Six mois rouges en Russie, de Louise Bryant.

Jeune journaliste américaine, Louise Bryant se rend en 1917 en Russie, peu après la révolution de février. Elle y rejoint son compagnon, John Reed, journaliste lui aussi qui passera dans la postérité pour son œuvre majeure : Dix jours qui ébranlèrent le monde (réédité dans une superbe édition augmentée par Nada). Six mois rouges en Russie raconte à son tour cet instant révolutionnaire où tout bascula pour les prolétaires, en Russie, bien entendu, mais également dans le monde entier. Mais si le sujet est le même, le livre de Bryant n’est pas un simple résumé de ce que produira quelques mois plus tard Reed. En se rendant à des endroits différents, en parcourant la Russie avec une autre temporalité et en se préoccupant de sujets distincts de son compagnon, Louise Bryant offre de nombreux articles originaux. Le livre se présente comme un recueil des textes qui parurent en 1918 dans la presse américaine.

L’arrivée de Louise Bryant en Russie révolutionnaire

Dès le départ, le ton est donné par Louise Bryant : ce livre sera un carnet de voyage d’un monde qui est en train de chavirer. Les premiers articles racontent le voyage vers Petrograd et l’arrivée en Russie révolutionnaire. Dès les premières pages, nous rencontrons aussi bien une princesse qui se voit confisquer son maquillage,des soldats épris de doute, mais qui n’ont qu’une envie : la fin de la guerre, ou encore un vieux révolutionnaire qui peut enfin rentrer chez lui et qui pense que tout est gagné. L’autrice nous surprend à nous attacher à ces personnes simples, qui sont celles qui font vivre la révolution, s’emparant de la question politique en la protégeant les armes à la main s’il le faut ou, parfois, doutant sincèrement de ce qu’ils vont advenir. Lorsque Louise Bryant arrive à Petrograd, la situation est loin d’être apaisée : des rumeurs laissaient entendre que Kerenski, alors à la tête du gouvernement provisoire, vient de se faire assassiner.

Smolny et les grandes figures de la révolution

Rapidement, nous comprenons que l’endroit où tout se passe est l’institut Smolny, cet ancien couvent qui devint après la révolution de février le quartier général du parti bolchevik. Louise Bryant nous y décrit les réunions qui ne finissaient jamais, ses rencontres avec les personnes qui comptent le plus lors de ces journées qui changèrent les rapports de forces : Lénine, bien sûr, dépeint comme relativement inaccessible, mais comme un grand théoricien de la révolution, Trotski ensuite, montré comme un remarquable orateur qui savait mobiliser les foules. Kerenski en tant que figure majeure de cette période est également présenté. Il prend place dans les chroniques comme un jeune homme dépassé par les évènements et à la traine de l’histoire. Les femmes ont également une place très importante dans cette histoire de la révolution en Russie. Nous pouvons ainsi lire un article complet sur Catherine Breshkoviski, la grand-mère anarchiste de la révolution et Maria Spiridinova, une socialiste-révolutionnaire de gauche qui contribua grandement à l’alliance entre son parti et les bolcheviks. Louise Bryant confronte également les bilans de Kollontaï et de l’ancienne ministre de l’Assistance sociale : la bourgeoise Panina . À travers ces figures nous voyons deux mondes qui s’affrontent : l’ancien, dépassé et perdu et le nouveau, révolutionnaire et triomphant.

Le peuple en marche

Tableau de Pierre Broué

Mais Six mois rouges en Russie n’est pas un bottin mondain de la période révolutionnaire, Louise Bryant s’attache à raconter le peuple, véritable âme de la révolution. Là aussi, les femmes jouent un rôle prépondérant. La journaliste n’hésite pas à se rendre au Palais d’hiver alors menacé de bombardement par le croiseur Aurora pour rencontrer les femmes soldates, comprendre leurs motivations à soutenir Kerenski puis raconter leur adhésion au bolchévisme. Tout comme John Reed, elle participe à tous les moments importants de cette période : le congrès démocratique, la chute du palais d’hiver ou l’assemblée constituante. Elle rend également compte des petits moments révolutionnaires, mais qui se révèlent ô combien important : les funérailles rouges à la suite du massacre de Moscou, les habitudes des gardes rouges, le fonctionnement des tribunaux révolutionnaires ou encore la vie des enfants russes.

Le bouleversement politique

Louise Bryant n’hésite pas également à analyser la politique des bolcheviks et des autres groupes politiques. Dès le début du livre, elle nous propose un rappel des partis en présence et de ce qu’ils représentent. Puis elle revient sur les différentes politiques sociales, le déclin de l’Église alors pourtant toute puissante, la liberté d’expression et le poids des propagandes respectives des partisans de l’ordre ou de ses détracteurs. Le but est clair : nous faire adhérer à cette révolution qu’elle voit comme une libération des êtres humains, une prise du pouvoir concrète du prolétariat qui s’occupe des affaires courantes de l’État. Sans hésiter à prendre parti, elle affirme à plusieurs reprises que les Américains se doivent de soutenir la jeune république.

Une œuvre complémentaire et indispensable

Six mois rouges en Russie n’est pas seulement un récit de voyage ou un livre secondaire. C’est surtout un livre complémentaire de celui de John Reed ou celui d’Emma Goldman deux ans plus tard, exposant une autre facette de la révolution, se penchant au plus près des sujets qui l’intéressait, particulièrement la question féministe. Nous ne pouvons que nous interroger sur le temps qu’il a fallu pour qu’il soit enfin traduit en France. Les éditions Libertalia ont abattu un travail essentiel et permettent à tout un chacun de découvrir ce livre.

Les Damnés de la Terre de F. Fanon

A l’heure où un syndicaliste policier explique à la télévision qu’il serait normal d’utiliser des expressions comme « bamboula », il est particulièrement intéressant de se plonger dans les écrits de Frantz Fanon. Son dernier ouvrage, les « damnés de la terre », est sans doute aussi le plus percutant. Publié en 1961, le livre aborde la question coloniale sous ses différents aspects : politique, culturel, militaire…. Il est utile de préciser que Fanon fut tout à la fois un acteur de la guerre d’Algérie, un acteur de la décolonisation sur tout le continent africain en tant qu’émissaire du gouvernement provisoire algérien et de par sa profession un acteur du mouvement anti-psychiatrique.

Le rôle de la violence politique

Les « damnés de la terre » est surtout connu pour son point de vue sur la violence – notamment en raison de la préface de J.P. Sartre. L’ouvrage revient longuement sur les ravages de la colonisation et des techniques contre-révolutionnaires. Un chapitre est ainsi consacré à des consultations psychiatriques en Algérie où Fanon donne la parole à ses patients. Ceux-ci témoignent de la brutalité entre colonisé-es ou contre eux-même. Mais depuis les « événements d’Algérie » le ressentiment – cause de la violence entre Algérienn-es – cible à présent les colons » : par les attentas et la guérilla, le sabotage ou par la « paresse » au travail.

L’édifice colonial n’est possible que par la négation totale de la société et de l’individu colonisé

Fanon constate que le monde colonial et le monde des colonisé-es sont irréconciliables, il en déduit l’impossibilité de la paix tant que la colonisation persiste. L’édifice colonial n’est en effet possible que par la négation totale de la société et de l’individu colonisé. « L’africain normal est un européen lobotomisé » dixit un « scientifique » de l’époque, dans le même genre on se souviendra des scènes édifiantes de Tintin au Congo. C’est cette négation – cette déshumanisation – qui permet d’imposer un régime autoritaire d’exception. Les colonisé-es sont donc contraint-es pour pouvoir s’émanciper de se débarrasser au sens propre de la colonisation. Les colons n’étant pas prêt à renoncer à leur intérêt et à leurs privilèges, la violence politique s’avère nécessaire. Fanon regrette le décalage entre les masses et les partis politiques locaux à ce sujet. Il explique que c’est une erreur pour ces derniers de se calquer sur le modèle des partis des États impérialistes. Les partis doivent être l’expression des masses, y compris quand elles ont recours à la violence.

Fanon pointe toutefois dans son livre les limite d’une violence trop spontanéiste, sans objectif précis, et justifie donc le rôle des partis qui doivent permettre de transformer le climat de violence en actes de violence politique : « notre mission historique, à nous qui avons pris la décision de briser les reins du colonialisme, est d’ordonner toutes les révoltes, tout les actes désespérés, toutes les tentatives avortées ou noyées dans le sang ».

Le rôle de la paysannerie

A la différence des États impérialistes, le sujet révolutionnaire dans les colonies n’est pas le prolétariat travaillant dans l’industrie mais les paysann-es pour F. Fanon. Comme dans la Russie de 1917, il faut préciser que l’agriculture était l’activité principale dans ces pays alors très majoritairement ruraux. Fanon observe le développement des bidonvilles, où se concentrent des anciens paysann-es sans travail qui n’ont plus rien à perdre. Ces mêmes bidonvilles qui ont aujourd’hui explosés sous l’afflux de paysann-es appauvris par les « mesures structurelles » du FMI et de la banque mondiale.

Cette nuance importante avec la lecture marxiste plus orthodoxe – qui fait du prolétariat des usines l’acteur primordial de la révolution (et à raison dans le contexte de l’industrialisation de l’Europe) – est l’une des causes évoquées pour expliquer la méfiance envers les luttes pour la décolonisation des partis ouvriers de la « métropole ». D’autant plus que les prolétaires de la « métropole » bénéficient eux aussi de l’exploitation des prolétaires colonisés, dans des proportions évidemment très modestes en comparaison de la bourgeoisie.

Le rôle de la culture

Si les « damnés de la terre » débute par la question de la violence physique, le livre aborde également celle de la culture. Fanon décrit l’importance des artistes et surtout des poètes (Senghor, Césaire etc.) pour la décolonisation. Cette fois-ci, c’est la violence des mots que le colonisé renvoi à la figure du colon. Avec le concept de « Négritude »,  le stigmate devient une fierté, l’insulte raciste une arme émancipatrice.

Le racisme est au départ en grande partie une légitimation du pillage des matières premières et de la sur-exploitation des colonisé

Fanon relativise la place de l’économie dans le contexte colonial par rapport à la place du racisme, et notamment au racisme déguisé en ethno-différentialisme où pour les colons la « guerre entre civilisations » compte tout autant que la « guerre entre races ». Le racisme – biologique puis culturel – est au départ en grande partie une légitimation du pillage des matières premières et de la sur-exploitation des colonisés au sein du système esclavagiste, dans le cadre de la phase d’accumulation primitive du capital. Cette idéologie fondatrice du colonialisme devient une fin en soi au service des intérêts des « blancs » tandis que les colonies sont réduites à devenir de simples marchés et de simples débouchés pour les capitaux impérialistes. D’où la préférence pour le maintien d’économies faibles, paternalistes et dépendantes plutôt que pour le développement d’économies rentables, modernes mais plus égalitaires.

En réponse à la culture raciste, Fanon met en garde contre deux écueils :

  •  développer une culture empruntée à celle des colons
  •  ou à l’inverse une culture folklorique et caricaturale synonyme de repli sur soi et d’une identité figée. Revenir à des œuvres artistiques folkloriques et à des clichés sur l’Afrique, ce serait succomber à une « racialisation de la pensée » imposée par le colon.

Il fait en revanche l’éloge de la culture quand elle prend les traits d’une « épopée ». Il considère ainsi la lutte de libération nationale comme «la manifestation la plus pleinement culturelle qui soit », indispensable pour « faire peau neuve, développer une pensée neuve ».

Le rôle du nationalisme

L’auteur n’hésite pas à critiquer le nationalisme et à en montrer les limites. A l’instar d’autres acteurs révolutionnaires, il note que cette idéologie aboutie à une politique inter-classiste. Surtout, il déplore que le nationalisme revienne à copier le modèle européen de l’État-nation. Il constate également les dérives des classes bourgeoises nationales qui ont pris le pouvoir dans les jeunes nations africaines « indépendantes », qui ont tenté de créer un capitalisme national (sans en avoir toutefois les moyens) et qui tendent à former des dictatures particulièrement atroces envers le reste de la population en cheville avec l’ancien État colon (ou d’autres blocs impérialistes selon les cas).

L’indépendance nationale est à ses yeux une étape nécessaire, préalable indispensable selon Fanon à une révolution au niveau mondial.

Mais Fanon reste néanmoins un farouche partisan de l’échelon national, de l’indépendance et du développement d’une « conscience nationale ». Pour lui, il s’agit d’un contre-poids à une ethnicisation des rapports sociaux et à une « balcanisation » de l’Afrique encouragée par les impérialistes et qui sont la cause de dramatiques guerres civiles comme au Katanga. L’indépendance nationale est à ses yeux une étape nécessaire, située entre la chute des empires coloniaux et la construction d’une unité africaine, préalable indispensable selon Fanon à une révolution au niveau mondial.

Les prémisses du néo-colonialisme, les débuts de la françafrique

RacismeDès le début des années 1960, Fanon a pressentie et analysé les conséquences des vagues d’indépendances nationales qui ont marquées la « décolonisation », ce « programme de désordre absolu ». Il montre comment l’impérialisme a su évoluer pour continuer à exploiter et à conserver sous sa chape de plomb les classes laborieuses de l’Afrique. C’est tout un système qui commence à prendre le relais sous ces yeux à base de corruption, de réseaux d’influences, de techniques répressives contre-révolutionnaires, de soutien aux pires dictatures, de dépendances technologiques et de présence militaire… dans le but de préparer le terrain pour les entreprises capitalistes qui imposent progressivement de plus en plus leur présence sur place.

Fanon (F.), Les Damnés de la Terre, Edition Maspéro, 1962.
Réédition La découverte

Les jacobins noirs : Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, James, Ed. Amsterdam, 2008.

Cyril Lionel Robert James est né à Tinidad, dans la colonie britannique de Trinité-et-Tobago en 1901. Spécialiste du cricket, au sujet duquel il éditera plusieurs ouvrages, il devient militant communiste révolutionnaire dans le cours des années 30, au contact du mouvement trotskiste.

Fondateur de la Ligue socialiste révolutionnaire d’Angleterre, il militera également parmi la minorité noire aux Etats-Unis d’Amérique, et travaillera à l’organisation anticoloniale au sein de la IVème Internationale. Il rompt avec le mouvement trotskiste en 1940 avec la tendance « Johnson-Forest » qui développe une analyse similaire à ce que sera celle du groupe « Socialisme ou barbarie » sur le caractère capitaliste de l’URSS. Dans les années 50 et jusqu’à sa mort, en 1989, tandis que la révolution socialiste mondiale pour laquelle il avait milité n’est décidément plus à l’ordre du jour, il consacrera son énergie à soutenir les révolutions anticoloniales qui infligeaient alors défaites sur défaites aux veilles puissances impérialistes, notamment à Cuba. On lui doit des travaux fondamentaux et saisissants sur les peuples antillais qui sont autant d’appels à la lutte contre l’oppression.

Les Jacobins noirs est l’ouvrage majeur de James, dont on doit la dernière édition en français aux éditions Amsterdam (2008). On y apprend comment les chaînes de l’esclavage furent brisées à Saint-Domingue par des bataillons puissamment organisés de femmes et d’hommes analphabètes et n’ayant, pour beaucoup, jamais connu rien d’autre que la condition
servile. Ceux-ci, affrontent tour à tour les armées des plus grandes puissances mondiales du monde civilisé de l’époque, la France, l’Espagne et l’Angleterre, jouant des contradictions commerciales, politiques et diplomatiques les opposant entre elles ainsi qu’aux jeunes États-Unis d’Amérique voisins. Leur avancée inexorable est accueillie d’abord avec crainte, puis avec enthousiasme par l’aile radicale et plébéienne de la révolution française ; les deux révolutions renforçant réciproquement leurs traits distinctifs de révolutions populaires, à vocation internationale.

Lutte de classe dans une société racisée

A travers ce renforcement mutuel, on comprend que ce qui se joue ici c’est la centralité de la figure de l’opprimé : ce ne sont pas les révolutionnaires libéraux éclairés de la métropole, mais les Noirs qui, en prenant les armes, obligent une gauche de la révolution bourgeoise à prendre au sérieux pour les personnes à peau noire les principes et les droits de l’homme blanc qu’elle énonce comme universels.

Cette contrainte des armes prend un détour qui paraît étonnant, et est en tous cas  inacceptable pour l’idéaliste et le philistin : l’alliance des esclaves tour à tour avec toutes les classes de la société haïtienne, mais également avec l’Angleterre et l’Espagne et la contre-révolution monarchiste, prêtes à tout pour infliger des défaites à la nouvelle France républicaine … et à lui ravir sa colonie de Saint-Domingue qui représente les deux tiers de son commerce extérieur.

Par cette série de manœuvres tactiques imposées par les événements, manœuvres qui lui procure des armes et paralyse l’adversaire esclavagiste, la révolution noire impose finalement à la révolution française de proclamer l’abolition de l’esclavage – ce qu’aura été incapable de faire 140 ans plus tard, s’agissant du colonialisme, la République d’Espagne confrontée à Franco recrutant ses troupes parmi les colonisés marocains.

