sous prétexte qu’elle était sunnite. Ce sont donc les conflits entre ces deux groupes en Irak qui ont été en grande partie déclenchés par la faveur des américains pour le parti dirigeant. D’un tel choix découlèrent les prémisses d’un face à face sectaire, ayant lui-même mené à une guerre civile dont le peuple irakien a terriblement souffert.

Tous les partis politiques qui ont été soutenus et choisis depuis 2003 jusqu’à aujourd’hui étaient des partis bourgeois sans lien avec la lutte des travailleur.s.es. On assiste en Irak à une lutte de pouvoir entre ces groupes Et le renforcement de l’islamisme chiite, de son despotisme et de son oppression contre la partie occidentale de l’Irak a favorisé le développement d’une résistance, et a participé à sa transformation. Du nationalisme arabe qu’elle était à l’origine, elle est devenue une opposition islamiste de type sunnite. Sa deuxième génération est alors passée de l’étape Al-Qaïda à Daesh, devenu le parti islamiste d’Irak faisant le plus parler de lui. Les chefs de file de Daesh étaient enfermés dans la prison américaine de Baqubah où ils ont été soumis à la torture de nombreuses années.

Après être sortis pour aller rejoindre le front syrien, en travaillant avec les groupes islamistes en Syrie, ils sont revenus en Irak pour transformer un tiers du pays en l’enfer quotidien que connaissent désormais le peuple, la communauté, les femmes, en commettant des crimes dont même les guerres mondiales n’avaient pas été témoins.

On comprend désormais que l’impérialisme américain a soumis le peuple irakien a une double oppression : celle du gouvernement islamiste chiite et celle de l’opposition de Daesh dans la partie ouest du pays. Le peuple irakien est donc abandonné à sa détresse, devant accepter toute intervention que les Etats-Unis peuvent bien proposer pour le pays. Les gens se sentent démunis et n’ont pas la force de refuser ces interventions militaires, car ils ne peuvent pas attendre de meilleur secours de la part des membres de Daesh, qui font tant parler d’eux. Tous savent bien pourtant que le bombardement des villes de l’ouest du pays ne parviennent qu’à tuer des civils, à détruire les maisons de centaine de milliers de personnes, qui les ont déjà délaissées pour se réfugier ailleurs, et ne reviendront – si jamais ils le peuvent – que pour retrouver des tas de ruines. Ils savent donc que ces interventions militaires n’améliorent pas véritablement leur situation.

J’aimerais donc résumer tout cela par deux résultats auxquels nous ont conduits ces forces politiques. Tout d’abord, le fait que la guerre impérialiste américaine menée en Irak a dépossédé les Irakiens au point de les faire tomber dans la plus grande pauvreté, tout en créant la bourgeoisie de la zone internationale17, bénéficiant d’une richesse et d’une distinction sans précédent d’avec la classe des travailleur.s.es en Irak. C’est là la première chose qu’ils nous ont léguée. La deuxième concerne les mouvements politiques qui ont été créé grâce au soutien de l’impérialisme américain : ceux-ci sont sans conteste inhumains dans leur manière de traiter les gens. Leurs champs de batailles et leurs trophées de guerre se résument au nombre de vies irakiennes perdus dans ces conflits. Il suffit d’allumer le poste de télévision pour voir à chaque fois s’enchaîner les massacres d’Irakiens résultant de ces batailles.

Parvenu à cette situation, le peuple irakien demeure donc extrêmement vulnérable et soumis au bon vouloir de ceux qui lui offrent leur protection contre Daesh. Nous avons atteint un degré d’incapacité politique à faire face à la situation dans laquelle nous sommes plongés, qui reste extrêmement critique pour le moment.

Marie : Je souhaiterais pour continuer que vous nous proposiez votre analyse de la révolution syrienne.

Muayad : Nous savons tous ce qui est arrivé en Syrie : au départ, les gens ont essayé d’entreprendre une révolution victorieuse, à l’instar de ce qui s’était passé en Tunisie et en Égypte. Ce mouvement est directement l’effet de ces révolutions dans cette région. Cela a commencé, il me semble, en mars 2011, trois mois après. Il y a donc directement un lien. A vrai dire, il y a d’abord eu un mouvement de masse en Syrie, et on pouvait voir à la télévision que ces gens revendiquaient dans leurs slogans l’unité du combat de tout le peuple syrien. Ils ont essayé de mettre en œuvre une vraie révolution.