C’est en effet en 1794, à l’an II de la révolution, après le « long et fiers discours » d’un député noir de Saint-Domingue accueilli par une Convention jacobine électrisée par la pression des masses parisiennes, que l’assemblée votera à l’unanimité et sans débats « pour ne pas se
déshonorer » le décret d’abolition valable non seulement à Saint-Domingue, mais dans toutes les possessions françaises – au grand dam de Robespierre, absent, qui n’y était pas favorable.

Dès lors que le décret est connu, une alliance se noue entre les deux révolutions qui pour ainsi dire ne font plus qu’une face à leurs ennemis communs de l’intérieur et de l’extérieur. Cette alliance qui aurait pu être solide arrive néanmoins trop tard. Quelques mois après la
proclamation abolitionniste, Robespierre est exécuté : la réaction thermidorienne commence sa marche vers le premier empire. Bonaparte, exilant Toussaint Louverture, le brillant chef de la révolution noire, n’aura de cesse de comploter pour restaurer l’esclavage – ce qu’il fera
en 1802.

Un matérialisme méthodique

Dans cette marche faite de flux et de reflux qui aboutira à la proclamation de la République noire d’Haïti en 1804, année du couronnement de Bonaparte, les individus, sélectionnés impitoyablement par les circonstances, sont les jouets de forces sociales et de dynamiques économiques qui les dépassent, et les obligent à changer continuellement de points de vue, de camp, de système d’alliance ; à tâtonner, commettre erreur sur erreur, pour finalement porter les coups les plus décisifs contre l’ancienne société. Il en va ainsi, en premier lieu, de Toussaint Louverture lui-même.

C’est l’action de ces forces matérielles que nous donne à voir C.L.R. James à travers les figures qui s’affrontent, mais également, au sein même de cette mécanique fatale et dans ses limites étroites, le rôle des individus et des groupes au plan subjectif comme élément qui peut dénouer la situation, bref : la question du parti.

« Pouvoir ouvrier à Porto Marghera », Devi Sachetto, Gianni Sbrogiò, Les nuits rouges, 2012.

Ce livre écrit par Gianni SBROGIO et Devi SACCHETTO a été accompagné par l’édition de deux autres bouquins sur les luttes à la FIAT de Turin et à la Magneti Marelli. La situation de Porto Marghera se distingue tout particulièrement par la prise en compte des enjeux environnementaux liés à l’industrie.
Gianni SBROGIO était technicien dans une entreprise mécanique de Marghera et il a été l’un des acteurs de l’autonomie ouvrière dans la région de Venise entre 1960 et 1980. Devi SACCHETTO est sociologue du travail. La première partie du livre est constitué par un long texte qui retrace les très nombreuses luttes à Porto Marghera (« banlieue » industrielle de Venise) qui ont animé cette période. Il est suivi par 4 autres textes plus théoriques et par une interview de militants qui ont participé à l’autonomie ouvrière. Il est accompagné par un documentaire sur DVD. La fiche de lecture va brièvement résumer et contextualiser le livre mais ne sera pas un compte-rendu exhaustif de celui-ci tant cet ouvrage fourmille d’informations.

L’autonomie ouvrière à l’assaut du ciel

L’autonomie ouvrière (également appelé « l’opéraïsme ») s’est développé dans un contexte d’industrialisation de l’Italie du Nord après la 2ème guerre mondiale, la Vénétie a notamment connue un gros besoin de main d’œuvre dans les années 50 et 60 qui a été comblée par le recrutement d’ouvriers-paysans peu qualifiés venant de la campagne alentour (à Turin ou Milan, ils venaient plutôt d’Italie du Sud). L’autonomie ouvrière est née de la rencontre entre ces ouvriers et des intellectuels marxistes au début des années 60. Elle s’est notamment focalisée contre le compromis de type « fordiste » existant à cette période. Ce compromis tacite, passé entre l’aristocratie ouvrière qualifiée (représentée par la démocratie chrétienne, le PCI ou la CGIL) et les classes dominantes, peut être résumé de manière schématique comme un échange « gagnant-gagnant » : l’octroi d’acquis sociaux en échange d’une relative paix sociale et d’une rationalisation du travail permettant d’accroître la productivité. Ce compromis supposait surtout le renoncement à la révolution et aux modes d’action situées hors de la légalité bourgeoise. L’autonomie ouvrière a attaqué frontalement cet état de fait en prônant le refus de la délégation et l’autonomie des luttes politiques. Elle a placée l’ « ouvrier collectif » au centre des luttes contre l’organisation capitaliste du travail. Elle a notamment beaucoup insisté sur la figure de l’ouvrier-masse (jeune, peu qualifié, polyvalent et souvent cantonné aux postes les plus pénibles et les plus dangereux) en opposition à l’ouvrier spécialisé (Cf le film d’Elio Petri, « la classe ouvrière va au paradis »). Elle a connue son sommet lors de la grève massive de la FIAT de Turin en 1969.

L’autonomie ouvrière a été théorisé, dans la revue « Quaderni rossi » dès 1961 et la revue « classe operaïa », par des intellectuels tels que PANZIERI, NEGRI ou TRONTI qui viennent de l’aile gauche du PSI et du PCI. Ces revues réclament un retour à Marx, en s’appuyant plus particulièrement sur le capital et le grundrisse. Toutefois, les positions théoriques et les choix stratégiques ne sont pas homogènes et varient selon les groupes et les auteurs. TRONTI va par exemple prôner l’entrisme au sein du PCI, tandis que d’autres vont plus se démarquer du marxisme orthodoxe en se référant au syndicalisme révolutionnaire ou au communisme de conseil (des conseils ouvriers ont été actif en Italie du Nord entre 1918 et 1920). Mais l’autonomie ouvrière a en commun la volonté de contrer les restructurations et les innovations du capitalisme en mobilisant les travailleurs directement concernés par ces nouvelles formes d’exploitation (les ouvriers-masse).

Des actions combatives :

Le livre détaille un nombre très impressionnant de grèves et de blocages dans les sites industriels de Porto Marghera, notamment au « petrolchimico » (équivalent du site Kem One à Saint-Fons). Certains mouvements virent à l’émeute comme en avril 68 dans une usine textile de Voldagno. Les luttes concernent essentiellement jusqu’au début des années 70 les questions de hausse de salaire, de baisse des cadences et du temps de travail. Les plus grosses grèves ont lieu pendant l’été 1968 et à l’automne 1969, surnommé « l’automne chaud ». Elles auront un retentissement à l’échelle de toute l’Italie. Il y aura également des grèves contre la répression patronale et contre la dangerosité des installations industrielles, notamment au cours des années 70. Il faut également citer les nombreuses luttes contre la hausse des prix, pour le logement ou les transports gratuits.
L’outil principal utilisé par les « opéraïstes » est l’enquête ouvrière. Il s’agit d’associer les ouvriers à des enquêtes permettant d’analyser les ré-organisations en cours dans les usines, de dénoncer les conditions de travail ou encore de mieux connaître l’ennemi patronal et les évolutions du système capitaliste. Ces enquêtes sont réalisées en lien avec les habitants riverains des usines et avec l’aide d’étudiants politisés (par exemple des étudiants en médecine ont participé à une enquête sur les dangers sur la santé des ouvriers dans une usine chimique). Cet outil permet de mettre en avant des revendications correspondant aux besoins réels des ouvriers à la place des revendications dictées par les intérêts des appareils bureaucratiques. Il permet également d’évaluer les rapports de force et les possibilités de luttes.
Les actions dans les usines vont s’organiser dans le cadre d’assemblées générales dans les ateliers qui vont ensuite se regrouper dans une assemblée générale à l’échelle de l’usine toute entière. Ces assemblées court-circuitent ainsi les syndicats, qui sont vu comme des chambres d’enregistrement des revendications ouvrières définies par les assemblées générales, et ceci au grand désespoir des bureaucrates syndicaux. Lors des mouvements les plus importants, ce sont de véritables manifestations internes à l’usine qui déambulent dans les ateliers.

Le rôle du comité ouvrier d’usine :

Sur Porto Marghera, l’autonomie ouvrière va se concrétiser autour de comités ouvriers qui prennent leur essor au début des années 60 sur des bases interprofessionnelles et qui sont influencés par PANZIERI. De tels comités seront actifs dans plusieurs sites industriels, principalement dans les secteurs de la chimie et de la métallurgie, où ils vont impulser de nombreuses luttes.
Le comité ouvrier du Petrolchimico va beaucoup insister sur la nécessité de détruire les rapports de production capitalistes, sur le refus du travail, sur la critique du salariat, de la technologie, de la hiérarchie. Ce comité va rejoindre le groupe « potere operaïo » qui a une audience nationale, avant de s’en éloigner en 72 (les autres organisations extra-parlementaires les plus importantes étaient « lotta continua » et « avanguardia operaïa » mais elle ne sont pas traitées dans le livre). Le comité ouvrier pense en effet que les comités ouvriers autonomes sont des espaces politiques suffisant pour mener le combat pour la révolution. Potere Operaïo va à l’inverse s’orienter vers des positions plus léninistes, mettant en avant la nécessité de construire un parti révolutionnaire centralisé pour prendre le pouvoir.
En 72 est crée l’assemblée autonome de Porto Marghera, qui rassemble des membres des comités ouvriers et des militants politiques locaux sur une base territoriale. Elle va éditée la revue « lavoro zéro » et créer une imprimerie militante.

Afficher l'image d'origine

Des revendications immédiates :

De nombreuses revendications immédiates concernent les luttes dans l’industrie et sont issues des enquêtes ouvrières réalisées par les comités ouvriers. Parmi ces revendications, les plus importantes sont l’échelle mobile des hausses de salaires (c’est à dire des hausses de salaires tenant compte de l’inflation), la fin des divisions entre travailleurs des usines qui sont répartis par le patronat entre différentes catégories, la baisse des cadences.
Des revendications cherchent à articuler les luttes dans l’usine avec celles à l’extérieur, sous le mot d’ordre : « Usine, école, quartier, notre lutte est pour le pouvoir ! ». Les opéraïstes partent du principe que le coût de la reproduction de la force de travail doit être pris en charge par les capitalistes puisqu’ils sont les premiers bénéficiaires de l’exploitation des travailleurs. Les opéraïstes de Porto Marhgera seront donc à l’initiative de nombreuses luttes dans les quartiers qui vont prendre des formes d’actions directes : réquisitions de logements, non-paiements de factures d’électricité et de gaz, auto-réductions dans les magasins pour dénoncer la hausse des prix etc. La gratuité des transports est une revendication importante, les ouvriers venant de la campagne devant faire de longs trajets quotidien en bus pour se rendre à l’usine. Une revendication plus globale va être mise en avant : l’obtention d’un revenu garanti.

L’éclatement de l’autonomie ouvrière :

A partir de 1973-1974, l’État Italien va planifier la création de nouvelles zones industrielles ailleurs en Italie afin de briser les luttes ouvrières en Italie du Nord (la France fera de même en industrialisant Fos sur Mer à la même époque au détriment du bassin Lorrain). Ce sera une aubaine pour les capitalistes locaux qui vont faire du chantage à l’emploi et à l’investissement.
Dans le même temps, le compromis de type fordiste est remis en cause par le capital lui-même. En effet, le capitalisme entre dans une nouvelle phase de restructuration afin d’enrayer la chute du taux de profit. Sur le terrain, ce changement se traduit par la réduction des investissements dans les équipements industriels, les délocalisations, des changements inspirés par le toyotisme dans l’organisation du travail, le développement de la sous-traitance et in fine le démantèlement des forteresses ouvrières. Les ouvriers font face à la dégradation de leurs conditions de travail et au développement de la précarité et de la flexibilité, ils vont passer de revendications offensives (hausse de salaire et baisse du temps de travail) à des revendications plus défensives (contre les fermetures d’usines). Cette situation va rendre les tensions avec les bureaucrates de plus en plus vives.

Les luttes contre les nuisances à Porto Marghera

La baisse des investissements dans l’industrie va entraîner une dégradation des conditions de sécurité dans les usines tels que le « petrolchimico » et être une source de nuisances et de risques majeurs pour l’environnement et les riverains (l’accident de Seveso date de 1976). La spécificité de Porto Marghera est la création d’ un comité de lutte contre la nocivité qui va notamment lancer une enquête ouvrière sur les dangers pour la santé. Le comité va aborder cette question en partant du principe que le meilleur moyen de réduire les risques pour la santé des ouvriers est de réduire le temps d’exposition aux produits dangereux, autrement dit lutter pour la réduction du temps de travail passé à l’usine. Il demande la fermeture des ateliers les plus dangereux et des investissements pour sécuriser les ateliers les moins nocifs, mais ces propositions provoquent l’hostilité des syndicats. En 1974, suite à une explosion dans un atelier, les ouvriers ne reprendrons le travail qu’après avoir obtenu la sécurisation des installations en cause. Il y a également des revendications visant à une réappropriation des connaissances scientifiques et de la technique par les ouvriers eux-même, dans le but de pouvoir établir un contrôle ouvrier de l’usine.

Afficher l'image d'origine

Les ouvriers se tournent vers d’autres formes de luttes :

A partir du milieu des années 70, l’usine n’est plus le lieu central de l’activité militante pour une part non négligeable d’ouvriers, soit suite à un choix volontaire de quitter l’usine ou un licenciement, soit parce que les possibilités de luttes dans les usines deviennent plus difficiles (éclatement des collectifs de travail avec la mise place d’une organisation du travail inspirée par le toyotisme).
A Porto Marghera, l’Assemblée autonome va concentrer son action sur le thème du refus du travail et sur les luttes en lien avec les quartiers (logement notamment). Elle va publier en 1975 une brochure sur labsentéisme au travail comme mode d’action.
L’assemblée autonome s’auto-dissous en 1976 et se disloque en divers groupes autonomes. Des militants de l’assemblée autonome vont toutefois poursuivre la rédaction d’une revue baptisée « contro lavoro » qui sera publiée jusqu’en 1982 et qui restera fidèle aux positions défendues par l’autonomie ouvrière.

L’autonomie désirante

Une partie des militants vont se tourner vers des luttes plus sociétales et rejoindre le mouvement qui sera qualifié d’ « autonomie désirante ». Les revendications vont se focaliser sur l’émancipation des minorités et les luttes contre toutes les formes de domination. Il va notamment y avoir de nombreuses luttes pro-féministes. En 1974 par exemple, un combat important a lieu à Porto Marghera en faveur du « salaire domestique ». L’autonomie désirante va recourir à des modes d’action d’inspiration contre-culturelle et sur des bases affinitaires, plus éloignées des modes d’actions traditionnels utilisés par l’autonomie ouvrière, et se revendiquer du situationnisme ou des mouvements libertaires. Elle verra son apogée en 1977, avec notamment le mouvement étudiant de Bologne qui se soldera par l’intervention des chars de l’armée.

Glissement vers le réformisme pour certains…

Des ouvriers vont aussi se tourner (ou retourner) vers les organisations réformistes tels que le PCI, le PSI ou la CGIL. Le chantage à l’emploi et à l’investissement fonctionne auprès d’une partie de la classe ouvrière à cause de la peur du chômage. La répression policière et patronale va aussi pousser un certain nombre d’ouvriers à s’écarter et à se dissocier de l’autonomie.
Certaines organisations vont également chercher à s’institutionnaliser (Lotta continua par exemple) avant de disparaître. Des comités ouvriers vont quant à eux se tourner vers le syndicalisme alternatif (CUB, COBAS etc.).
Enfin, la récupération de revendications immédiates de l’autonomie ouvrière par les organisations réformistes expliquent aussi ce phénomène. Il faut souligner que certaines revendications étaient par certains côtés suffisamment ambiguës pour pouvoir être reprise par les réformistes. Par exemple, le revenu garanti est la porte ouverte à une réhabilitation de l’État providence ( http://www.tantquil.net/2015/05/05/revenu-garanti-salaire-social-un-tour-dhorizon-critique/ ).

… et vers le militarisme pour d’autres

Une autre partie des militants va s’orienter vers une tendance plus léniniste et plus militarisée. C’est notamment le cas de « Potere Operaïo » qui va chercher à se transformer en véritable parti politique marxiste-léniniste avant de disparaître en 1973. C’est aussi le cas de militants qui vont se tourner vers la lutte armée et assassiner des patrons et cadres dirigeants des usines. Ceci dans le contexte de la stratégie de la tension entretenue par l’Etat et l’extrême droite. A Porto Marghera, les brigades rouges vont tenter très maladroitement de faire de l’entrisme parmi les ouvriers du site industriel. En 1979, ce sera le prétexte à une véritable déferlante de répression qui s’abat sur les anciens militants opéraïstes les plus actifs (dont Gianni SBROGIO), avec la complicité des organisations réformistes. Certains militants passeront plusieurs années en prison, l’énergie des militants rescapés sera accaparée par l’anti-répression dans les années 80 et ils se verront de plus en plus isolés malgré la solidarité internationale venant notamment d’intellectuels français comme Foucault ou Deleuze. Afficher l'image d'origine

Des apports pour les luttes actuelles :

Des critiques adressées à l’opéraïsme

L’autonomie ouvrière a été critiqué car elle a été surtout théorisée par des intellectuels qui n’ont pas ou peu travaillé en usine, d’autant plus que certains sont devenus franchement réformistes (Cf le « néo-opéraïsme » de NEGRI par exemple). Ils ont ainsi pu être perçu comme des donneurs de leçon par les organisations déjà implantées dans les usines et par les syndicats, ou comme une avant-garde autoritaire par les anarchistes. Mais c’est aussi ce qui a fait la force du mouvement que d’être capable de mobiliser les connaissances des étudiants et des intellectuels aux côtés de celles des ouvriers pour pouvoir analyser l’évolution de l’organisation capitaliste. Avoir remis sur le devant de la scène la pratique de l’enquête ouvrière est un apport intéressant des opéraïstes qui pourraient inspirer les luttes actuelles.
A l’inverse, il a été reproché à l’autonomie ouvrière de défendre une approche classiste alors que la lutte des classes tendraient à disparaître selon certains.
Pourtant, l’industrie existe encore et reste la base de la production de marchandises dans la société capitaliste. En revanche, il est vrai que le secteur industriel, du fait principalement des innovations technologiques et des gains de productivité, a besoin d’une quantité beaucoup moins importante de main d’œuvre que dans les années 60 et 70. Ceci n’est pas sans poser quelques contradictions aux capitalistes pour qui l’exploitation des salariés reste la seule source de plus-value. Mais si l’industrie reste un enjeu crucial dans l’affrontement entre capital et travail, il faut reconnaître que le prolétariat ne se limite pas aux seuls ouvriers de ce secteur. Aujourd’hui, les prolétaires travaillent pour la plupart dans le tertiaire, dans des PME, voire même sont des travailleurs isolés (aide à la personne, nettoyage etc.). Cette situation rend difficilement reproductible les modes d’action de l’autonomie ouvrière qui sont donc à réinventer.