Malheureusement, tellement de facteurs ont concouru pour changer le cours des événements syriens et donner une autre direction à la révolution. Celle-ci, telle qu’elle éclata durant cette première étape, ces premiers jours, fut mise en échec. La situation s’est militarisée et de nombreuses forces réactionnaires ont fait leur apparition sur le champ de bataille en Syrie, dans presque tout le pays. Bien évidemment, c’est le régime de Bachar qui, dès le début, s’est occupé du sale boulot afin de militariser cette confrontation. Lui et ses hommes savaient dès le départ qu’ils ne pourraient plus se défendre si le mouvement de masse prenait de l’ampleur. Ils ont donc fait tout ce qu’ils pouvaient pour militariser les affrontements, et on pourrait le prouver à partir de nombreux détails dans ce qui s’est passé. C’est un régime brutal, et on sait que 200 00018 personnes ont été tué au cours du désastre, de la catastrophe qui s’en est suivi pour la Syrie.

D’un autre côté, les forces spécifiques de l’Arabie saoudite, du Qatar, de la Turquie, bénéficiant du soutien des États-Unis, de l’OTAN et des puissances occidentales, ont en même temps saisi l’opportunité de pouvoir intervenir dans la politique syrienne. Alors que l’Armée Syrienne Libre19 existait déjà, ils ont apporté leur soutien aux groupes islamiques, les ont financés, et leur ont fourni un soutien logistique, bref, tout ce dont ils avaient besoin. Ils ont donc changé artificiellement le cours de la révolution en Syrie. Dès les premiers jours, ou plutôt les premiers mois, la révolution syrienne a été tenue en échec. C’est là ce que nous appelons le « scénario noir » en Syrie. Il suffit de voir que ces forces islamistes contrôlent maintenant plusieurs parties du pays20, tandis que la dictature profite de cette situation pour tuer tout le monde et faire couler le sang. C’est pourquoi nous pensons qu’il n’y a pas aujourd’hui de processus révolutionnaire. Celui-ci a pris fin, et on peut le montrer à l’aide de critères bien précis. S’il est vrai qu’un début de révolution a vu le jour, ce sont ensuite d’autres puissances et d’autres forces qui sont entrées en scène pour décider de la politique de ce pays. Affirmer que le processus révolutionnaire est encore à l’œuvre, ce serait proposer une analyse vraiment mauvaise et non réaliste de la situation. Il faut bien se mettre d’accord sur ce point. Pour le moment, il n’y a pas de révolution en Syrie.

Les forces présentes sur le terrain en Syrie sont des forces réactionnaires. L’État islamique est sans aucun doute le premier ennemi de l’humanité, et c’est par les forces de l’humanité, par les forces de la classe des travailleur.s.es, par toutes les forces progressives de la Terre, qu’il doit être vaincu. De plus, les autres forces qui entrent en scène sont liées à des gouvernements de la région, de même que le régime de Bachar al-Assad est lié à l’Iran, à la Russie, etc. Le scénario qui se déroule en Syrie est donc des plus sombres. Voilà notre manière d’appréhender la situation en Syrie : nous ne croyons pas qu’une révolution a vraiment eu lieu.

Yanar : Je n’ai pas grand chose à ajouter, à part montrer comment cela se traduit du côté des femmes. Au début, durant la révolution en Syrie, on pouvait voir les femmes révolutionnaires occuper la rue, faisant entendre leurs slogans révolutionnaires, s’échinant à nous débarrasser de la dictature. Autant de choses qui nous avaient tous et toutes rendu.e.s enthousiastes de soutenir leur combat progressiste. Finalement, lorsque les forces contre-révolutionnaires sont entrées en scène pour prendre contrôle de la situation, des histoires ont commencé à se répandre au sujet du rôle qu’elles accordaient aux femmes, devenues les victimes de ces groupes militaires au service des plaisirs des combattants d’ISIS, ou d’autres combattants islamistes. Tout le monde a commencé à frémir devant des termes comme « Jihad al Nikah », signifiant le Jihad du plaisir, faisant des femmes des…

Marie : Esclaves du sexe…

Yanar : … des prostituées victimes de cette guerre islamiste. Cela nous a donné une idée de ce que pourrait être le futur de la région, une fois sous leur contrôle. La première fois que nous avons entendu ce terme, nous avons été saisi.e.s d’horreur, mais ce n’était qu’un prémisse de qui qui arriverait par la suite, avec ce que Daesh ferait dans des lieux comme Sinjar et les villes de l’Est du pays.

Marie : Là où ils réduisent les femmes en esclavage.

Yanar : A Sinjar, ils traitent des communautés avec la plus extrême cruauté, sous prétexte que leurs membres ne croient pas au même Dieu, qu’ils ne sont pas … Comment dit-on le fait de ne croire qu’en un Dieu ?

Anaïs : Monothéiste.

Yanar : Oui, ils estiment que les Yezidis ne sont pas des croyants monothéistes, et ils s’arrogent le droit d’être aussi cruels que possible, pour aller jusqu’à décapiter la plupart des hommes et de réduire leurs femmes en esclavage. On en est parvenu à de telles extrémités que dans un même quartier, il arrive parfois qu’un homme achète une femme Yezidi qui cohabitait avec lui, pour l’utiliser comme esclave dans son foyer.

ISIS a fait de ses combattants et de ses partisans de véritables monstres. Le basculement de la révolution en Syrie a ouvert la voie à ces exactions monstrueuses contres les communautés du moyen-Orient. En Irak, nous avons tous et toutes été horrifié.e.s par le génocide commis contre les Yézidis et la réduction en esclavage de près de 1500 femmes – même s’il est difficile de donner un chiffre exact. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une armée de femmes qui sont utilisées comme des esclaves sexuelles. Ce sont des femmes Yézidis, mais pas seulement. Il y a aussi des femmes de Tall’Afar21 et de certaines villes de l’Ouest. C’est avant tout le cas des Yézidies qui est médiatisé, car on a affaire à toute une communauté, tandis qu’il y a aussi des centaines de femmes de Tall’Afar qui ont été réduites à l’esclavage sexuel et violées devant les yeux de leurs maris, par les forces d’ISIS qui ont employé des méthodes politiques et des traitements tristement célèbres sans précédents en Irak.

Ce sont des groupes politiques qui sont nés à la suite de cette soi-disant « révolution » syrienne, en ayant profité du marasme politique pour faire de la région une zone de plus en plus difficile à appréhender. Si l’on essaie de penser au futur de socialisme, et à la manière d’organiser un mouvement progressiste, on peut se sentir désarmé.e devant une telle situation politique, sans trouver aucune prise solide ni porte d’entrée vers une lutte à venir, même si les raisons de la mettre en œuvre sont d’autant plus forte.

Marie : Je voudrais souligner la situation des Rojavas. Nous avons beaucoup entendu parler de l’exemple de Kobane22, de sa résistance bien connue. Je voudrais savoir quel rôle, selon vous, le communiste devrait jouer dans le régime Rojava23.

Muayad : Nous parlons donc désormais de la résistance du peuple ?

Marie : C’est cela, nous parlons de la résistance du peuple, mais aussi du système politique que le PKK entend développer dans cette région.

Muayad : La priorité des gens dans cette région, c’est la menace de Daesh qui pèse sur eux. Ce n’est pas que Kobane qui est concerné. Tous ces endroits du Kurdistan syrien, le Rojava comme tu l’appelles, ont été menacés par Daesh. Ils font donc face à la menace immédiate d’être attaqués et soumis au contrôle de Daesh. Toute personne vivant dans cette région, qu’elle soit, communiste, travailleur.se ou qui que ce soit d’autre, fait face à cette menace. La tâche immédiate qui incombe à chacun d’eux et chacune d’elles est donc de se donner les moyens de lutter pour vaincre cette menace. C’est là le plus important. Nous devons y faire face en Irak et au Kurdistan. Auparavant, nous avons été sous la menace du régime Baas. Lorsque l’on est attaqué, vaincre l’agresseur reste la priorité, et je parle désormais en particulier de la menace de Daesh.

Ceci étant dit, la société ne peut pas être défini à partir de cette résistance. Bien qu’elle soit en état de siège et qu’elle vive sous cette menace, cette société du Kurdistan syrien reste une société composée de classes, de gens, de femmes, de jeunes gens, de différents intérêts et de différentes tendances politiques. On ne peut donc pas tout vouloir définir à partir de cette résistance. Certes, la priorité est de résister à cette menace. Mais cela ne vous empêche pas d’appartenir à votre propre organisation politique, d’avoir votre propre liberté politique, vos propres exigences sociales, vos propres exigences de classe, et tout le reste. Tout cela doit aussi rester votre priorité au sein des domaines dans lesquelles vous œuvrez. Et cela doit être accepté par tous ceux qui cherchent vraiment à vaincre Daesh, sous la menace de Daesh. Donner cette liberté aux gens reste le moyen le plus important pour parvenir à lutter contre Daesh. Tu vois, c’est dialectique, il y a une relation entre les deux. C’est là quelque chose à la portée d’un.e communiste, en œuvrant des sur les deux fronts : tout d’abord vaincre la menace Daesh et ensuite maintenir, préserver et continuer la lutte sociale au sein de ces communautés, en ayant la liberté politique de lutter, de se faire entendre, etc. Et chacun doit être libre, égal, et bénéficier de tous ses droits. C’est là l’enjeu.