Des apports au niveau théorique :

L’un des apports de l’autonomie ouvrière réside dans son attaque contre le capitalisme dans son ensemble, aussi bien contre le capitalisme industriel que le capitalisme financier (qui sont étroitement liés), contre l’économie capitaliste réelle que contre l’économie « virtuelle ». Il est salutaire de rappeler que le renversement du capitalisme ne pourra pas se dispenser de la destruction des rapports de production, et qu’il est donc dangereux de limiter sa critique au seul excès de la finance comme le font les réformistes d’aujourd’hui. Toutefois, les opéraïstes n’ont pas poussé la réflexion jusqu’à remettre en cause l’argent comme le font les communisateurs aujourd’hui.
Les opéraïstes ont également contribué à une réflexion intéressante sur la place de la technique et des innovations dans la société. Les théoriciens de l’autonomie ouvrière considèrent que la technique n’est pas neutre, que les innovations offrent des possibilités de réorganisation du travail et du capitalisme qui peuvent bénéfiques ou au contraire néfastes pour les ouvriers. Mais ils n’ont pas une position strictement anti-industrielle. Ainsi, ils ne cherchent pas à opposer les intérêts de classe des travailleurs aux préoccupations environnementales (comme le font les décroissants ou PMO aujourd’hui), au contraire ils cherchent à concilier les deux comme l’a montré l’expérience du comité contre la nocivité.
Les opéraïstes ont également été capable d’articuler les luttes dans les quartiers avec celles dans les usines. Il est vrai que la société était à l’époque plus politisé qu’aujourd’hui et qu’il y avait plus de relations entre le monde du travail et les territoires (vieil héritage du paternalisme). Mais l’autonomie ouvrière a eut le mérite d’initier des actions pour répondre aux besoins fondamentaux de la population dans une optique révolutionnaire tout en proposant des revendications immédiates (gratuité des services publics etc.).
Enfin, l’autonomie ouvrière n’était pas un bloc théorique monolithique et dogmatique. Ce mouvement a été traversé par des débats qui sont encore d’actualité. L’un de ces principaux débats est le rôle de l’organisation politique : les travailleurs organisés de manière autonome ont-ils la capacité de prendre le pouvoir en vue d’instaurer une société socialiste sans classe ni Etat ? Ou sont-ils condamnés à rester limités à des actions « para-syndicales» s’ils ne se dotent pas d’un parti ou d’une direction révolutionnaire ?

Avec le sang des autres – Le Groupe Medvedkine de Sochaux : dire l’usine et la lutte, de 1968 à 1974

Avec le sang des autres est réalisé en 1974 par Bruno Muel et le groupe Medvedkine de Sochaux. Il s’agit du cinquième film de ce groupe, et du quatrième qui évoque Sochaux, les usines Peugeot, la vie et les combats des ouvrièr-e-s.

Le premier film du groupe, Sochaux, 11 juin 1968, sorti en 1970, parlait de cette journée de révolte des ouvriers de Peugeot qui se soldat, tandis qu’une grande partie des grévistes dans le reste du pays reprenait le travail, par cent-cinquante blessés et deux morts dans les affrontements avec les CRS. Ce témoignage donne à voir ce que Bataille appelle, au détour d’une phrase de La Notion de dépense, « le contenu insubordonné de la lutte de classes » (1) a violence qui succède à l’écrasement sonore de l’usine – incarné en l’absence d’autorisation d’y filmer par les cars transportant au matin les ouvriers, aux coups de matraque sur le piquet de grève. La grève, la manifestation, l’émeute y sont l’aboutissement logique de l’aliénation, d’un état de la lutte de classes, d’une succession d’événements, enfin. Les mots d’Oreste Pintucci, prononcés lors de l’enterrement de Pierre Beylot et placés à la fin du film, disent le sang et la mort dans le combat, parlent des morts de Sochaux dans la suite des morts du mouvement ouvrier. Cette dernière scène a la tonalité du dernier chapitre du Cheval de Troie de Paul Nizan : après une journée d’émeute meurtrière, les personnages évoquent leur camarade mort d’une mort injuste, inacceptable, mais qu’il est possible de « faire entrer […] dans la suite du combat, dans les colères qu’ils [opposent] à leur vie » (2). Sochaux, 11 juin 1968 témoigne d’un éveil de cette colère chez les ouvrièr-e-s de Sochaux : en cela, il répond d’un certain enthousiasme de la période, et introduit un ton résolument militant, une manière de désigner le monde qui accuse Peugeot autant qu’elle célèbre les luttes ouvrières.
Les deux films qui suivent cette première incursion d’un groupe Medvedkine à Sochaux – couronnée de succès, le film étant largement projeté sur place et ouvrant la voie à d’autres réalisations (3) – témoignent d’une volonté de s’approprier, pour mieux l’attaquer, le quotidien de l’usine par le cinéma. A la possibilité d’un documentaire « traditionnel », le groupe répond par la dérision, l’utilisation de la scénette dans LesTrois-Quarts de la vie (1971) et Week-end à Sochaux (1972). Le deuxième film est une systématisation, dans un moyen-métrage, d’un procédé adopté pour le premier court : une parodie de recrutement, suivie d’une plongée dans la réalité de l’usine. La chaîne n’est que reproduite : le tournage dans les usines Peugeot n’est toujours pas possible. Qu’importe : les témoignages des ouvriers décrivent par-delà la chaîne l’ensemble du « système Peugeot », qui impacte la question du logement, des loisirs, de la sexualité, etc. La farce de la propagande patronale, montrée comme une harangue de foire dans Week-end, est dénoncée dans son décalage avec la brutalité – bien réelle – de l’usine. Le politique est dans cet écart, dans ce jeu tragi-comique entre le discours officiel et les gestes effectués dans l’usine, la contrainte du corps décrite au cours des interviews. Cette dénonciation du corps contraint et du geste aliéné, on la retrouve dans Avec le sang des autres, dernier film du groupe.
A bien des égards, Avec le sang des autres semble faire retour sur les précédents films du groupe. Il en répète quelques-unes des dénonciations les plus fortes, les approfondit, développe plus avant un discours sur l’ensemble des aspects de l’aliénation qui marque le quotidien ouvrier, comme dévoré par l’usine, par les huit heures d’usines journalières qui débordent, finissent par envahir le film. Avec le sang des autres se présente comme un film résolument pessimiste, qui aborde la question du langage, de la parole ouvrière face à l’usine, en même temps que les effets d’une « rationalisation » accrue dans le cadre de la « ville Peugeot ».

Il n’y a pas, à Sochaux, de « sortie des usines Peugeot ».

Le groupe Medvedkine présente en 1972 au CNC, afin d’obtenir une avance sur recettes, un projet ambitieux devant couvrir près d’un siècle d’histoire ouvrière, La sortie des usines Peugeot. De ce projet ne reste, dans Avec le sang des autres, que cette citation de la séquence d’ouverture. Or, ce que semble dire le film, ce qui transparaît dès les premières minutes, c’est qu’il n’y a pas, à Sochaux, de « sortie des usines Peugeot ». L’usine ne se résume pas à ce lieu dont on peut effectivement sortir une fois passées les huit heures de travail : elle s’accompagne d’un univers, d’un ensemble de dispositifs qui en étendent l’influence.
Les possessions quasi-centenaires de la famille Peugeot, ses châteaux, cernent Sochaux, sont un point d’entrée dans l’arbre généalogique, dans l’arborescence de l’entreprise-même. A cinq-cent mètres du château de Robert Peugeot, les logements ouvriers possédés par Peugeot. Puis, la liste des institutions Peugeot qui rythment la vie d’un homme né à Sochaux : écoles Peugeot, sport Peugeot, travail Peugeot…jusqu’au cercueil Peugeot. Ce monopole absurde de Peugeot sur tous les aspects de la vie est en fait un point d’entrée vers des considérations politiques d’ordre plus général. Sochaux constitue « l’utopie » de l’usine étendue à tous les aspects de la vie, d’une rationalisation non seulement de la production de la marchandise mais également de la vie des producteurs eux-mêmes. Avec, peut-être, cet horizon évoqué par Gramsci : « […] la vérité est que le nouveau type d’homme que réclame la rationalisation de la production et du travail ne peut se développer tant que l’instinct sexuel n’a pas été réglementé conformément à ce type, et n’a pas été lui aussi rationalisé. » (4), pressenti dans l’interdiction qui était faite aux femmes d’entrer dans les foyers de jeunes travailleurs de Sochaux.
Lorsqu’un ouvrier témoigne de son emploi du temps, il dit la vie de famille rendue impossible par le temps de transport, les trois-huit, la fatigue. Une femme parle de l’incompréhension qui règne entre elle et son mari, du regret de voir sa vie lui échapper. Entre ces deux témoignages, la musique de fanfare qui accompagne les quelques plans pris dans les cités dortoirs de Sochaux se veut enjouée.
La voix-over interroge : « Comment échapper à Peugeot ? ». Car l’espace-même est organisé par Peugeot : éclaté pour éviter les regroupements dangereux, rationalisé selon les nécessités d’un travail qui organise le temps – les cars viennent palier opportunément à l’éclatement, afin de permettre d’amener chacun à l’usine. La consommation est également contrôlée par l’entreprise. L’espace urbain est un instrument politique, qui crée et maintient des séparations entre les êtres d’une même classe.
Cette rationalisation d’alors n’a pas lieu qu’à Peugeot : elle est caractéristique d’une évolution de l’industrie, dans laquelle se mêlent un ensemble d’aspects. La tâche politique prise en charge par Avec le sang des autres semble consister en une mise en évidence de la cohérence du travail et de la vie « hors » du travail. Cette tâche passe par un ensemble de dispositifs formels : le montage, tout d’abord, qui alterne témoignages d’ouvriers, séquences sur la chaîne et séquences descriptives autour de l’urbanisme sochalien ; le son, ensuite, qui vient lier entre eux certains plans, leur donner une cohérence. Lorsque s’interrompt le témoignage, c’est le bruit qui fait surface.

Bruits d’usine

« Et tout m’apparaissait désormais comme une construction : s’accomplissait enfin la renverse qui basculait l’écriture de l’usine en l’usine comme écriture. » François Bon, Sortie d’usine (5).
Pour la première fois, Bruno Muel peut filmer la chaîne. Avec une attention méticuleuse aux gestes, aux visages marqués par la concentration et la fatigue mêlées. Ces images de la chaîne viennent rythmer le film. Contrepoint inlassable des témoignages, elles en constituent le liant, la matière sous-jacente, la source d’un épuisement commun à tous les interviewés. L’usine Peugeot dévore l’espace, les corps, le film : Bruno Muel semble en faire le personnage central de ce dernier.
L’usine a un son, ou plutôt un bruit qui la caractérise, et qui par son vacarme semble interdire, annuler la musique comme le discours. Le bruit de la chaîne vient faire écho au bruit des caisses enregistreuses du supermarché, au ballet assourdissant des autocars transportant les ouvrièr-e-s à l’usine. Le bruit est là dès avant l’entrée, à la descente de l’autocar au matin.
Cette attention aux sons de la chaîne, à l’importance qu’ils renferment pour ceux qui y travaillent, on la trouve dans les quelques textes littéraires qui évoquent l’usine, mais également dans le film d’Elio Petri La Classe ouvrière va au paradis(1971). Les bruitages y agissent comme un leitmotiv, et débordent parfois de leur environnement visuel. Peu à peu, les pièces et les outils qui se heurtent, la chaîne qui avance ou le son des machines gagnent l’ensemble de l’espace filmique : l’usine semble parler au travers du film, et ne rien dire d’autre que son affirmation dans le bruit.
Le bruit vient lorsque s’épuise la parole sur l’usine, lorsqu’il devient difficile de décrire le quotidien de manière satisfaisante. Robert Linhart écrit, dans son livre consacré à son expérience de militant établi en tant qu’ouvrier chez Citroën : « Les bourgeois s’imaginent toujours avoir le monopole des itinéraires personnels. Quelle farce ! Ils ont le monopole de la parole publique, c’est tout. Ils s’étalent. Les autres vivent leur histoire avec intensité, mais en silence.(6)» Ce « silence » qu’identifie Linhart, qui souffrait une exception dans les films des groupes Medvedkine de Besançon et de Sochaux, semble affleurer dans Avec le sang des autres, dès lors qu’un épuisement de la parole, en même temps que du corps, se fait sentir. Avec le sang des autres ne semble pas devoir être seulement un film sur l’usine Peugeot à Sochaux, l’usine qui envahit tout, mais également un film sur la possibilité d’un discours, sur la possibilité – mise en question – d’autres films comme le Week-end à Sochaux après les années passées à la chaîne. Ce qui réduit au silence les itinéraires évoqués par Linhart, c’est peut-être alors cet épuisement de la parole dans l’intensité du travail à la chaîne, qui semble devoir annuler toute autre intensité, personnelle et politique.

Afficher l'image d'origine

La parole impossible ?

« Notre expérience touchait à sa fin. Nos amis de Sochaux avaient passé deux ou trois ans de plus à user leur corps et leur pouvoir d’imagination sur les chaînes de Peugeot. […] Les entretiens se déroulaient dans un climat de confiance et d’intimité venu de toutes ces années passées côte à côte. Mais ce n’était plus « leur » film. Et c’est en définitive assez isolé que je l’ai mené à bien. Il reste à mes yeux un témoignage précieux, plus que sur le travail proprement dit, sur l’emprise et sur l’usure que cette emprise fait subir à des hommes et à des femmes. » Bruno Muel (7)
A la moitié environ de la durée du film, Muel filme les cars dans la nuit : nouvelle sortie d’usine. Ces quelques plans s’accompagnent du témoignage d’un ouvrier. Ce témoignage aborde ce qui semble constituer le cœur de Avec le sang des autres, à savoir l’épuisement. Avec le sang des autres est le dernier film tourné à Sochaux, avec des ouvriers sochaliens, par le groupe Medvedkine : il interroge, dans une remarquable réflexivité, le devenir du langage après l’usine, après les années passées à travailler à la chaîne. Celle-ci épuise le corps, la possibilité du geste – « Ils ont bouffé des mains. », la communicabilité. Le discours, le signe devient dénué de sens – parole patronale dans Week-end, promotions qui crépitent dans le haut-parleur de l’hypermarché, engueulades des chefs, comédie du chronométrage. Et puis il y a ce qui fait le groupe Medvekdine : la parole ouvrière, qui semble s’épuiser, jusqu’à « la peur que je ne puisse plus parler un jour, que je devienne muet » après l’habitude prise de se taire dans le fracas de l’usine. Dans un long plan, une militante de la CGT et du PCF parle – des postes « de femme enceinte », de l’humiliation associée au pouvoir du chef, du contremaître qui peut seul autoriser la pause aux WC. Peu à peu affleure la difficulté à exprimer l’usine et ses effets : « je sais pas comment dire », « j’y arrive plus maintenant » ; la voix s’emballe, énumère, Bruno Muel choisit de cadrer serré, affirme une proximité qui ne suffit pas ou plus.
Il existe un rapport étroit de la rationalité industrielle au langage, un enjeu du langage dont les groupes Medvedkine se veulent le saisissement. Il est alors question d’affirmer la parole ouvrière, d’employer les moyens spécifiques du cinéma à fin de faire émerger un discours de classe. Mais ce terrain du langage, l’usine l’occupe également, de par la contrainte maximale qu’elle exerce sur les êtres, et parce que les patrons en font aussi un enjeu politique, un instrument de gouvernance. La question des travailleurs immigrés affleure alors. « Placer les travailleurs sur les chaînes de manière rationnelle », c’est empêcher l’échange par une constitution des équipes en fonction des origines : il y a la barrière de la langue, mais aussi celle de la sur-exploitation des travailleurs immigrés, « importés » depuis leur pays d’origine, obligés de prendre leur carte à la CFT, le syndicat « maison » (8). Cette pratique, on la retrouve dans l’ensemble des industries métallurgiques à la fin des années 1960 et au début des années 1970, elle est ainsi décrite par Robert Linhart dans son ouvrage se déroulant dans les usines Citroën (9).
Avec le sang des autres arrive à ce point d’épuisement, d’éclatement de l’espace, du corps et de la parole qui porte en lui la mise en question de la démarche de Muel et du groupe. L’élément volontaire, combatif dans la lutte de classes, n’est que peu présent. Il se présente sous la forme du retour, de l’archive.

Le sang

Les images du 11 juin 1968 ont la force d’un surgissement. Elles montrent que le silence a été rompu, que quelque chose est venu un jour interrompre la succession interminable des jours d’usine. A l’âpreté du quotidien qui épuise répond la puissance de l’événement et de son invocation sous la forme de l’archive. Cette invocation est le lieu d’une relecture. Les progrès de la rationalisation se présentent alors sous le jour nouveau de la réaction à la révolte ouvrière, de la tentative de prévenir la répétition de celle-ci. Le sang des autres, c’est celui qui permet de faire prospérer Peugeot ; c’est aussi celui qui, versé, alerte non seulement la conscience de classe, mais provoque également les ajustements nécessaires du système de production à la colère qu’il a déclenchée. On peut parler d’une mutation organisée, constatée par Muel, de la colère en fatigue. En cela, Avec le sang des autres présente un caractère pessimiste.
Si les milices patronales de la CFT ne « tiennent » pas Peugeot comme elles tiendront, pendant encore près de dix ans, Citroën, la fin d’un cycle de luttes se fait sentir. Toute description d’un réel insupportable semble devoir épouser les contours d’un pessimisme. Dans la tradition du discours révolutionnaire en art, en littérature ou au cinéma, souvent un élément volontaire – « optimisme de la volonté » – est, sinon montré, du moins pressenti, appelé. Les derniers plans d’Avec le sang des autres contiennent cet élément volontaire, fragile, face à l’usine. Lors d’une fête organisée par la CGT, un homme chante – « Oui, nous ferons un monde/Non, nous ne rêvons pas ».
Le film se termine, pourtant, sur des images de l’usine. Une parole politique existe encore, qui peut être à nouveau suivie de gestes : cette parole se présente comme menacée, comme ne pouvant, quoi qu’il en soit, se maintenir telle quelle. Le dernier film du groupe Medvedkine n’est pas un film de renoncement : il réévalue l’adversaire, le dénonce à nouveau avec minutie, en rappelle la brutalité ; il constitue également un appel implicite à un relais, face à l’épuisement, des individus broyés par la classe qui est la leur. C’est le sens de l’évocation du 11 juin 68, qui a permis la naissance du groupe Medvedkine de Sochaux, et de celle des enjeux nouveaux des luttes ouvrières au travers des travailleurs immigrés – l’autre, ce n’est pas que l’ouvrier exploité, c’est également le sujet d’une révolte à venir.
Afficher l'image d'origine

1 – Gorges Bataille, La Notion de dépense, ed. Nouvelles Editions Lignes, Paris, 2011 (Première ed. Gallimard, 1970)

2 – Paul Nizan, Le Cheval de Troie, Gallimard, Paris, 1935

3 – Dans un article, Bruno Muel écrit : « Nous avons fait le montage du film à Besançon, au sous-sol de l’Union locale CGT (une table de montage ne fera son apparition à Clermoulin que deux ou trois ans plus tard) et il était prêt pour le 11 juin 1970. Pour ce deuxième anniversaire, il y eut un dé- brayage massif et une impressionnante manifestation des ouvriers en cotte bleue ou blanche, des employés et même des cadres. Tout ça avait des airs de 1936. J’ai pris ces images qui nous ont servi par la suite pour Week-end à Sochaux. Après la manif nous avions prévu de projeter notre film dans la salle de cinéma en face de la sortie principale de l’usine. […] Nous pensions faire une ou deux projections. En réalité nous avons passé le film en boucle pendant une après-midi entière et toujours devant une salle comble. De ce jour date notre implantation dans l’intimité de la région. », « Les riches heures du groupe Medvedkine, (Besançon-Sochaux, 1967-1974) », Images documentaires n°37/38 (1er et 2e trimestres 2000), p.15-37
4 – Antonio Gramsci, Cahiers de prison, cahiers 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28 et 29, Gallimard, Paris, 1992. La citation est extraite du cahier 22.
5 – Les éditions de minuit, Paris, 1982
6 – Robert Linhart, L’Établi, Les éditions de minuit, Paris, 1978
7 – Art. susmentionné
8 – La Confédération Française du Travail, confédération syndicale dite « jaune », a été créée en 1959 et dissoute en 1977 suite au meurtre d’un militant CGT par un commando CFT. Elle était particulièrement favorisée par le patronat dans le secteur automobile, et utilisée pour contrebalancer l’éventuelle influence des syndicats ouvriers « traditionnels ». A Peugeot et à Citroën, la carte CFT « facilitait » les promotions.
9 – op. cit.

« Grain de sable sous le capot » et « Roms & riverains »

Deux livres très différents à première vue qui abordent deux thèmes plutôt éloignés : la « question rom » actuellement en France et la résistance ouvrière dans une usine automobile des années 70 à 90. Mais ces deux ouvrages ont un point commun : ils donnent la parole aux opprimés et aux exploités, en l’occurrence les Roms et les ouvriers à la chaîne. Ces livres montrent surtout que la classe prolétarienne n’est pas homogène, elle est traversée par des antagonismes et des rapports de force parfois très virulents. « Roms et riverains » aborde ces antagonismes sous l’angle de la xénophobie et du racisme tandis que « Grain de sable sous le capot » se focalise surtout sur les différences culturelles entre les ouvriers de base et les autres travailleurs de l’usine. Les deux ouvrages prouvent que les révolutionnaires ne doivent pas idéaliser la classe prolétarienne comme étant un « tout » homogène, qui serait mécaniquement animé d’une volonté commune de renverser le capitalisme. En effet, si tous les prolétaires font face au même exploiteur – le capital – ils ne subissent pas tous la même intensité dans l’exploitation. Certains doivent affronter des conditions de travail et/ou de vie nettement plus dégradées que d’autres en raison d’inégalités spécifiques (liées aux assignations de genre et de race, au capital culturel etc.). Cette situation est susceptible de créer des divergences tactiques et – plus problématique – des rapports de domination entre les prolétaires eux-mêmes. Il est donc primordial pour les révolutionnaires de prendre en compte cette « lutte des classes dans la lutte des classes » – dans les revendications comme dans les pratiques – sous peine de reproduire des rapports d’exploitation et d’oppression entre nous.

Quand la culture ouvrière est dénigrée…

Marcel Durand – auteur de « Grain de sable sous le capot » et Ouvrier Spécialisé à l’usine Peugeot de Sochaux – critique le mépris de classe de l’aristocratie ouvrière, de la gauche bien-pensante et de la bourgeoisie envers les couches sociales les plus modestes. Il décrit la vie au travail dans les années 70 avec ces collègues qui rendent supportable le quotidien à l’usine en s’aménageant des espaces de liberté. Il s’agit essentiellement de moments de camaraderie (blagues, jeux, coups à boire…). Ces irruptions de culture ouvrière pendant le temps de travail ne sont évidemment pas du goût de la hiérarchie de l’usine, elle est toutefois contrainte de les tolérer car les chefs seraient bien incapables de tenir la cadence imposée par la chaîne. Elles sont aussi sévèrement critiquées par les bureaucraties syndicales et les ouvriers plus qualifiés qui se plaignent de la « mauvaise image » des travailleurs qui en résulterait. Ce mépris de classe s’est développé plus largement dans les années 80 dans le sillage de l’offensive idéologique libérale et, surtout, elle a été abondamment reprise par la gauche bourgeoise. En témoignent les nombreux personnages de fiction se moquant du prolo de base (le beauf, les Deschiens, les Bidochon etc.). Loin d’être un simple sujet de rigolade, la dévalorisation de la culture ouvrière a un véritable objectif politique et économique pour le capitalisme. Sur les lieux de travail, les patrons utilisent ce dénigrement pour effacer la conscience de classe qui se retrouve noyée dans la très vague notion de « classe moyenne » (alors que les différences de salaires restent les mêmes). Chefs et ouvriers se retrouvent réunis main dans la main pour « gagner la bataille de la productivité », comprendre « pour restructurer les usines pas assez rentables ». Concrètement, le patron remplace les bleus de travail par des uniformes verts, le tutoiement entre les cadres et les ouvriers devient la norme, les ouvriers spécialisés doivent devenir « polyvalents », les primes individuelles deviennent des primes par équipe, les temps de pause sont réduits au maximum. Autant de détails qui, mis bout à bout, servent à implanter des nouvelles technologies, des méthodes d’organisation de la production et de management inspirées du Japon. Dans un contexte de grèves importantes, il s’agit de déposséder les ouvriers de leurs savoir-faire pour réduire au minimum leur pouvoir d’agir sur la production. Ce sera la porte ouverte vers le développement de la précarité et de la dégradation des conditions de travail qui caractérise le monde de l’entreprise d’aujourd’hui.

et le racisme décomplexé

« Roms et riverains » explique que les antagonismes de classe sont noyés dans la notion tout aussi vague de « riverains ». La figure du « riverain » permet de gommer les inégalités territoriales : l’habitant d’une cité HLM devient, par la magie de la novlangue, l’égal des habitants des quartiers pavillonnaires aisés. Certes le livre montre que les voisins des campements de Roms peuvent se montrer agressifs envers ces pauvres, qui renvoient à la face des « riverains » la persistance d’une pauvreté extrême qu’ils pensaient reléguée aux oubliettes de l’histoire ou dans les pays du « tiers-monde » (« leur misère est vécue comme une provocation, une remise en cause de l’ordre établi »). Un racisme pur et dur n’hésite pas à s’exprimer, avec le soutien de nombreux élus et des médias. Les discours haineux – avec la négation des Roms en tant qu’humains – s’accompagnent d’actions violentes rappelant le lynchage des Noirs pendant la ségrégation. Mais le livre souligne aussi la présence de nombreux voisins immédiats qui se déclarent solidaires et qui n’hésitent pas à agir concrètement pour venir en aide aux Roms. Toutefois, ces voisins-là se voient refuser le qualificatif de « riverains » par les médias.

Le racisme contre les Roms vise en particulier le « nomadisme » de ces derniers, qui est interprété comme un refus de travailler – de s’intégrer dans le moule de la société capitaliste – au profit du vol ou de la mendicité. Mais ces discours racistes oublient que les déplacements incessants des Roms (qui sont trop souvent tous assimilés dans les médias aux « gens du voyage ») sont subis, à cause de la misère et les destructions de campements par la police. Il ne s’agit certainement pas d’un « nomadisme » choisi comme c’est le cas dans la bourgeoisie. Les Roms se déplacent en toute logique vers les régions où se concentrent le plus de richesses à l’échelle de la planète, en espérant y trouver des moyens de survivre. De la même façon, les ouvriers venaient de toute la France, de la Yougoslavie ou du Maghreb pour travailler à Sochaux où l’usine était réputée pour verser des salaires relativement élevés.

Ce racisme répond, comme le mépris de classe, à des objectifs politiques et économiques. Quand un maire centriste déclare à propos des Roms qu’ « Hitler n’en a pas tué assez » (ou quand Pierre Mauroy expliquait pendant les grandes grèves des ouvriers de l’automobile qu’ils étaient « manipulés par les islamistes ») il ne s’agit pas uniquement d’une stupidité affligeante. Le racisme permet de polariser – de diviser – la classe prolétarienne. Ceci en unissant les « riverains » de la « classe moyenne » contre ces boucs émissaires qui ont le double tort d’être pauvres et étrangers. Les soutiens des Roms sont désignés d’office comme étant forcément des « bobos », sous-entendu des intellectuels petit-bourgeois des centres-villes déconnectés des préoccupations de la « France d’en bas ». Cette manœuvre de la bourgeoisie cherche à s’attacher la docilité de la classe ouvrière en l’opposant au lumpenprolétariat, aux immigrés et à la petite bourgeoisie intellectuelle. Le racisme bête et méchant sert à dépolitiser les enjeux économiques, ce qui permet de mettre sous silence la question de l’exploitation. Au lieu de questionner les rapports de production capitalistes à l’origine de la situation actuelle, les politiciens bourgeois mettent en œuvre une gestion technique – au pire policière ou au mieux humanitaire – de la pauvreté et de l’immigration.

Des formes de résistances autonomes

Les deux livres présentent l’intérêt de détailler précisément les pratiques de résistances des ouvriers de l’automobile et des Roms. Elles prennent la forme d’initiatives de solidarité de base, d’entraide mutuelle et de luttes d’autodéfense qui s’organisent en dehors des organisations et des institutions habituelles (partis, syndicats, médias etc.). Le moindre capital économique – et surtout culturel – est compensé par l’animation de réseaux de proximité à l’échelle de l’usine ou du quartier. « Roms et riverains » détaille par exemple l’organisation d’actions par des voisins qui dénoncent la responsabilité des autorités municipales dans l’insalubrité des campements (un véritable mur de poubelles est construit le long d’une route pour revendiquer la mise en place d’un ramassage des poubelles du campement). « Grain de sable sous le capot » montre un groupe d’ouvriers qui conteste l’exploitation à l’usine par le refus de la « novlangue », la dérision ou le sabotage (« le jeu consiste à calculer le temps que mettra l’obstacle à bloquer la chaîne »).

Face à cette résistance, la répression est sans état d’âme. Dans le cas des Roms, ils sont poursuivis et sanctionnés pour des motifs (le manque d’hygiène ou la faible maîtrise de la langue française par exemple) dont les autorités sont les premiers responsables (en refusant d’assurer les services publics de distribution d’eau potable ou de scolarisation des enfants Roms). Les deux livres expliquent qu’une véritable autogestion de la répression se met en place dans le but de la rendre plus « acceptable ». Les Roms touchaient des primes pour quitter « volontairement » la France (mais ils revenaient souvent dans la foulée étant donnée la politique de ségrégation dont ils sont victimes en Roumanie ou en Hongrie). Dans « Grain de sable sous le capot », les ouvriers touchent des primes en échange de leur coopération avec l’encadrement et de « bonnes idées » permettant de supprimer des postes. Pour accélérer le mouvement, petits chefs, flics, mais aussi « riverains », pourrissent la vie au quotidien des Roms et des ouvriers pour les pousser à quitter le pays ou l’usine d’eux-mêmes.

Les formes de résistances décrites dans les deux livres montrent aussi des limites. Elles sont souvent restreintes à des actions défensives à des échelles locales ou corporatistes. Elles peuvent concourir à une parcellisation des luttes lorsqu’elles ne sont pas reliées politiquement aux luttes globales pour la prise du pouvoir, contre les États et contre le capitalisme. Il s’agit aussi de ne pas se tromper d’ennemis : si le voisin raciste ou le syndicaliste jaune sont des collabos, il n’en reste pas moins que les cibles principales doivent être l’État et le patronat.

D’autre part, la prise en compte de la lutte des classes dans la lutte des classes par les révolutionnaires ne doit pas excuser les comportements réactionnaires. L’important besoin de main d’œuvre dans les années 60 a entrainé l’embauche de nombreux immigrés et de femmes, qui ont été placés sur les postes les plus pénibles et les moins bien rémunérés. Avec les gains de productivité et les restructurations dans les années 80, la baisse des besoins en main d’œuvre a été synonyme de concurrence accrue entre les travailleurs. Cette concurrence s’est malheureusement traduite par une hausse du racisme et du sexisme au sein même du prolétariat. « Roms et riverains » cite ainsi des immigrés originaires du Maghreb qui tiennent des propos de haine à l’encontre des Roms. « Grain de sable sous le capot » montre les comportements misogynes, parfois à la limite de l’agression sexuelle, largement répandus dans l’ensemble de l’usine.

En conclusion, il semble indispensable d’être en capacité d’inscrire ces formes de résistances, telles que celles citées dans ces deux livres, dans une perspective de luttes révolutionnaires et internationalistes. Tout l’enjeu est de réussir ce défi sans remettre en cause l’autonomie des actes de résistances et des réseaux de solidarité. Les organisations politiques doivent admettre que des discours et des pratiques politiques peuvent se développer à côté d’elles. Le fait que les milieux révolutionnaires sont en France composés en grande partie d’hommes blancs qui ont fait des études doit nous interroger sur nos pratiques quotidiennes. Nous ne parviendrons pas à éliminer les oppressions héritées de la société capitaliste tant que celle-ci sera en place. Mais nous pouvons les atténuer et les prendre en considération en créant des contre-pouvoirs et en imaginant des formes d’organisation permettant de prendre en compte le plus possible les antagonismes existants dans la classe prolétarienne. Loin d’être une simple « discrimination positive », il s’agit de lever les obstacles qui rendent les luttes politiques trop difficilement accessibles. Cela suppose de développer de nombreuses pratiques : la formation des nouveaux militants et l’éducation populaire (l’un des objectifs de Table rase), aller à la rencontre des prolétaires là où ils se trouvent et aux horaires où ils sont disponibles, de tenir compte des contraintes de la vie quotidienne (en mettant en place une garderie pour les enfants ou en limitant la durée des réunions par exemple), de prendre le temps d’expliquer la signification des multiples sigles et le jargon que nous utilisons par réflexe, de cadrer les prises de parole en réunion etc. La création d’une commission « élargissement » au sein du collectif unitaire 69 – qui regroupe dans le Rhône les intermittents et travailleurs précaires en lutte contre la réforme de l’assurance chômage – est un exemple d’outil possible. Cette commission est composée de travailleurs précaires qui se chargent de créer des liens avec d’autres précaires et privés d’emploi dans les quartiers, devant les CAF ou les pôles emploi. La commission leur offre un espace où s’organiser de manière autonome tout en restant actifs au sein du collectif unitaire. Mais les mesures formelles et organisationnelles ne font pas tout. Le plus important reste d’accepter pleinement les pratiques et les attitudes qui ne rentrent pas dans le moule des rituels militants, de reconnaître qu’il est impossible de devenir un militant modèle du jour au lendemain.