Il reste la question de Kobane, qui reste un exemple modèle. Excuse-moi, est-ce que tu veux que j’intègre ici le cas de Kobane dans notre problème ?

Marie : Je pense que c’est bien d’en parler.

Muayad : Kobane a tenu tête à Daesh, et les gens se sont mobilisés, quelque soit l’organisation ou le pouvoir politique qui a supervisé cette résistance. C’est librement que des hommes et des femmes ont entrepris de résister contre la menace de Daesh. Et ce modèle est un très bon exemple, il devrait être mis en œuvre partout ailleurs. Les communistes devraient lui apporter leur soutien. Mais cela n’autorise pas à manipuler ce modèle pour des raisons politiques, en vue de donner le pouvoir à d’autres partis qui contrôlent afin de contrôler toute la région24. C’est la lutte des classes politique au sein de la société qui doit décider de l’avenir politique de cette région, de son destin. Celui-ci doit rester ouvert. Il faut à tout pris éviter d’instrumentaliser la résistance contre Daesh en vue de prendre le contrôle de la région.

Marie : C’est déjà… l’heure. Il restait une question très importante. Comment pouvons-nous, en France, mettre en œuvre une solidarité concrète ? Et enfin, une question plus positive : est-ce que vous croyez encore en la possibilité de bâtir un monde meilleur, malgré le chaos, pour la classe internationale des travailleur.s.es ?

Mais il ne nous reste que cinq minutes pour répondre à toutes ces questions !

[Rires]

Muayad : Nous devrions probablement laisser ça pour plus tard, dans la soirée.

Yanar : Par exemple l’intégrer à la conférence de ce soir.

Marie : Oui, ce serait la solution….

Propos recueillis le jeudi 6 novembre 2014,

1-Parti Communiste Ouvrier d’Irak.

2-Ayant gagné son autonomie suite à la chute de Saddam Hussein, la Constitution d’Irak reconnaît l’indépendance politique de cette région du Nord du pays depuis 2005.

3-Le Baas est un parti politique d’origine syrienne, qui revendique un panarabisme de nature socialiste et laïque dans la lutte pour l’indépendance. La prétention socialiste est vite remplacée par un nationalisme, et les coups d’Etat qui permettent la prise de pouvoir en 1963 en Syrie et en 1968 en Irak mettent en place progressivement les dictatures militaires de Hafez al’Assad et de Saddam Hussein.

4-Plutôt que de renverser Saddam Hussein, la coalition de l’OTAN qui repousse l’invasion irkaienne du Koweit décide en 1990 de soumettre le pays à un embargo économique sur le pays qui détruit l’activité industrielle et affame la population pendant une douzaine d’année. Outre les terribles pertes civiles causées par la famine (estimées à un million), cet embargo a aussi servi les intérêts économiques de certains groupes pétroliers – notamment Total – dans le cadre du programme de l’ONU « Pétrole contre nourriture ».

5-Ville d’environ 200 000 habitants à sur la rive est du Tigre dans la province de Salah ad-Din, à 125 km au nord de Bagdad.

6-Aussi appelée Bassora. Deuxième ville d’Irak qui compte 2 300 000 habitants. Principal port du pays, la ville est située sur le Chatt-el-Arab, estuaire commun des fleuves Tigre et Euphrate, à 55 km en amont du golfe Persique et à 550 km au sud Bagdad. Les syndicats mentionnés sont particulièrement présents dans l’industrie pétrolière.

7-Ville à majorité sunnite, de 450 000 habitants, à 300 km au nord de Bagdad dans la province de Kirkouk.

8-Parti Démocratique du Kurdistan, de centre-droit, conservateur et nationaliste. Grâce à une coalition des divers partis de droite, il détient aujourd’hui la majorité au parlement, et reste principalement implanté au nord de la région.

9-Union des Patriotes du Kurdistan, de centre-gauche, social-démocrate et nationaliste. Il est né du scission du PDK, et reste principalement implanté au sud de la région.

10-Ville de 1 500 000 habitants, qui est aussi la capitale de la région autonome du Kurdistan irakien, à 80 km à l’est de Mossoul.