« L’ennemi principal. 1. Économie politique du patriarcat », Christine Delphy, Ed. Syllepse, 2013.

L’ennemi principal

Il s’agit pour D. d’analyser les rapports spécifiques des femmes à la production, ce qu’elle nomme « une analyse de classes ». Il faut bien savoir ce qu’est le patriarcat pour comprendre en quoi il est théoriquement indépendant du capitalisme. Ainsi, on peut rendre compte de l’indépendance historiquement constatée entre les deux systèmes. Dès lors, on peut fonder matériellement l’articulation entre luttes antipatriarcales et anticapitalistes.

Toutes les sociétés dépendent, pour l’élevage des enfants et les services domestiques, sur le travail gratuit des femmes, l’obligation des maris étant d’entretenir cette force de travail. Ces rapports de production relatives aux femmes ne se limitent pas à l’élevage des enfants et aux services domestiques : dans les secteurs où l’unité de production est la familia (agriculture, commerce, artisanat), ils s’appliquent également aux productions destinées au marché lorsque celles-ci sont produites au sein de la famille. Contrairement au travail gratuit des hommes, le travail gratuit des femmes est institutionnalisé dans la pratique et dans la comptabilité de l’Etat ainsi que dans les revendications de certains partis politiques. L’implication en est que la production de la femme, échangée par le mari comme la sienne propre, appartient à son mari.

Il y a continuité entre les activités appelées productives et ayant pour but l’autoconsommation (ex : engraissement du cochon) et les activités appelées non productives (ex : cuisson du cochon) et ayant le même but. En fait, hommes et femmes créent ensemble des valeurs d’usage qui sont virtuellement des valeurs d’échange et qui sont comptabilisés dans la production (PNB). Il y a aussi continuité entre les services gratuits des femmes (ménage, cuisine, soins aux enfants) et les services commercialisés. En fait, tous les services domestiques existent sur le marché (cf. restaurateurs, crèches, entreprises de nettoyage…). Ainsi, le ménage peut par ex. choisir d’acheter sa nourriture sous sa forme consommable, ou de l’acheter sous sa forme brute. La finalité du ménage, la production, se déroule donc le plus souvent en deux moments : 1/ achat des matières premières de la consommation grâce au travail salarié ; 2/ transformation de ces matières premières en produit consommable grâce au travail ménager. C’est ce qui se passe « le plus souvent » parce que le travail ménager, lui, est gratuit ! On voit ainsi que ce n’est pas la nature des travaux des femmes qui explique leurs rapports de production, ce sont ces rapports de production qui expliquent que ces travaux soient exclus du marché. En effet, dans le cas de l’agriculture, de l’artisanat, du commerce, leur travail gratuit s’applique à la production de biens et services qui sont échangés sur le marché. De plus, la production de ces biens et services sont rémunérés partout sauf dans la famille.

Néanmoins, aujourd’hui, l’appropriation de la force de travail des femmes tend à se limiter à l’exploitation du travail domestique et d’élevage des enfants. Avec l’industrialisation, la famille, dans la plupart des secteurs, perd sa fonction d’unité de production. Dès lors, puisque les productions destinées à l’échange se déroulent hors de la famille, le travail des femmes ne peut plus être incorporé à ces productions, le mode de production familial (= exploitation du travail gratuit des femmes) ne peut plus s’appliquer à ces productions. L’entrée des femmes dans l’industrie comme salariées (1907 : la femme dispose en droit de son salaire) est donc la conséquence de cette impossibilité d’une exploitation totale de leur force de travail. Cependant, à cause du fait que jusqu’en 1965, les régimes matrimoniaux veillent à ce que tous les gains soient destinés à la communauté dont le mari est seul à pouvoir disposer, toute la force de travail de la femme demeure appropriée – le mari peut s’opposer à ce qu’elle fasse du travail salarié. Et même après 1965, elle n’est pas libre en fait de « travailler » ; elle est libre de fournir un double travail contre une certaine indépendance économique : elle peut travailler et donc s’entretenir elle-même, continuant à fournir un travail domestique contre rien. De plus, généralement, les frais de garde d’enfants, les impôts supplémentaires, etc., sont déduits du salaire de la femme, en tant que responsable du remplacement de ses services « naturellement » gratuits : au terme du calcul, il s’avère qu’elle ne gagne presque rien !

Il y a donc deux modes de production dans notre société. Le premier donne lieu à l’exploitation capitaliste : la plupart des marchandises sont produites sur ce mode industriel. Le second donne lieu à l’exploitation patriarcale : les services domestiques, l’élevage des enfants et un certain nombre de marchandises sont produites sur ce mode familial. L’exploitation patriarcale est l’oppression commune et spécifique des femmes, mais aussi leur oppression principale : même quand elles travaillent « au dehors », l’appartenance de classe qu’elles en dérivent est conditionnée par leur exploitation en tant que femmes.

Il faut noter qu’alors que le travail agricole, artisanal ou commercial gratuit peut être fourni indifféremment par des hommes ou par des femmes en tant que membres de la famille, le travail ménager est effectué exclusivement par les femmes, en tant que « femmes du » chef du ménage. Les prestations de la femme mariée, contrairement à celles du salarié, ne sont pas précises, ni calculées suivant un barème fixe ; elles dépendent de la bonne volonté et de la richesse de l’employeur, le mari. Cependant, un « beau mariage » ne fait pas entrer la femme dans la classe de son mari (les régimes matrimoniaux ainsi qui les pratiques d’héritage lui interdisent l’accès à la propriété des moyens de production) ; contrairement à ce que laisse entendre l’analyse marxiste non problématisée de la famille, son niveau de vie ne dépend pas des rapports de production de classe aux prolétaires, mais des rapports de production de SERVAGE à son mari. La non-valeur du travail de la femme découle de l’impossibilité d’échanger ce travail, impossibilité qui à son tour découle de l’impossibilité pour les femmes de changer d’employeur : le salarié dépend du marché, la femme d’un individu ; le salarié vend sa force de travail, la femme mariée la donne.

Fondamentalement, puisqu’on a là la fourniture gratuite d’un travail dans le cadre d’une relation globale et personnelle (le mariage), il s’agit d’un rapport d’esclavage. En tant que groupe soumis à ce rapport de production patriarcal, les femmes constituent une classe ; en tant que catégorie d’êtres humains destinés par naissance à entrer dans cette classe, les femmes constituent une caste. La majorité des femmes appartiennent au prolétariat, et à l’intérieur de cette classe, elles constituent une « caste » surexploitée, et leur surexploitation est intimement liée à leur exploitation spécifique en tant que femmes. Ainsi, les rapports de production dans le système capitaliste constituent maris et femmes en classes antagoniques, les premiers retirant un profit matériel de l’exploitation des seconds, et les seconds étant la propriété des premiers.

Travail ménager ou travail domestique ?

Dans les études sur le travail ménager entrepris jusqu’ici, la définition du travail ménager a selon D. le plus souvent été celle du « bon sens » : le travail de la femme à l’intérieur de la maison. Or, on peut se demander si cette définition empirique du travail ménager rend compte de la totalité de ses caractéristiques économiques, et inversement si ces caractéristiques rendent compte de la totalité du contenu du travail ménager. Il s’agira de montrer que les caractéristiques économiques du travail ménager débordent son contenu classique et qu’elles ne s’appliquent pas forcément à toute activité ménagère au sens commun.

Pour ce, D. fait un premier détour par la production que la Comptabilité nationale recense sous le titre « autoconsommation des ménages », en se restreignant à l’autoconsommation « agricole » (la plus importante est la mieux connue). Elle note d’abord que puisque cette autoconsommation est prise en compte par la Comptabilité, on la considère comme « productive », alors qu’elle est non-marchande : elle est incluse dans le produit national brut et dans le revenu national brut. Pour l’y inclure, il faut lui attribuer une valeur, qui prend soit la forme du prix de vente, soit la forme du prix de détail. La Comptabilité française privilégie la seconde forme ; ainsi, elle ne prend pas en compte les dernières opérations nécessaires pour, par exemple, rendre un cochon consommable (préparation, cuisson et service), c’est-à-dire les opérations recouvertes par le terme « travail ménager » !

Comment expliquer cet « oubli » ? Ce ne peut être par l’absence de passage par le marché qui caractérise ces activités, car d’autres productions non marchandes consommées par leurs producteurs sont prises en compte par la Comptabilité (cf. article précédent). Suivant la définition même de la productivité propre à la Comptabilité – « tout ce qui est en surcroît de richesse » –, le travail ménager devrait être considéré comme productif. Etablir une coupure dans le procès de l’autoconsommation de cette façon est arbitraire, car celui-ci forme un tout. Il faut noter que cet « oubli » des activités recouvertes par le terme « travail ménager » caractérise également les comptabilités faites dans le monde urbain.

Alors, comment expliquer cet « oubli » ? Pour répondre à cette question, D. fait un second détour par les exploitations agricoles, et se demande quel est, dans ce cas, le critère de la distinction entre travail ménager et travail professionnel telle qu’elle est faite dans la Comptabilité. Il s’avère que « travail professionnel » renvoie à « exploitation »… Sans que l’exploitation ait été définie ! En l’absence de définitions formelles, D. se demande alors avec quels objets empiriques ces deux termes coïncident. Elle s’aperçoit que le terme « professionnel » s’applique aux productions comptabilisées. Or, toutes les productions du ménage sont comptabilisées, sauf celles appelées « travail ménager » ! Et le « travail ménager », lui, est défini comme ce qui est en dehors du « travail professionnel ». Le raisonnement est étonnamment circulaire. Les deux termes s’opposent comme deux objets empiriques « opposés ailleurs que dans la logique économique dont ils sont censés relever » (p. 67). Pour sortir de l’impasse, D. se demande quel critère d’identification les enquêteurs adoptent pour circonscrire le « travail ménager », et il s’avère qu’une activité, pour y appartenir, doit être commune à toutes les productions pour l’autoconsommation (et pas seulement aux productions pour l’autoconsommation agricoles). Dès lors, le « travail professionnel », c’est tout ce qui n’est pas ce « travail ménager » compris comme une somme d’opérations. On applique donc aux ménages agricoles des critères urbains, suivant lesquels tout ce qui est fait à l’intérieur du ménage est censé être non productif, et tout ce qui est fait « en dehors » est censé être productif.

D. estime ainsi que la raison pour laquelle les activités recouvertes par le terme « travail ménager » sont oubliées dans la Comptabilité réside dans la gratuité de ces activités dans le cadre du ménage. Et comme on l’a vu dans l’article précédent, cette gratuité ne découle pas de la nature de ces activités, ni de la nature des personnes qui les effectuent, mais de la nature particulière du contrat qui lie la travailleuse/l’épouse au ménage/au chef. (En effet, seuls peuvent être appelés gratuits les services que l’on fournit à autrui : c’est ce qui invalide la revendication d’une rémunération des activités recouvertes par le terme « travail ménager pour l’autoconsommation » absurde : un agriculteur qui fait lui-même son pain effectue, certes, un travail productif ; mais il serait absurde de le rémunérer alors qu’il l’est déjà par la richesse que ce travail lui apporte.)

Ainsi, un travail peut être comptabilisé et rémunéré (l’agriculteur qui cuit son pain) ou comptabilisé et non rémunéré (la femme de l’agriculteur qui cuit le pain de son mari) ou non comptabilisé et non rémunéré (« travail ménager »). La Comptabilité comprend le ménage en tant qu’unité, sans se soucier de qui fournit quoi et si cette personne est rémunérée ou le fait gratuitement. Pour conclure, la « gratuité » du travail ménager réside en ce qu’il s’agit d’un travail qui n’est ni payé, ni rémunéré car effectué pour autrui. On s’est ainsi forgé une définition formelle du travail ménager, qui ne le comprend pas comme un ensemble de tâches, mais comme un rapport de production. Dès lors, il n’y a de coupure ni entre le travail « ménager » et le reste du travail des femmes d’agriculteurs/d’artisans/de commerçants, ni entre le travail « ménager » et le travail « professionnel » des « aides familiales/familiaux ». Plutôt que de partir de prétendus « données » empiriques, « l’objet empirique lui-même doit être théoriquement délimité » (p. 72). Or, puisque les rapports de production caractérisant le travail ménager caractérisent également d’autres activités, il faudrait lui substituer le concept de travail domestique, « car l’objet d’étude est bien le travail gratuit effectué dans la domus au sens large et sociologique » (p. 72).

Famille et consommation

Les sociologues et les économistes se sont beaucoup intéressés à la consommation et à la famille. Mais ils se sont très peu intéressés à la manière dont les besoins sont satisfaits par la consommation, et encore moins aux rapports de la famille avec cette fonction. Ce dernier fait s’explique notamment par leur conception de la famille en tant qu’ « unité de consommation » (ou, pour les économistes, « unité d’observation de la consommation ») sans définition formelle : c’est le ménage « ordinaire », encore une fois pris comme une donnée empirique, qui en serait le modèle.

C’est ainsi que leurs études de la consommation posent plusieurs problèmes. D’abord, il est problématique de nommer la demande sur le marché « consommation », dans la mesure où ce mot connote la consommation des membres du ménage (et non celle des services auxquelles la famille en tant qu’institution a recours) ; or, cette consommation individuelle n’est absolument pas étudiée ! Ensuite, les implications du choix du « ménage » comme unité de décompte de la consommation sont problématiques, puisque toutes les consommations individuelles sont rapportées à la consommation homogène – commune et indifférenciée – du groupe familial, rendant ainsi impossible toute étude de la répartition des produits consommées, toute comparaison des niveaux de vie des différentes catégories, toute analyse des rapports de classe au sein du ménage (ex : domestique-patron). Certaines études prétendent pourtant connaître la consommation individuelle, après avoir divisé la consommation totale de la famille par le nombre des individus qui la composent – comme si tous bénéficiaient à part égale des biens consommés !

En somme, les enquêtes sociologiques et les pratiques statistiques rendent impossible toute étude de la répartition réelle des biens consommés, et ce parce qu’une telle étude révélerait la fausseté de leur postulat implicite d’une répartition parfaitement égalitaire. A l’aide d’exemples, D. cherche dans cet article à exposer les hypothèses de travail d’une nouvelle approche de la consommation individuelle qui, à partir du moment où elle est liée au statut de l’individu dans la famille, est familiale, indifféremment de son lieu, de ses modalités, de sa nature. Les exemples choisis sont « les plus évidemment familiales » (p. 82) : ils représentent des cas de consommations non spécifiques, effectuées soit au foyer, soit en présence de la toute la famille, et appellent donc le plus l’image d’une consommation équitable. Plus la famille considérée a des revenus plus bas, plus cette image s’impose, motivée par une sorte de sentiment moral. C’est pourquoi D. s’intéresse ici aux familles agricoles, non pour en présenter des faits nouveaux concernant la consommation différentielle, puisque ceux-ci sont masqués par les données dites scientifiques, mais pour « envisager sous un nouvel angle des faits universellement connus des acteurs sociaux » (p. 83).

La différenciation de la consommation repose sur la quantité et sur la qualité de la nourriture, opposant enfants et adultes, femmes et hommes et, parmi les adultes, les vieux et ceux d’âge mur, les membres subalternes et le chef de famille. Ce dernier prend les plus gros et les meilleurs morceaux. Les interdictions alimentaires sont instituées par la coercition (ex : punition des enfants). Mais elles le sont surtout par l’intériorisation de ces interdictions. C’est dans le cas des femmes, qui contrairement aux jeunes ont un statut non transitoire, que les interdictions alimentaires sont intégrées au système répressif le plus vaste : c’est l’idéologie du rôle d’épouse/de mère. Leur principe général est celui du « sacrifice » de soi en vue de la préservation des privilèges de l’époux/du père. En Tunisie, ce sacrifice passe par la différenciation totale du lieu, du moment et de la substance de base des repas des hommes et des femmes. En France, il passe par la l’attribution de la part la plus petite et la plus médiocre de chaque aliment aux femmes. Ce sacrifice, par la force de ce système répressif idéologique, devient pour les femmes une seconde nature. Certes, lorsque le niveau de vie s’accroît, le degré de consommation différentielle diminue ; mais il faut garder en tête que ce sont non des définitions de contenus qui sont en jeu, mais des principes d’attribution : si ce niveau de vie, en période de crise par exemple, en vient à diminuer, les biens les plus rares et les domaines de consommation les plus prestigieux continueront à faire l’objet d’un accès privilégié, même si la nature de ces biens et le contenu de ces domaines varie. De même, lorsque le niveau de vie augmente, l’accroissement de la part du budget destinée à des dépenses non alimentaires augmente lui aussi, amenant ainsi le développement de la différenciation dans certains domaines, ou l’émergence de domaines nouveaux de consommation qui seront eux aussi différenciés.

Mais « un enfant promené dominicalement consomme-t-il la voiture familiale de la même façon que le père qui la conduit, et surtout consomme-t-il la même promenade ? » (p. 94) Il semblerait que les manières de consommer soient éventuellement plus importantes que les quantités consommées. Enfin, la consommation a aussi pour objet des services : contrairement à ce que sous-entendent certains économistes et sociologues, on ne consomme pas seulement des matières premières mais aussi leur préparation, domaine du travail domestique (cf. articles précédents) ; or, celle qui fournit ces services ne les consomme pas à part égale avec les autres. Prendre en compte ces services c’est bouleverser l’évaluation comptable de la consommation familiale, mais aussi celle de la production familiale ; on problématise ainsi la soi-disante « unité » de consommation, en interrogeant le « fonctionnement interne de la famille en tant qu’institution économique » (p. 95).

La transmission héréditaire

D., qui pendant des années a étudié la transmission du patrimoine chez les agriculteurs, affirme avoir mis longtemps à comprendre que celle-ci fait partie de la transmission héréditaire. Ce dernier n’a jamais été étudié pour ce qu’il est : un moyen de transmission du statut social. La démonstration de la nécessité d’une telle étude fait l’objet de cet article.

Quelques définitions de base en constituent les préliminaires : « la société se perpétue par la perpétuation des groupes qui la composent et dont l’organisation entre eux constitue la structure : l’être de la société » (p. 100). Ainsi le rôle de la transmission héréditaire est de constituer et de maintenir les groupes, mais aussi d’intégrer les individus concrets dans ces groupes. Ce double rôle se résume en fait à un seul processus : le « recrutement générationnel ». Dans la conscience collective, le fait que ce recrutement passe dans notre société par l’hérédité est posé comme un fait naturel. C’est ainsi que son caractère hiérarchique a été explicitement posé comme l’une des caractéristiques fondamentales de la classe, alors que son caractère héréditaire, qui « irait de soi », n’est posé qu’implicitement, et ce à tort selon D., pour qui il y a une différence de degré entre classe et caste, dans la mesure où la première est plus ou moins « ouverte ». L’exemple de la modalité par laquelle l’appartenance au clergé gère son recrutement générationnel – la cooptation – prouve ensuite que la fermeture d’un groupe social n’implique pas nécessairement l’hérédité de l’appartenance à celle-ci. Cet exemple nous force ainsi à élargir la définition de la fermeture, qui devient l’« accès réservé aux individus personnellement associés avec un membre actuel du groupe, quelle que soit l’origine de cette association » (p. 105), ainsi que la définition de l’hérédité, qui devient « une modalité particulière d’un mode plus général : l’association » (p. 105).

L’objet d’étude est alors circonscrit : c’est l’hérédité en tant que mode de recrutement générationnel qu’il convient d’étudier dans ses modalités et dans ses implications. C’est la prise en compte de l’une de celles-ci – le fait que c’est le détenteur actuel d’une position qui en dispose – qui permet de poser les questions que les sociologues ont plus ou moins évité : « qui entre dans quel groupe, et comment ? » (p. 105)

Pour les sociologues bourgeois, la transmission du statut a été prise pour une conséquence naturelle de celle des biens et la passation de la terre de père en fils pour une conséquence naturelle de l’appropriation de la terre par un individu : c’est implicitement (cela n’a pas besoin d’être dit expressément dans une conceptualisation qui est celle d’une société héréditaire) postuler que la légitimité ou l’illégitimité de l’hérédité découle de la nature de ses domaines d’application et non de règles sociales. Ainsi, dans les études de mobilité sociale, la prétendue « mobilité sociale » d’un individu est mesurée en comparant la position d’un individu au moment de son entrée dans la vie professionnelle à la position de son père à la fin de sa carrière. La mobilité sociale individuelle s’y confond donc avec la mobilité sociale intergénérationnelle ; de plus, l’hérédité du statut est un postulat de départ, puisqu’il est tenu pour naturel et pour normal que l’individu commence sa carrière en partant du point où celle de son père aboutit. Par conséquent, on y appelle « stabilité » la similitude des positions du fils et du père et « mobilité » la différence entre les deux ; on s’empêche ainsi de voir la transmission héréditaire en la niant, précisément parce qu’elle est d’emblée incorporée dans ces études.

Pour D., ces études, en reléguant la transmission héréditaire au naturel, contredisent les théories des classes sur lesquelles elles reposent, celles où les classes sont définies comme des groupes constitués sur des critères hors-parenté contrairement aux groupes des sociétés non-occidentales où le critère de constitution serait la parenté. Mais D. veut montrer ce que ces études occultent : qu’un groupe social n’est jamais composé uniquement de ceux qui y sont nés. En effet, l’hérédité est le fait de l’institution familiale hiérarchique et se fonde sur l’avantage et sur l’inégalité. Pour l’étudier, D. se focalise sur la question de la transmission du statut du père. A partir d’études menées sur la transmission de ce statut dans des villages agricoles, D. conclut que le partage des biens n’est égalitaire que là où il ne gêne pas l’unité de la succession. De toute façon, les non-successeurs sont majoritaires et occupent, dans les faits, des positions inférieures à celle de leur frère successeur ou de leur père. C’est ainsi que l’hérédité apparaît comme « un processus de différentiation » (p. 121), et l’inégalité des situations qu’elle engendre comme une conséquence nécessaire de sa propre logique interne (et non comme une sorte d’accident, contrairement à ce que postulent les études de mobilité sociale). Les cadets normands des villages agricoles ne sont ni exploitants ni ouvriers, mais « aides familiaux » ; ils n’ont pas de position personnelle et se définissent par leur rattachement à une famille : « leur statut est d’être sans statut propre » (p. 123). En ce sens, l’hérédité ne fait pas que distribuer les personnes dans des classes et sous-classes, mais va jusqu’à déterminer des individus hors-statut, et agit donc sur la constitution même de chaque classe, « sur l’existence et la création de catégories et de statuts différents et antagoniques dans les classes. » (p. 128)

En général, les femmes, en tant qu’épouses sont hors-statut (elles sont donc « rattachées » à la classe du mari), et ce non seulement de fait mais aussi de droit. C’est pourquoi D. parle du genre en terme de « deux modes distincts d’appartenance à la classe » (p. 126) produits en partie par l’hérédité. Par exemple, les filles sont de manière diachroniqie systématiquement exclues de la succession (même si elles peuvent être héritières), et c’est dans cette classe de non-successeurs que l’institution familiale synchronique recrute les épouses. De plus, une fille ne peut être exploitant de fait, et une épouse ne peut l’être de droit. « (…) il apparaît ici clairement que [ce que la sociologie générale appelle] les catégories de sexe sont en fait des catégories de classe, et plus précisément des catégories de statut à l’intérieur des classes. » (p. 127) La catégorie de classe ou de statut dont ce texte démontre l’existence est celui de l’épouse en tant que non-détenteur. Il faut donc refuser le terme de stabilité pour qualifier l’hérédité des positions, et en même temps refuser la limitation de l’appellation « hérédité » à un seul de ses effets (la reproduction)

Mariage et divorce

La thèse de D. est que le divorce n’est pas la fin du mariage en tant qu’institution par laquelle le travail gratuit est extorqué à une partie de la population (cf. « L’ennemi principal »). Le contrat de mariage est donc ici à comprendre comme le contrat par lequel le chef de famille s’approprie la totalité du travail effectué dans la famille. Le mari est bien le seul à pouvoir vendre ce travail sur le marché comme le sien propre. Même si les textes juridiques ne contraignent pas explicitement les femmes à effectuer ce travail, il est certain que le refus de ce travail sera sanctionné, notamment par le divorce. En ce sens, les obligations officielles du mariage sont clairement différentielles pour le mari et pour la femme. Il est clair que, pour qu’elles entrent dans un tel rapport d’exploitation, les femmes sont soumises à des pressions : en raison de cette exploitation, la situation économique des femmes est si mauvaise que le mariage est la meilleure carrière économique qui soit pour elles, ce qui n’empêche pas le mariage d’aggraver la situation (la femme abandonne ses études ou son travail, etc.). Il s’agit donc d’une institution qui crée pour les femmes les conditions de sa propre reproduction.

Dans la mesure où la charge (matérielle) des enfants tombe sur la femme, ce qui maintient l’appropriation de ce travail de la femme par l’homme, le divorce est un prolongement du mariage. Cette responsabilité exclusive des femmes pour ce qui est de la charge des enfants est consacrée par le tribunal aussi bien par des actions positives (ex : attribution de la garde à la mère surtout – du moins jusqu’à l’âge de 15 ans, c’est-à-dire tant qu’il y a des couches à laver) que par des actions négatives (ex : l’omission de veiller à ce que les pensions pour la garde des enfants soient versées). Mais après le divorce la femme n’est plus chargée de l’entretien matériel de son mari. On pourrait donc dire que le mariage se fonde sur l’échange de l’entretien matériel du mari par la femme contre la participation du mari à l’entretien financier de ou des enfants. Le mariage et le divorce peuvent donc être vus comme les deux moteurs de l’attribution collective de la charge des enfants aux femmes, et inversement de l’exemption collective de cette charge pour les hommes.

Dans le mariage-avec-enfants se rencontrent donc deux institutions : la responsabilité exclusive des femmes vis-à-vis des enfants ; l’appropriation de la force de travail de la femme par le mari. Néanmoins, il ne faut pas oublier que les parents sont les seuls à bénéficier des enfants, et que les enfants n’ont pas toujours deux propriétaires. Il faudrait donc traiter l’élevage des enfants séparément du travail familial de la femme, comme une institution plus ou moins autonome vis-à-vis du mariage. Il serait donc plus juste de dire que le fait que la responsabilité exclusive des enfants tombe sur les femmes même après le divorce est l’expression non du prolongement de l’institution du mariage (cf. p. 7), mais d’une autre forme de cette responsabilité. On pourrait définir celle-ci comme l’exploitation collective des femmes par les hommes, ou, corrélativement, comme l’exemption collective des hommes de l’élevage des enfants. C’est alors cette exemption qui autorise le père à exiger, en échange de sa participation à l’entretien financier des enfants, la totalité de la force de travail de la femme.

La couple mère-enfant, la paire fondamentale dont le mariage, le concubinage, le couple libre, etc. ne sont que des formes différentes, n’est donc pas à comprendre comme une association d’individus mais comme une formation sociale, comme un système de rôles et d’obligations qui serait le produit empirique du système politique patriarcal. Cette paire fondamentale n’est donc pas une famille ou un type de famille mais la condition et la modalité de la seule famille qui soit dans notre société : la famille patriarcale patrifocale (= un type de famille centrée sur le père [la femme habite chez lui ; il détient le rôle principal…]). « De même qu’elles [ces paires] doivent exister, virtuellement et réellement, pour permettre l’exploitation dans le mariage, elles doivent être misérables pour alimenter celui-ci. » (p. 143) « (…) non seulement le couple conjugal, mais aussi le couple mère-enfant représentés par l’idéologie dominante comme des associations présociales, apolitiques, « biologiques », « naturelles », sont tous deux des associations fondées sur et réalisant des exploitations inextricablement reliées. » (p. 144)

Les femmes dans les études de stratification

Acker relève en 1973 quelques implicites fondamentaux dans les études de stratification, dont les deux plus importantes sont : 1. parce que la famille est une unité de rang équivalent, le statut de la femme est tenu pour égal à celui du mari, en terme de classes ; 2. que, dans plusieurs domaines, les femmes soient inégales par rapport aux hommes n’est pas pertinent pour ces études. Ces deux implicites sont pour D. les indices involontaires d’une structure sociale.

Les auteurs en question utilisent un double critère pour l’analyse des femmes, dans le sens où généralement, ils prennent en compte la profession pour les femmes célibataires, mais l’abandonnent dès qu’il s’agit de femmes mariées. Par une étude d’exemple, D. remarque que souvent, toutes les femmes sont traitées d’après un double critère, mais pas d’après le même double critère. Par exemple, à l’intérieur même de la population des femmes conjointes étudiées, celles qui ont un emploi sont classées par leur position propre, et celles qui n’ont pas d’emploi sont classées par la position de leur mari. La même incohérence conduit A. Girard (Le choix du conjoint) à comparer l’homogamie (la distance entre les positions propres des conjoints) en comparant la position de classe du mari et la position de classe du père de la femme, ce qui relève pour lui d’un choix théorique : « le milieu dont sont issues les femmes [est] plus significatif que leur profession », écrit-il. Tout se passe comme si le concept même de position propre de la femme n’existe pas. Ainsi, même quand la profession des femmes est prise en compte, l’attribution aux femmes sans emploi de la classe de leur mari fausse d’emblée la comparaison entre femmes et entre femmes et maris.

En attribuant à la femme sans emploi la profession de son mari, on ne fait pas qu’occulter la détermination fondamentale qui est celle d’avoir ou non une indépendance économique : on l’inverse. En effet, une femme qui a un emploi a généralement un emploi inférieur à celui de son mari, et se voit ainsi systématiquement rangée dans une classe moins élevée qu’une femme sans emploi, qui elle est rangée dans la classe de son mari. De plus, une femme qui travaille (dans un emploi généralement inférieur à celui de son mari) est considérée comme plus éloignée socialement de son mari qu’une femme sans emploi, et c’est ainsi que le fait d’être semblable au mari sur le plan de l’indépendance économique éloigne la femme de celui-ci. Tout cela est lié au fait que l’on utilise, pour classer les femmes mariées sans emplois, un critère étranger à la théorie de la stratification sociale : l’association par alliance matrimoniale. Or, à moins d’admettre que ces femmes n’existent pas, il faudrait arriver à penser que le fait d’être sans emploi est la position propre des individus dans cette situation économique !

« La position propre des femmes dans la sociologie est d’avoir une place dans le système de stratification médiatisée et conditionnée par une association personnelle. / Cette classe sociologique [celle des femmes] reflète et reproduit au niveau de la connaissance une classe sociale de même que la position qui détermine l’appartenance à cette classe sociologique reflète et reproduit une position économique réelle. En effet le rapport au monde économique des femmes sans emploi est bien un rapport médiatisé et non un rapport direct [cf. articles précédents]. » (p. 156) D. estime que cet absence de rapport direct est l’expression de leur non-intégration au mode de production capitaliste, puisqu’ils ne vendent pas leurs produits ou leur travail, mais donnent leur force de travail contre un entretien : ils font partie « d’un mode de production spécifique, différent de, et parallèle au mode salarial-industriel » (p. 157), qui est le mode de production patriarcal. Le mode de production spécifique des femmes mariées, précise D., est celui de la dépendance, qui comme on l’a vu est la base matérielle de l’attribution théorique aux femmes de la classe de leur mari. C’est cette dépendance que les études de stratification masquent en se fondant sur une prétendue communauté de classe du mari et de la femme, comme si cette communauté l’emportait concrètement sur les disparités internes. Il est pour D. impossible d’étudier les femmes de cette manière, car : 1. le mode de production patriarcal est antérieur chronologiquement et logiquement à la communauté de classe industrielle ; 2. « les femmes qui n’ont pas d’emploi sont par définition en dehors des classes industrielles » (sic, p. 158).

Nos amis et nous. Fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes

Ici, il s’agit pour D. critiquer le rapport de certains hommes au mouvement féministe, auquel ils veulent imposer leur idée du féminisme afin de mieux contrôler ce mouvement et son sens. Ce rapport s’explique par leur peur de voir ce mouvement se diriger contre eux, mais aussi par leur appartenance de genre : on leur a toujours appris que « leur place c’est devant » (p. 163). En ce sens, ces hommes sont certes plus subtils que les anti-féministes purs et durs dans le maintien de leur pouvoir, mais aussi plus dangereux et envahissants – ils vont jusqu’à maintenir ce pouvoir dans le mouvement même qui lutte contre lui. Pour D., c’est la naissance d’une demande de parole des femmes qui à son tour a engendré une demande de parole sur les femmes ; or, le pouvoir patriarcal ne se contente pas de refuser la première mais va jusqu’à s’accaparer de la seconde : « Ces hommes parlent donc doublement à notre place : ils parlent de nous (…) et ils en parlent des lieux d’où nous sommes proscrites. »

Protoféminisme et antiféminisme

Ici, D. critique le livre Parole de femme d’A. Leclerc. Elle critique d’abord son biologisme (la division sexuée, conçue comme naturelle, préexiste à la hiérarchisation sociale) : c’est confondre nature et tradition. Elle critique aussi son idéalisme (ce sont des valeurs qui déterminent la domination patriarcale réelle) : c’est prendre le prétexte pour la cause. Son biologisme exprime et soutient son idéalisme, puisque si on traite les fonctions sociales comme des données naturelles, la question principale devient celle de l’appréciation subjective de ces fonctions. Mais les hommes ne pourraient pas intervenir sur cette appréciation subjective des fonctions sociales des femmes pour y imposer leur vision négative sans d’abord être en situation d’imposer (de dominer) tout court !