11-Gouvernement chiite, dirigé par Nouri al-Maliki de 2006 à 2014, tenant d’un islamisme conservateur qui nourrit l’opposition des communautés sunnites. Il a bénéficié d’un fort soutien de Washington dans la constitution d’un prétendu « état de droit », qui s’apparente plutôt à un régime religieux, conservateur et autoritaire.

12-Ville de 1 500 000 habitants, sur la rive du Tigre, à 350 km au nord de Bagdad. Elle est au main de l’EI depuis juin 2014.

13-Ville de 160 000 habitants situé sur le Tigre, entre Bagdad et Mossoul. Prise par les forces de l’EI en juin 2011, mais aujourd’hui récupérée par l’armée irakienne, depuis mars 2015.

14-Ville de 200 000 habitants du Nord de l’Irak, à proximité de Mossoul. C’est un centre industriel et énergétique, doté de la plus grande raffinerie pétrolière du pays. Prise par l’EI en juin 2014 et partiellement récupérée par l’armée irakienne en novembre 2014.

15-Ville de 310 000 habitants du Nord-Ouest de l’Irak, dans la région administrée par le Kurdistan. Elle est assaillie par l’EI en août 2014, qui provoque la fuite de dizaine de milliers de Yézidis. Elle sera reprise en novembre 2015 par les peshmergas kurdes.

16-Du nom du chef de gouvernement, Haïder al-Abadi, qui remplace al-Maliki depuis septembre 2014.

17-La zone internationale, ou « zone verte », est une forteresse de 10km2 du centre de Bagdad, où réside la haute bourgeoisie et les dignitaires du pouvoir. Depuis 2003 et suite à la persistance des attentas à la fin de la guerre, elle est hautement protégée par une entreprise londonienne spécialisée dans la sécurité : construction de murs bétonnés et de barbelés. Elle abrite désormais la plupart des représentants internationaux, et regroupe les ambassades étrangères en son sein.

18-Aujourd’hui, un an et demi plus tard, ce chiffre s’élève à 470 000 victimes, 11,5% de la population tuée ou blessée et 45% de la population déplacée (d’après un rapport du Syrian Centre for Policy Research daté du 11 février 2016).

19-L’ASL est une organisation regroupant un ensemble de groupes armés combattant contre de régime de Damas et contre les islamistes d’al-Nosra et de Daesh. On y trouve diverses factions aux orientations politiques variées, laïques ou religieuses, socialistes ou libérales. Leur terrain recule de plus en plus, devant le soutien international apporté par Moscou et Téhéran à Bachar al-Assad.

20-Aujourd’hui, ces possessions ont beaucoup reculées, pour se réduire à une large bande dans le désert au nord-est du pays. De nombreux territoires à la frontière turque ont été récupérés par les peshmergas kurdes depuis la résistance de Kobané.

21-Ville de 170 000 habitants au Nord-Ouest de l’Irak, à 70km de Mossoul.

22-Ville kurde de 45 000 habitants du Nord-Ouest de la Syrie, proche de la frontière turque, reconquise par les YPD forces armées du PYD (parti de l’union démocratique kurde) en janvier 2015. Cette victoire a marqué le début du recul des forces de l’EI en Syrie, et la consolidation d’un territoire kurde indépendant.

23-Nom donné au Kurdistan occidental occupant le nord de l’ancien territoire syrien.

24-Notamment le PYD, parti de l’union démocratique des kurdes de Syrie, très proche du PKK.

Projection-débat autour du film « Entrée du personnel »

Entrée du personnel, un film de Manuela Frésil, a été réalisé à partir de récits de vie de salarié-es et de scènes tournées dans de grands abattoirs industriels.

« L’abattoir est loin de tout, tout au bout de la zone industrielle. Au début, on pense qu’on ne va pas rester. Mais on change seulement de poste, de service.
On veut une vie normale. Une maison a été achetée, des enfants sont nés. On s’obstine, on s’arc-boute. On a mal le jour, on a mal la nuit, on a mal tout le temps.
On tient quand même, jusqu’au jour où l’on ne tient plus. C’est les articulations qui lâchent. Les nerfs qui lâchent. Alors l’usine vous licencie.
À moins qu’entre temps on ne soit passé chef, et que l’on impose maintenant aux autres ce que l’on ne supportait plus soi-même. Mais on peut aussi choisir de refuser cela. »

La projection sera suivie d’un débat avec Philippe Davezies, chercheur en médecine et santé au travail.
Événement co-organisé avec l’association Ciné Travail.

Le mardi 27 mai 2014 à 18H30.

Université Lyon 2 (quais)
4 bis rue de l’université
69007 Lyon