L’impasse analytique à laquelle l’idéalisme de Leclerc amène a évidemment des implications politiques profondes, car si la dépréciation est la cause de l’exploitation, la perspective féministe est celle d’un changement non de la vie des femmes mais de l’appréciation de la réalité des femmes. Cet idéalisme a également besoin du biologisme pour situer l’origine des valeurs qui détermineraient la vie sociale : qu’elles soient considérées comme immanentes ou comme transcendantes, il s’agit de les projeter sur une « histoire avant l’histoire » extra-sociale voire extra-humaine (que cette projection soit suivie par une « rehistoricisation » de ces valeurs n’a pas d’importance ; l’origine est toujours une invention de l’idéologie dominante). C’est pourquoi la prétendue contre-idéologie qu’A. Leclerc élabore, qui tend à montrer la vraie valeur de la femme et de ses fonctions, ne fait que puiser dans la même source naturaliste-idéaliste (l’ordre naturel des valeurs) que l’idéologie sexiste. Elle ne fait qu’inverser les conclusions de cette dernière en en préservant les prémisses, et ne peut donc que en produire une autre version. Ainsi, l’oppression réelle des femmes serait due à la dépréciation d’elles et de leurs fonctions, qui à son tour serait due à une fausse lecture de l’ordre naturel des valeurs ! On finit par donner à la domination masculine des raisons qui la présupposent.

Pour montrer comment sa perspective se démarque de celle d’A. Leclerc, D. procède ensuite au développement d’un exemple, celui de la menstruation. Après avoir insisté sur le fait que la menstruation est un évènement qui en lui-même est dépourvu de sens, puisque c’est la société qui lui donne cette signification, D. souligne que la société produit également la forme matérielle dans laquelle l’événement de la menstruation est moulée de façon contraignante ; par là, cet événement devient matériellement et donc objectivement désagréable. Le protoféminisme d’A. Leclerc, qui ne se donne pas les outils théoriques pour saisir la dimension matérielle de ces contraintes, frôle donc l’antiféminisme en prônant une appréciation subjective positive d’une réalité de la vie des femmes qui est objectivement une contrainte sociale.

Salaire, prix et profits de Karl Marx

Salaire, Prix et Profit, c’est un petit bouquin d’à peine 70 pages qui ne paie pas de mine. Et pourtant, c’est dans les grandes lignes de cet essai que Marx esquisse sa théorie de la valeur : toute la valeur vient du travail. Toute ? Toute ; pas un kopeck ne lui échappe. Certes, mais à quoi ça sert ? A démontrer que le salariat, qui ne rémunère que partiellement le travail, ne se distingue du servage et de l’esclavage que par sa forme historique. Comme mode d’exploitation, il est impossible pour un socialiste de prétendre l’améliorer : la seule alternative est son abolition.

On frétille d’avance de savoir comment Marx parvient en quelques pages à vaincre les démons réformistes et les trade-unions à courte-vue. Ce n’est pourtant pas si compliqué…

1/ L’offre et la demande sont une belle arnaque

Tout le monde l’a déjà entendu au moins une fois dans sa vie : la valeur d’une marchandise se détermine par la loi de l’offre et de la demande ; plus une marchandise est réclamée, plus son prix monte ; plus elle est courante, moins elle est chère. Mais que se passe-t-il quand l’offre et la demande s’équilibrent ? Pour Marx, on atteint le « prix naturel » de la marchandise, qui coïncide avec sa valeur. La grande erreur des libéraux est d’avoir confondu le prix, qui fluctue en fonction de l’offre et de la demande, avec la valeur de la marchandise, qui, elle, reste fixe, toutes choses égales par ailleurs. La loi de l’offre et de la demande ne fait qu’expliquer la variation des prix ; pas la valeur des marchandises.  « L’offre et la demande ne règlent pas autre chose que les fluctuations momentanées du marché », écrit Marx.

2/ Le mystère de la valeur

Qu’en est-il alors de la valeur ? Pour Marx, c’est le grand mystère de l’économie politique. Il existe bien quelques « économistes en retraite » pour expliquer que la valeur est déterminée par le prix des salaires ; mais personne ne sait d’où vient la valeur des salaires eux-mêmes. « L’assertion selon laquelle « les salaires déterminent les prix des marchandises » revient à ceci, « la valeur est déterminée par la valeur », et cette tautologie signifie en fait que nous ne savons rien de la valeur ». Les salaires ne déterminent pas la valeur ; pour cette raison, il serait stupide de considérer que la valeur d’une marchandise est le salaire auquel s’ajoutent des pourcentages de profit et de rente.

Mais alors, d’où vient la valeur si ce n’est des salaires ? Pour cela, « il faut nous demander quelle est la substance sociale commune à toute les marchandises », trouver quelque chose que toutes les marchandises aient en commun et qui permette de les situer les unes par rapport aux autres. Pour Marx, cela ne fait aucun doute : « c’est le travail ». Explication :

Lorsque l’ouvrier travaille une heure pour créer une marchandise, on dira que ce produit cristallise une heure de travail ; et la valeur de cette marchandise sera celle d’une heure de travail. « Naturellement, pour se servir de cette mesure, on ramènera tous les genres de travail au travail moyen », c’est-à-dire qu’on considère la moyenne du taux de productivité dans un contexte social donné. La valeur des marchandises varie ensuite en fonction de l’apparition de nouvelles technologies qui rendent le travail plus productif (et qui permettent plus de production en une heure de travail), ou de difficultés qui rendent le travail moins productif (comme l’appauvrissement des terres, par exemple).

En bref, ce raisonnement permet à Marx d’arriver à énoncer la loi économique suivante :

Les valeurs des marchandises sont directement proportionnelles au temps de travail employé à leur production, et inversement proportionnelles à la force productive du travail employé.

3/Lorsqu’on vend les marchandises à leur valeur, on forme de la plus-value

La conversion de la valeur en prix est simplement le procédé par lequel on exprime les valeurs des différents objets comme des quantités variables d’un même travail social. Les objets, en dehors des fluctuations de l’offre et de la demande, se retrouvent donc sur le marché à un prix proche de leur valeur réelle. Aussi, enchaîne Marx –et c’est là tout le nœud du problème- « il est absurde de supposer que le profit (…) provient d’une majoration du prix des marchandises », puisque ces marchandises sont vendues la plupart du temps à des prix proches de leur valeur réelle : « les profits proviennent du fait qu’on vend les marchandises à leur valeur. »

Pour comprendre cela, il faut revenir à la source du problème : le travail. Quand on prend n’importe quelle marchandise, sa valeur équivaut à la quantité totale du travail contenu dedans : par exemple, pour un pull : la quantité de travail nécessaire pour obtenir la matière première + la quantité de travail nécessaire de l’ouvrier qui a assemblé le pull + la quantité de travail nécessaire à construire les machines qui permettent de tisser le pull, divisée par le nombre de pulls qu’elles produisent. Et voilà la valeur totale de mon pull. Et c’est la même chose pour la force de travail : sa valeur équivaut à la valeur que l’ouvrier consomme chaque jour en produits de première nécessité : la valeur totale de sa force de travail est la valeur de ce qu’il mange, de ce qu’il s’habille, voire la valeur qu’il consomme en formation, etc. L’ouvrier ne vend pas son travail au capitaliste : il vend cette force de travail, et c’est la valeur de cette force de travail que le capitaliste lui paie.

Mais admettons que le total de ce que l’ouvrier consomme chaque jour en produits de première nécessité corresponde à 5heures de travail en moyenne (qu’il ait fallu 5 heures par jour pour produire sa nourriture, ses vêtements, etc.). La valeur de la force de travail de l’ouvrier équivaut à celle de ces 5 heures de travail. Le capitaliste lui paiera donc la valeur de ces cinq heures (s’il lui payait moins, l’ouvrier finirait par décéder), mais tout en le faisant travailler dix heures : « La quantité de travail qui limite la valeur de la force de travail de l’ouvrier ne constitue en aucun cas la limite de la quantité de travail que peut exécuter sa force de travail ». Il y a donc cinq heures de « surtravail », non-payées à l’ouvrier, et qui vont représenter la plus-value. « Le taux de la plus-value, toutes circonstances égales d’ailleurs, dépendra du rapport entre la partie de la journée de travail, qui est nécessaire pour renouveler la valeur de la force de travail, et le surtravail ou temps employé en plus pour le capitaliste. »

4/ Le salariat, une belle arnaque du capitalisme

L’ouvrier a tendance à penser qu’il le prix payé pour sa seule force de travail est le prix général de son travail. Il n’a donc pas l’impression de travailler gratos la moitié de sa journée. « La valeur ou le prix de la force de travail prend l’apparence extérieure du prix ou de la valeur du travail lui-même, bien que, rigoureusement parlant, le terme de valeur ou de prix du travail n’ait aucun sens. » : « à la base du système du salariat, même le travail non payé semble être du travail payé. » La seule différence avec l’esclavage, estime Marx, c’est que l’esclave a l’impression de travailler pour rien, alors qu’on lui assure le renouvellement de sa force de travail, tandis que le salarié à l’impression d’être payé. En réalité, la seule différence avec le serf qui travaillait trois jours sur son champ puis trois jours gratuitement sur le champ de son seigneur, c’est une différence spatio-temporelle : dans une journée de travail, le salarié a travaillé un certain temps payé et un autre temps non-payé.

Pourtant, même quand il  n’est plus payé, il continue de « cristalliser » dans la marchandise qu’il produit la valeur de son travail. C’est pourquoi en vendant une marchandise à sa valeur, le capitaliste réalise son profit, puisqu’il ne paie à l’ouvrier qu’une partie de cette valeur. Son profit lui permet ensuite de payer ses intérêts, son loyer : ainsi, rente, profit et intérêt ne s’ajoutent pas aux salaires pour constituer le prix ; ils sont la partie de la valeur non-payée au salarié. « La plus-value, c’est-à-dire la partie de la valeur totale des marchandises dans laquelle est incorporée le surtravail, le travail non-payé de l’ouvrier, je l’appelle le profit. » A noter que le rapport entre salaires et profit peut varier : plus on paie l’ouvrier au-dessus de la valeur de sa force de travail, moins le capitaliste a de profit à se mettre sous la dent, puisque les marchandises restent en moyenne vendues à leur valeur.

5/Pour conclure…

Marx condamne en fait le principe du syndicat, qui serait simplement d’augmenter les salaires en pensant faire ainsi chuter le taux de profit de patron ; c’est-à-dire d’aménager le salariat afin qu’il soit plus profitable à l’ouvrier. Mais le salariat est la forme d’exploitation du prolétariat : il ne faut pas travailler à son aménagement, mais à son abolition. Laissons la conclusion à Marx lui-même, et à la dernière proposition de son ouvrage :

« Les trade-unions agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiètement du capital. Elles manquent en partie leur but dès qu’elles font un emploi peu judicieux de leur puissance. Elles manquent entièrement leur but dès qu’elles se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat. »

« Villes rebelles, du droit à la ville à la révolution urbaine », David Harvey, buchet castel, 2015.

« Villes rebelles » est un focus sur les luttes sociales actuelles et précisément sur les luttes « urbaines ». Il s’agit d’une série d’articles qui a été éditée en anglais en 2012 avant d’être traduite dans la langue de Molière en 2015. Les livres précédents d’Harvey traduits en français mettaient quant à eux l’accent sur l’économie politique (dans le « nouvel impérialisme »[1] par exemple). « Villes rebelles » est moins précis dans son analyse du rôle de l’urbanisation dans le système capitaliste mais il présente l’avantage d’être plus accessible et plus concret.De nombreuses luttes de grandes ampleurs se sont récemment déroulées en contexte « urbain » et l’auteur cherche à comprendre pourquoi et comment les renforcer.

Si Harvey revient sur l’importance de la question de la Ville pour le capitalisme (et ses crises), il met surtout en exergue la nécessité selon lui de dépasser certains clivages qui divisent les révolutionnaires tels que ceux :

  • entre les luttes contre la dépossession, celles contre les différentes formes de dominations et celles contre l’exploitation salariale
  • entre les luttes s’appuyant sur une base territoriale et celle s’appuyant sur une base corporatiste
  • entre les luttes liées à la reproduction du capital et celles liées à la production
  • entre le prolétariat relégué en banlieue ou à la campagne et le « précariat » des centre-villes
  • entre les modes d’organisation verticaux prônés par les courants communistes libertaires et les modes d’organisation horizontaux défendus par les courants léninistes.

Mise au point sur le « droit à la ville »

Harvey commence par rappeler l’origine du « droit à la ville ». Ce concept défini au départ par le marxiste Henri Lefebvre[2] est aujourd’hui particulièrement galvaudé et mis à toutes les sauces par les urbanistes. Harvey vient donc avec bonheur rappeler que le « droit à la ville » désigne le droit des prolétaires à accéder aux aménités de la ville, dans un contexte à l’échelle mondiale d’urbanisation exponentielle. Ce n’est certainement pas le droit des promoteurs à faire des profits ou la gentrification des quartiers populaires[3]. La fragmentation de la ville, la fameuse « ghettoïsation » cher à Manuel Valls, est avant tout le fait des classes bourgeoises (par la création de quartiers sécurisés et clos ou par le refus de la construction de logements sociaux dans les quartiers huppés). Harvey précise également que le droit à la ville, tout comme les espaces hétérotopiques[4] et les pratiques alternatives, est un objet de lutte intéressant dans la mesure où il ne devient pas une fin en soi. Le droit à la ville doit rester une revendication qui s’inscrit dans l’affrontement entre le travail et le capital et dans une perspective révolutionnaire. Harvey prend ainsi soin de rappeler que la lutte contre l’exploitation est indispensable puisque le travail est à la base de la production de valeur, que le moteur de l’histoire reste « la lutte des classes » et que le capitalisme ne s’écroulera pas tout seul de lui-même (« l’exploitation du travail vivant dans la production reste bien un concept central pour n’importe quel mouvement anticapitaliste » ). Dans cet esprit, il critique les mesures gestionnaires sensées répondre aux crises urbaines telles que l’accession à la propriété (qui permet du point de vue matériel de privatiser le foncier et du point de vue idéologique d’accélérer le délitement du collectif) ou le micro-crédit, véritable cheval de Troie qui permet de distiller des rapports marchands et financiers entre les populations les plus démunies.

Nous pouvons toutefois regretter que l’auteur n’établisse pas clairement la distinction entre « révolution urbaine » et « révolution socialiste ». L’afflux de prolétaires dans les centres urbains ne conduit pas automatiquement à des mouvements révolutionnaires… Et si les luttes pour le droit à la ville seront sans doute un des leviers indispensables à une future révolution socialiste, il n’empêche que la transformation de la société vers le communisme passera aussi par des luttes en milieu rural, voire par un effacement de la distinction entre rural et urbain. Le livre fait d’ailleurs l’impasse sur les nombreux combats récents qui se déroulés en milieu rural (contre des grands aménagements, des expropriations, pour les droits des paysans ou la défense de services publics de proximité etc.). Ceci est d’autant plus dommage que de nombreux ouvriers et ouvrières vivent et travaillent à la campagne, dans des petites villes industrielles ou dans des territoires péri-urbains.

Des formes de luttes et de résistances propres au milieu urbain

Le livre décrit les différentes formes de luttes et de résistances spécifiques aux villes, notamment les occupations de places. Ces occupations sont dans beaucoup de pays, notamment en Amérique du sud ou lors des « révolutions arabes », des lieux de rencontres primordiales dans les luttes, une arme de réappropriation de l’espace public ou encore des occasions de redécouvrir des traditions de militantisme ouvrier.  Il souligne aussi qu’il s’agit d’une manière de se battre au plus près des centres de pouvoirs. Déjà en 1871, la Commune de Paris s’était surtout déroulée dans le cœur de la capitale plutôt que dans les faubourgs ou les campagnes, et malheureusement les communards n’ont pas saisi cette opportunité pour attaquer directement le pouvoir (en l’occurrence Versailles) au moment propice. Harvey place de grands espoirs à ce titre dans l’industrialisation des centres urbains de la Chine qui sont potentiellement des foyers révolutionnaires en devenir. La hausse impressionnante de l’urbanisation[5] dans ce pays a profité à la classe possédante tout en entraînant des masses gigantesques de prolétaires dans les marges des villes susceptibles de menacer le pouvoir.   Le paradoxe dans les occupations de places étant que les places publiques ont bien souvent été tracées à l’origine pour faciliter la répression dans le cadre des grands aménagements haussmaniens. Ceci dit, l’auteur oublie au passage que dans beaucoup de pays les occupations de places sont des mouvements majoritairement dominés par la classe moyenne intellectuelle et précarisée comme ce pu être le cas en Espagne, en France ou en Grèce. Surtout, il manque dans le livre une étude précise de ce segment de la classe prolétarienne qu’Harvey appelle « précariat urbain ». Ce mot-valise peut en effet recouvrir aussi bien des intérimaires travaillant dans le nettoyage que des professionnels de la communication. Il aurait été intéressant de procéder à un découpage plus fin de la composition de la classe prolétaire citadine.

Le livre revient sur l’expérience de la ville d’El Alto en Bolivie qui a vécu un mouvement au début des années 2000 mêlant revendications de classes, anti-impérialistes[6] et anti-racistes. Cette ville a une longue histoire de luttes ouvrières fortes mais le mouvement a dû s’adapter au nouveau contexte lié à la désindustrialisation. Cette évolution a pris la forme d’assemblées de luttes de ville (appelées « assemblées populaires ») qui rassemblaient trois acteurs principaux: les associations corporatistes des secteurs professionnels informels, les syndicats traditionnels, les associations de quartier. Cette recomposition n’est pas allée sans certaines tensions entre les directions de ces trois acteurs et leurs bases. Les assemblées populaires, et de multiples liens transversaux (religieux, culturels, festifs etc.), ont toutefois permis de maintenir une régulation entre les militants de ces trois organes qui donna une impulsion au mouvement.

Même si le contexte est différent, nous ne pouvons pas nous empêcher de faire le parallèle avec la mobilisation contre la loi travail en France. Elle s’est déployée sur deux des fronts cités par Harvey : l’occupation de l’espace public urbain avec les nuits debouts et les manifs, les luttes sur les lieux de production avec les grèves et les blocages. Mais la jonction entre ces deux fronts fut difficile pour diverses raisons : des temporalités d’actions différentes, des intérêts de classe parfois divergents, un certain sectarisme de part et d’autres, des clivages générationnels, le manque de lieu permettant de décider des tactiques à mettre en œuvre et de perspectives stratégiques à tracer pour la mobilisation… Surtout, si les syndicats traditionnels, les groupes autonomes ou les collectifs de précaires furent visibles,  un troisième acteur important dans les exemples cités dans le livre a été trop peu présent (ou en tout cas trop peu visibilisé) dans la mobilisation contre la loi travail : les associations et collectifs qui luttent au quotidien dans les quartiers « populaires » autour par exemple de questions telles que le logement[7]. A l’inverse, l’auteur cite les conseils ouvriers dans les usines alliés aux maisons du peuple dans les quartiers d’Italie du nord au début des années 20 comme une interaction réussie entre organisations corporatistes et territoriales. Mais il omet de préciser qu’à cette époque  la gauche communiste italienne a posé ouvertement la question de la prise du pouvoir par les révolutionnaires comme objectif du mouvement (question à laquelle la bourgeoisie a répondu par le fascisme). La perspective de la prise du pouvoir qui fut d’ailleurs quasiment absente des occupations de places comme du mouvement contre la loi travail[8], ou posée de manière uniquement incantatoire.

L’auteur s’associe aux revendications portées par les luttes « urbaines », le droit au logement mais aussi plus largement celles qui s’attaquent à la spéculation immobilière et à la gentrification, la sauvegarde des services sociaux, la lutte contre le chômage de masse etc. Même s’il n’y fait pas référence explicitement, nous retrouvons ici les revendications pour la défense du salaire indirect et une vision de la ville comme « usine sociale ». Malheureusement, l’auteur se laisse séduire par des revendications qui sont parfois clairement réformistes, gestionnaires et citoyennistes. Il propose ainsi en matière économique un « contrôle populaire des surproduits » issus de l’exploitation et au niveau politique la multiplication d’outils plus ou moins institutionnels tels que les budgets participatifs.

Harvey discute de de la notion à la mode de « bien commun »[9]. Il en montre les limites et les interrogations que cette notion soulève. Par exemple, ces biens doivent-ils être nationalisés comme le demande une partie de la gauche ? Harvey tranche catégoriquement en répondant que « Marx ne prône pas la propriété étatique mais une forme de propriété confédérée au travailleur collectif produisant pour le bien commun ».  Il développe la notion de « communage » soit la combinaison entre un bien commun et son usage social. Un bien commun tel qu’un jardin partagé peut être vecteur de progrès écologique et de liens sociaux mais aussi contribuer à la gentrification d’un quartier si son usage est destiné à la petite bourgeoisie. Aussi, il importe d’étudier finement les relations entre ceux qui produisent les biens communs et ceux qui se les approprient.

Il est évoqué trop brièvement le problème de la répartition racialisée et genrée des tâches liées à la gestion des biens communs, particulièrement ceux liées à la reproduction[10], et donc l’importance de prendre en compte cet aspect pour que l’émancipation soit réellement l’œuvre de l’ensemble du prolétariat. Face aux attaques du capital contre les biens communs, les revenus indirects, les services publics liés à la reproduction de la force de travail ou l’environnement, Harvey préconise l’auto-organisation pour compenser la faillite du welfare state. Il pose comme une revendication centrale que les biens communs bénéficient à l’ensemble de la collectivité et non à la seule classe possédante. Reste à espérer que cette forme de « contrôle populaire des surproduits » ne devienne pas un vœu pieux dans le système capitaliste dont la finalité est justement de maintenir un niveau de profit maximum pour le bénéfice d’une minorité.

Urbanisation et crises du capitalisme

Pour décrire les luttes qui ont fait suite à la crise des sub’primes, Harvey procède à une analyse du rôle des processus d’urbanisation dans l’apparition des crises récurrentes du système capitaliste qui s’inspire de Rosa Luxemburg.  Cette analyse a le mérite d’être plus approfondie que la critique de l’urbanisme  habituelle dans l’extrême gauche communiste et libertaire qui se limite généralement à dénoncer les seuls aspects liés au sécuritaire et à la gentrification.

S’il s’attarde autant sur l’analyse du rôle de l’urbanisation dans les crises (tout en rappelant que les crises font partie du fonctionnement normal du capitalisme), c’est parce que Harvey estime qu’il s’agit d’un facteur négligé par les économistes, particulièrement par ceux se revendiquant du marxisme. Il faut dire que la tâche n’est pas aisée, les statistiques étant souvent  établies à l’échelle nationale et non locale. Et selon Harvey, la focalisation des économistes marxistes sur les lois générales du capital les conduit bien souvent à négliger les particularismes historiques et géographiques du système capitaliste. Le « développement géographique inégal » n’est pas un retard pris par certaines régions sur d’autres comme pourrait le laisser penser une vision « étapiste » du développement économique. Il s’agit plutôt d’une stratégie plus ou moins délibérée des capitalistes de zonage géographique entre le centre et la périphérie via leurs choix dans leurs investissements à long terme (créer des réserves foncières à tel endroit ou des zones franches défiscalisées à tel autre par exemple). Sous prétexte de ne pas faire de hiérarchie, la gauche  libertaire va quant à elle s’interdire de varier les différentes échelles d’approche dans sa réflexion[11]. Pourtant, les solutions « locales » tant vantées par une partie de la gauche radicale ne sont pas toujours pertinentes à l’échelle internationale, surtout en l’absence de dispositif de péréquation entre territoires dotés de richesses inégales. Par exemple la création de réserves naturelles peut être tout à fait pertinente pour préserver la biodiversité du point de vue local mais elle peut parfois avoir des effets désastreux à une échelle plus globale en accroissant la pénurie de foncier agricole qui va encourager par ricochet la déforestation par les cultivateurs.  

Afin d’être en capacité d’agir efficacement à différentes échelles, Harvey préconise des modalités d’organisation des luttes qui soient suffisamment souples. Au risque de se disperser, de s’isoler et de manquer de coordination, il reste nécessaire de pouvoir s’organiser sur un plan horizontal pour être moins vulnérable, pour gagner en autonomie, devenir les « termites qui viendront saper les fondations du capitalisme et de l’Etat », pour disposer d’un maximum de possibilités d’expérimentations et de créativité à l’échelon local. Au risque de tomber dans l’autoritarisme, il est de même nécessaire de pouvoir s’organiser sur un plan vertical pour faire converger les énergies de manière stratégique et cohérente, pour disposer d’une puissance de frappe suffisamment conséquente et structurée permettant d’imposer un réel rapport de force face aux capitalistes et à l’État. Le loup doit savoir se comporter en renard et inversement. Toutefois, la forme organisationnelle qui permettrait de croiser ces deux niveaux d’actions reste à inventer.

Pour résumé, l’urbanisation sert selon Harvey :

  • de débouchés permettant aux capitalistes d’écouler les surproduits issus de l’exploitation salariale (à l’image de la colonisation ou de la guerre). Il cite comme exemple les grands travaux d’Haussman  sous Napoléon III, le new deal ou plus récemment l’emballement de l’immobilier qui a précédé la crise des sub’primes. Lors des crises de sur-accumulation de capitaux, les capitalistes peuvent décider de ré-orienter leurs capitaux  dans des secteurs tels que l’immobilier jugés plus stables ou moins sensible à la baisse tendancielle du taux de profit que les investissements dans le capital purement productif.
  • à figer le capital dans l’espace sur un temps de rotation long. Ceci présente au moins quatre avantages pour les capitalistes : réguler les crises (en clair d’attendre des jours meilleurs pour ré-investir ultérieurement les sommes englouties dans l’immobilier), extraire de la plus-value (grâce à l’exploitation des ouvriers du BTP), capitaliser la plus-value sous la forme de capitaux immobiliers stables dans le temps et l’espace (l’immeuble ou la maison) et faciliter la reproduction de la force de travail en produisant des logements.
  • à justifier les expropriations qui permettent une accumulation de capitaux par la dépossession. Les prolétaires se font voler trois fois : avec le sur-travail par l’exploitation salariale puis par la sur-consommation et enfin par le remboursement des crédits. Ce vol organisé a eu des conséquences dramatiques avec la crise des sub’primes qui a provoqué une vague d’expropriations de logements. Ceux-ci ont été récupérés par les banques au détriment des prolétaires incapables de rembourser leurs crédits hypothécaires, le comble étant que ce sont ces mêmes banques qui ont été sauvé de la faillite grâce aux impôts de ces mêmes prolétaires…Harvey insiste sur ce dernier point et explique le rôle, déterminant selon lui, de la bulle immobilière dans les crises qui on secouées récemment le système capitaliste aux USA ou en Chine. Le crédit est à la fois indispensable au développement du capitalisme en tant que levier favorable à l’investissement et en même temps l’un de ces points faibles. Le crédit est en effet l’objet de pratiques spéculatives, surtout en matière d’immobilier, d’où en théorie l’intervention de l’État gendarme comme régulateur. Celui-ci a en réalité mis en place aux USA des organismes chargées a contrario de faciliter les crédits hypothécaires et qui se sont logiquement montrés incapables de prévenir la crise des sub’primes. Mais même encadré par un État régulateur – tel que le rêvent les réformistes et les keynésiens – une croissance à long terme du capitalisme basée sur une urbanisation financée par le crédit est vouée à connaître des crises violentes. Et pour cause, les crédits hypothécaires reposent sur du capital qui est fictif puisqu’il ne provient pas de l’exploitation du travail (qui est la principale source de la valeur dans la société capitaliste) mais de l’anticipation de l’exploitation d’un hypothétique travail futur, voire dans le cas des sub’primes d’une hasardeuse éventuelle hausse future du prix de l’immobilier.
  • A développer des « rentes de monopole ». L’investissement dans des projets immobiliers  permet aux propriétaires de bénéficier d’une rente foncière (le versement d’un loyer ou l’exploitation de terres agricoles fertiles par exemple) mais Harvey revient plus précisément sur le concept de rente différentielle. C’est à dire, le fait pour un capitaliste de retirer d’avantage de rentes foncières que ces concurrents grâce à un avantage comparatif procuré par l’emplacement de son foncier (par exemple grâce à un meilleur emplacement commercial, à la présence de sources d’énergie ou d’un réservoir de main d’œuvre qualifiée et peu coûteuse, à la proximité de réseaux de transport ou d’irrigation etc.) [12]. On parle de rente de monopole lorsque cet emplacement géographique est suffisamment spécifique pour assurer une situation de monopole à son bénéficiaire. L’auteur revient sur une contradiction qu’il déjà étudié dans son livre « géographie de la domination »[13] : l’antagonisme entre l’uniformisation causée par la centrifugeuse capitaliste (par exemple tous les vins se ressemblent de plus en plus pour correspondre aux goûts des critiques les plus connus comme le guide Parker) et la nécessité de sauvegarder des spécificités et des particularismes locaux (par exemple les Appellations d’Origine Contrôlées pour le vin) afin d’accroître les rentes de monopole. Cette contradiction est flagrante dans le domaine du tourisme, les offices de tourisme vantent le caractère pittoresque de tel centre-ville pour faire venir le chaland alors qu’on y retrouve les mêmes boutiques et fast-food franchisés que dans n’importe quelle autre ville du monde entier. A ce titre, les territoires ont intérêt à développer leurs spécialités et leur identité pour se différencier et rester compétitifs dans l’économie mondiale. Nous avons ainsi vu se développer le concept d’ « entrepreneuriat urbain » qui désigne des groupes d’acteurs locaux (institutions, CCI, entreprises, associations, chercheurs etc.) qui travaillent collectivement afin de faire augmenter la rente de leur territoire et qui n’hésitent pas à croiser les différentes échelles d’actions (par exemple les « pôles de compétitivité » en France). Un territoire peut aussi chercher à se démarquer des autres en soutenant ponctuellement des pratiques contre-culturelles (squats d’artistes, festivals etc.) même si elles critiquent ouvertement le système ou encore certaines luttes régionalistes. Ces pratiques peuvent en effet être parfois un atout du point de vue de la bourgeoisie locale pour faire venir des touristes, changer l’image d’un quartier dévalorisé ou attirer des « jeunes cadres dynamiques » férus d’activités culturelles. La réponse proposée par Harvey pour contrer cette tendance est de développer – et de revaloriser – la culture ouvrière sur des bases progressistes et de classe (la « fête des opprimés et des exploités » cher à Lénine).

En  conclusion, l’apport principal du livre est d’aborder le fonctionnement du système capitaliste sous l’angle du prisme géographique, qui change des approches habituelles qui sont généralement historiques ou sociologiques. Il présente des pistes d’action et prône des rapprochements entre différentes pratiques et modes d’organisation intéressants à étudier. Mais il est  regrettable que celui-ci cède à nombre de sirènes réformistes héritées du démocratisme radical (occupy wall street, villes en transition etc.) et il est indispensable de modérer son optimisme débordant pour les luttes révolutionnaires urbaines. La révolution socialiste devra occuper le terrain urbain, certes, mais  aussi s’étendre au monde dans toute sa globalité.


[1] « le nouvel impérialisme » de David Harvey, Éditions Les Prairies ordinaires, 2010.
[2] Cf  « Le droit à la ville »,  Henri Lefebvre,  Éditions Anthropos, 1968 et « Le capitalisme contre le droit à la ville » de David Harvey, Amsterdam, 2011.
[3] La gentrification, équivalent en français d’« embourgeoisement », désigne le processus de dépeuplement d’un quartier pour le bénéfice des classes possédantes, en général la petite bourgeoisie. Pour une analyse approfondie de la gentrification Cf « Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale », Anne Clerval, La Découverte,2013, et « une violence éminemment contemporaine » de Jean-Pierre Garnier, ed. Agone, 2010.
[4] Cf « le corps utopique, les hétérotopies », Michel Foucault, ed. Lignes, 2009.
[5] Cf « Karl Marx à Pékin – Les racines de la crise en Chine capitaliste » de Mylène Gaulard », ed. demopolis, 2014, qui traite entre autres de la bulle spéculative de l’immobilier en Chine qui a connue une crise importante récemment.
[6] Entre autres face à l’entreprise française « Suez environnement » lors de la « guerre de l’eau » pour l’accès à tous et toutes à l’eau potable
[7] Signalons toutefois la présence d’initiatives salutaires telles que des cortèges antiracistes, féministes et LGBT ou contre les violences policières dans les manifestations. Mais ils ont été beaucoup moins médiatisé que les « cortèges de tête », les nuits debout ou les grèves dans les entreprises.
[8] Cf une critique affûtée de Harvey par J.P. Garnier sur le site http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=3908  qui souligne le manque de perspectives portées par les mouvements de type occupations de places : « l’expression collective d’une colère populaire dans l’espace public urbain contre la spoliation et la dépossession – auxquelles on peut ajouter la corruption et, dans le cas de l’Égypte et de la Tunisie, la répression – conduit à l’impasse dès lors qu’elle ne s’inscrit pas dans une stratégie de prise de pouvoir avec pour horizon le dépassement du mode de production capitaliste. Il est symptomatique à cet égard que, parmi les slogans braillés ou affichés sur les banderoles lors des manifestations, les mots « socialisme » ou « communisme » qui désignaient cet horizon par le passé n’aient jamais figuré, pas plus que d’autres termes susceptibles de les remplacer. »
[9] Les « biens communs » désignent les biens matériels ou immatériels gérés collectivement à l’opposé des biens « privatisés »
[10] Cf S. Frederici dans son texte « le féminisme et la politique des biens communs en période d’accumulation primitive » (dans « point zéro : propagation de la révolution », ed. Racine de ixe, 2010) : « c’est aux femmes qu’il revient de construire les nouveaux communs, en sorte qu’ils ne restent pas des espaces éphémères ou des zones autonomes temporaires mais servent à étayer de nouvelles formes de reproduction sociale ».
[11] Harvey note toutefois que ce constat est à tempéré grâce à des auteurs comme M. Boukchin qui cherchent à articuler échelle municipale et échelle globale.
[12] Cf la section 6 du livre 3 du « capital » de K. Marx
[13] « Géographie de la domination », David Harvey, les Prairies ordinaires, 2008.